The Project Gutenberg EBook of La Suggestibilite, by Alfred Binet This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La Suggestibilite Author: Alfred Binet Release Date: March 5, 2004 [EBook #11453] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SUGGESTIBILITE *** Produced by Curtis Weyant, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. Produced from page scans provided by Case Western Reserve University's Preservation Department. LA SUGGESTIBILITE PAR ALFRED BINET Docteur es sciences, Laureat de l'Institut (Academie des Sciences et Academie des Sciences morales) Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne (Hautes-Etudes) Avec 32 figures et 2 planches hors texte. 1900 A JACQUES PASSY _19 mars 1864.--22 novembre 1898_ LA SUGGESTIBILITE INTRODUCTION Apprecier la suggestibilite d'une personne sans avoir recours a l'hypnotisation ou a d'autres manoeuvres analogues, tel est, aussi brievement indique que possible, le sujet de ce livre. Il suffit de reflechir un moment pour comprendre tous les avantages de cette separation entre l'etude de l'hypnotisme et celle de la suggestion. Quoi que l'on pense de l'hypnotisme,--et quant a moi j'estime que c'est une methode de premier ordre pour la pathologie mentale--il est incontestable que cette methode d'experimentation qui constitue une main-mise sur un individu, presente des inconvenients pratiques tres graves: elle ne reussit pas chez toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des phenomenes nerveux importants et penibles, et en outre elle donne aux sujets des habitudes d'automatisme et de servilite qui expliquent que certains auteurs, Wundt en particulier, aient considere l'hypnotisme comme une immoralite. C'est pour cette raison que les pratiques en ont ete severement interdites dans les ecoles et dans l'armee, et je crois cette mesure excellente: l'hypnotisation doit rester, a mon avis, une methode clinique. Jusque dans ces cinq dernieres annees, hypnotisme et suggestion etaient termes presque synonymes; on ne faisait de la suggestion que sur des sujets prealablement hypnotises, ou bien, si l'on essayait de faire de la suggestion a l'etat de veille, c'etait exactement par les memes procedes que ceux de l'hypnotisme, c'est-a-dire par des affirmations autoritaires amenant une obeissance automatique du sujet et suspendant sa volonte et son sens critique. Les methodes nouvelles que je vais decrire n'ont, je crois, aucun rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement des methodes pedagogiques: et j'ai pu les employer pendant plusieurs mois de suite dans les ecoles, sous l'oeil attentif des maitres, sans eveiller chez eux la moindre crainte que leurs eleves fussent l'objet de manoeuvres d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces methodes ne provoquent pas plus d'emotion ou de trouble chez les sujets qu'un exercice de dictee ou de calcul. Je dirai plus: ces experiences peuvent rendre de grands services aux eleves, si on a le soin de leur expliquer, quand le resultat est atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur met sous les yeux l'erreur qu'ils ont commise, si on leur indique pourquoi ils ont commis cette erreur, comment ils ont manque d'attention; c'est une lecon de choses, et en meme temps une lecon morale dont l'enfant profite souvent, j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui, a chaque epreuve, apprenaient a se corriger et devenaient moins suggestibles. Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette lecon serait salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent, comme on l'a vu dans ces derniers temps, perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de se faire une opinion personnelle et raisonnee, et se laissent servilement suggestionner par les polemiques de presse! CHAPITRE PREMIER HISTORIQUE Toutes les fois qu'on cherche a classer les caracteres d'une maniere utile, d'apres des observations reelles et non d'apres des idees _a priori_, on est amene a faire une large part a la suggestibilite. Tissie utilisant les remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraineurs et les entraines, divise les caracteres en trois categories, qui ne sont au fond que des categories de suggestibilite: 1 deg. les _automatiques_, ceux qui obeissent passivement et sans replique, les modeles de la discipline aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obeissent au "je veux"; 2 deg. les _sensitifs_, ceux dont on obtient l'obeissance en s'adressant a leurs sentiments, et particulierement a leur affection; 3 deg. les _actifs_, les volontaires, qui sont eux-memes, qui ont une personnalite tranchee, et sur lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit de contradiction; ils repondent au "tu ne peux pas"; 4 deg. les _retifs_, quatrieme categorie, que Tissie ne donne pas, mais que les instituteurs m'ont indiquee, car elle existe dans les ecoles, et elle n'est point aimee des maitres; ce sont des revoltes, des indisciplines; probablement cette categorie est formee pour une bonne part de nerveux et de degeneres. Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne repose pas, a ce qu'il me semble, sur des observations regulieres; et il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce projet de classification des caracteres repose sur des distinctions de suggestibilite; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les sensitifs le sont deja moins, et enfin les actifs et les retifs ne peuvent etre suggestionnes que dans une petite mesure, et au moyen de Detours. [Note 1: J'ai observe bien souvent que l'esprit de contradiction est tres developpe chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au defi de l'accomplir. Pitres signale avec raison les hysteriques comme des sujets qu'on peut souvent suggestionner a fond, en les prenant par l'esprit de contradiction. Je crois bien que la tendance a contredire n'est pas necessairement un indice de personnalite bien organisee et capable de resister a la suggestion.] Un auteur americain, Bolton, a donne, en passant, il y a quelques annees, une classification de caracteres, dans laquelle on retrouve encore une preoccupation de la suggestibilite des individus[2]. Il faisait une experience sur le rythme, experience longue et minutieuse, dans laquelle il etait oblige de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les examiner de tres pres. [Note 2: Voir _Annee psychol._, I, p. 360.] Il faisait entendre aux personnes des sons rythmes de differentes facons, et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher a savoir comment chaque personne avait percu les sons, les avait groupes et rythmes. Il fut frappe de la maniere fort differente dont chacun se pretait a l'experience, et il les classa tous en trois categories: 1 deg. d'abord, ceux qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'operateur; ils n'ont aucune idee a eux, adoptent celle qu'on leur suggere avec une docilite surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la classification precedente; 2 deg. ceux qui cherchent a se faire une opinion personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modere et raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les meilleurs sujets. L'opinion a laquelle ils arrivent sur la question n'est pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des donnees incompletes; 3 deg. les contrariants; c'est l'espece detestable, le desespoir des experimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de contradiction jusqu'a la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de l'experience, les conditions ou l'on opere; ils sont subtils; ils refusent de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres sujets ou celle de l'experimentateur; des qu'ils la connaissent, ils s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage, Si on ne livre a leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur et se renferment dans un silence dedaigneux. Cette seconde classification des caracteres--quoique l'auteur n'ait pas eu le moins du monde la pretention d'en faire une--ressemble beaucoup a la premiere, avec les differences obligees; et soit dit en passant, c'est de cette maniere-la seulement--en classant les reactions des sujets d'apres une serie de points de vue,--qu'on arrivera a etablir une theorie generale des caracteres, et non en faisant des classifications theoriques, veritables chateaux batis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment, le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en reproduisant les deux classifications precedentes, que la suggestibilite en forme le fond, et qu'on ne peut pas etudier le caractere sans tenir compte de cet element essentiel. G. de Lapouge[3], traitant de l'inegalite parmi les hommes, a propose de rattacher chaque individu ou chaque groupe a quatre grands types intellectuels: 1 deg. Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui change une civilisation leur est du. 2 deg. Le second est celui des hommes intelligents et ingenieux, qui reprennent et perfectionnent les inventions des premiers. 3 deg. Le troisieme type reunit les individus a esprit de troupeau, comme dit Galton, qui sont les ennemis de toutes les idees nouvelles, de tous les progres, et opposent soit une lutte opiniatre, s'ils sont intelligents, soit une inertie absolue s'ils sont inferieurs. 4 deg. Le quatrieme type est incapable de produire, de combiner, et meme de recevoir par education la plus modeste somme de culture. [Note 3: G. de Lapouge, De l'inegalite parmi les hommes, _Revue d'anthrop._, 3e serie, III, 1888, p. 9.] Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me parait fondee sur aucune recherche experimentale; je l'ai reproduite parce qu'elle repose, comme celle de Tissie, au moins en partie sur la notion de suggestibilite. Nous pensons que le mot de suggestibilite repond a plusieurs phenomenes que l'on doit provisoirement distinguer; ces phenomenes sont les suivants: 1 deg. L'obeissance a une influence morale, venant d'une personne etrangere. C'est la le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilite; 2 deg. La tendance a l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas, exister a l'etat isole; 3 deg. L'influence d'une idee preconcue qui paralyse le sens critique; 4 deg. L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination mal reglee; 5 deg. Les phenomenes subconscients qui se produisent pendant un etat de distraction ou par suite d'un evenement quelconque qui a cree une division de conscience. C'est a cette categorie qu'appartiennent les mouvements inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'ecriture spirite. Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont entierement theoriques; elles resultent d'une simple analyse de la question et leur but est de preparer les voies a des recherches experimentales; l'experimentation seule peut eclairer ces differents points; je me suis servi de cette analyse comme point de depart pour instituer differentes experiences; il faudra rechercher ensuite si l'experience confirme les distinctions susdites. Nous allons maintenant reprendre chacune de ces varietes de suggestibilite, la definir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire l'etude, par des methodes absolument etrangeres a l'hypnotisme. I SUGGESTIBILITE PROPREMENT DITE OU OBEISSANCE Etre suggestible ou etre autoritaire, voila un dilemme qui se pose a propos de chaque individu: le succes de toute une carriere en depend et on peut dire que les autoritaires--toutes choses egales d'ailleurs, c'est-a-dire si la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations qui manqueraient d'autorite. L'autorite peut remplacer toutes les autres qualites intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on ecoute? ce n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorite, dont le regard est volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y a plaisir a analyser, temoin invisible, une conversation de cinq ou six personnes, a laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est celui qui fait de la suggestion; celui-la guide la conversation, en regle l'allure, impose son opinion, developpe ses idees; puis il y a parfois lutte; un autre, plus ferre sur un certain terrain, prend l'avantage et reussit a se faire ecouter. Un interlocuteur nouveau peut changer completement l'etat des forces, car, chose surprenante, l'autorite est une qualite toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur C, et C a son tour tient A sous son autorite. La maniere d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent reveler celui qui a de l'autorite: il y a des phrases modestes comme: "je ne sais pas", ou "je vous demande pardon", qu'un homme d'autorite affirme avec eclat. Certaines qualites physiques augmentent l'autorite; la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de son aplomb reside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi a l'autorite, le costume militaire surtout, ainsi du reste que tout ce ceremonial dont Pascal s'est moque, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu isole exercent sur lui une autorite enorme; malheur a celui qui est seul. On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isole, dans une rue de village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup d'autorite pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se detourne. Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesuree, M. Vaschide et moi, dans des experiences que nous faisions recemment dans les ecoles sur la memoire des chiffres. Ces experiences avaient lieu collectivement; nous reunissions dans une classe dix eleves ou davantage, et apres une explication, nous dictions des chiffres que les eleves devaient ecrire de memoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans tricher. Nous etions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les jeunes gens avaient de seize a dix-huit ans, parisiens, et passablement bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorite materielle, ne pouvant pas leur infliger de punition; enfin, l'epreuve etait monotone et assez fatigante. Il nous fut tres facile de constater que nous pouvions tenir en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais des que ce nombre etait depasse, la discipline se relachait, les eleves etaient plus bruyants et quelques tricheries se declaraient. Les considerations, precedentes ont surtout pour but de montrer que l'etude de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des seances factices d'hypnotisme et sur des malades a qui on fait manger des pommes de terre transformees en oranges; dans les milieux de la vie reelle, les phenomenes d'influence, d'autorite morale prennent un caractere plus complique; et je renvoie le lecteur curieux d'exemples a un chapitre fort interessant,[4] du livre du regrette professeur Marion sur l'_Education dans l'Universite_. [Note 4: Pages 310 et seq.] Tout d'abord, comment devons-nous definir, a ce point de vue nouveau, la suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractere la distingue-t-on des autres phenomenes normaux qui ne sont point de la suggestion? Cette definition est tout un probleme, et on a dit depuis longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en ont pas une idee claire. Il faut evidemment reconnaitre comme erronee l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est une _idee qui se transforme en acte_[5]; a ce compte, la suggestion se confondrait avec l'association des idees et tous les phenomenes intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car la transformation d'une idee en acte est un fait psychologique regulier, qui se produit toutes les fois que l'idee atteint un degre suffisant de vivacite. Au sens etroit du mot, dans son acception pour ainsi dire technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une operation purement physique, mais une influence qui agit par idees, qui agit par l'intermediaire des intelligences, des emotions et des volontes; la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre donne a haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pensee soit comprise ou seulement devinee pour que la suggestion ait lieu; le geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour etablir des suggestions irresistibles. Le mot pression doit a son tour etre precise, et c'est un peu delicat. Pression veut dire violence: par suite de la pression morale l'individu suggestionne agit et pense autrement qu'il le ferait s'il etait livre a lui-meme. Ainsi, quand apres avoir recu un renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obeissons point a une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gre, il est l'expression de notre volonte, il a ete decide par notre raisonnement, notre sens critique, il est le resultat d'une adhesion a la fois intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a reellement lieu, celui qui la subit n'y adhere pas de sa pleine volonte, et de sa libre raison; sa raison et sa volonte sont suspendues pour faire place a la raison et a la volonte d'un autre; on dit a cet individu: vous ne pouvez plus lever le bras, et effectivement tous ses efforts de volonte deviennent impuissants pour lever le bras; de meme, on lui affirme qu'un oiseau est perche sur son epaule, et il ne peut pas se debarrasser de cette hallucination, il voit l'oiseau, il l'entend, il est completement dupe de cette vision. C'est ce que Sidis[6] exprime dans un langage tres clair, mais un peu schematique, quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre different: d'abord les centres inferieurs, ideo-moteurs, centres reflexes et instinctifs, et ensuite les centres superieurs, directeurs, sieges de la raison, de la critique, de la volonte. L'effet de la suggestion est d'imprimer le mouvement aux centres inferieurs, en paralysant l'action des centres superieurs; la suggestion cree par consequent, ou exploite un etat de desagregation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception, quoique la distinction des centres inferieurs et superieurs soit un peu grossiere. Je ne pense pas qu'il soit necessaire de faire intervenir dans l'explication, meme sous forme d'image, une idee anatomique sur les centres nerveux; je prefererais, quant a moi, distinguer un mode d'activite simple, automatique et un mode d'activite plus complexe, plus reflechi, et admettre que par suite de la dissociation realisee par la suggestion, c'est le mode d'activite simple qui se manifeste, le mode complexe etant plus ou moins altere. [Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout recent: la suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que presente un sujet a transformer l'idee recue en acte?] [Note 6: _The Psychology of Suggestion_. New-York, 1898, p. 70.] Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montre recemment l'inconvenient que peut presenter la schematisation a outrance des phenomenes de suggestion[7]. Cet auteur a suppose que le pouvoir de direction et de coordination residait dans un centre special de l'encephale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par des centres inferieurs reunis par des fibres associatives, et formant un polygone qui se suffit a lui-meme. Cette supposition lui permet de definir plusieurs cas d'automatisme et de dedoublement sous une forme qui est tres pittoresque, mais qui, prise a la lettre, conduirait a de graves erreurs. [Note 7: _Lecons de clinique medicale. L'automatisme psychologique_. Montpellier, 1896.] La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et le polygone: "quand Archimede sort dans la rue en son costume de bain, criant _Eureka_, il marche avec son polygone et pense a son probleme avec son centre O." Erasme Darwin a raconte l'histoire d'une actrice qui, tout en jouant et chantant, ne pensait qu'a son canari mourant. "Elle chantait avec son polygone, et pleurait son canari avec O." Nous admettons qu'il y a peut-etre quelque avantage, pour la clarte d'une exposition purement medicale, destinee a des etudiants en medecine, a imaginer un centre psychique superieur et un polygone de centres inferieurs; mais on commettrait une erreur en prenant ces hypotheses simplistes au pied de la lettre. Ce centre O, qui ressemble un peu trop a la glande pineale dans laquelle Descartes logeait l'ame, que devient-il dans les dedoublements de personnalite analogues a ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantot dans une condition mentale, tantot dans une autre? Peut-on dire que l'une de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de O) et que l'autre de ces existences est une vie complete (avec le polygone et O synthetises)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset a s'expliquer sur ce point (voir la page 98) montre le defaut de la cuirasse qui existe dans la theorie. Il n'y a point de separation nette entre la vie psychique superieure et la vie automatique, au moins a notre avis; la vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie psychique superieure, et par consequent, nous pensons qu'il est inexact d'attribuer a ces formes d'activite des organes distincts. Le premier caractere de la suggestion est donc de supposer une operation dissociatrice; le second caractere consiste dans un degre plus ou moins avance d'inconscience; cette activite, quand la suggestion l'a mise en branle, pense, combine des idees, raisonne, sent et agit sans que le moi conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mecanisme par lequel tout cela se produit. L'individu a qui on defend de lever le bras, rapporte Forel[8], est tout etonne et ne comprend pas comment il peut se faire que son bras soit paralyse; ce procede de paralysie, qui s'est realise en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close; de meme, l'hysterique a qui l'on fait apparaitre une photographie sur un carton blanc, tire d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les reperes qui la guident; ce sont des reperes qui sont inconscients pour elle, et cette inconscience est un caractere de la dissociation. [Note 8: _Quelques mots sur la nature et les indications de la Therapeutique suggestive_. Revue medicale de la Suisse romande, decembre 1898.] [Note 9: Voir _Magnetisme animal_, par Binet et Fere, p. 166 et seq.] Enfin, pour achever cette rapide definition de la suggestion, il faut tenir compte d'un element particulier, assez mysterieux, dont nous ne pouvons donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionne n'est pas seulement une personne qui est reduite temporairement a l'etat d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action speciale emanee d'un autre individu; on peut appeler cette action speciale de differents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation, ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a la un fait particulier, qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine a analyser. Dans les experiences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se produit surtout par ce que l'on appelle _l'electivite_ ou le _rapport_; c'est une disposition particuliere du sujet qui concentre toute son attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste decrit longuement les effets de l'electivite non seulement pendant les scenes d'hypnotisme, mais encore en dehors des seances[10]. [Note 10: Voir Pierre Janet. _L'influence somnambulique et le besoin de direction_, Revue philosophique, fevrier 1897.] Les premieres experiences methodiques, de moi connues, qui ont ete faites sur des sujets normaux pour etablir les effets de la suggestion en dehors de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de Geneve[11]. Cet auteur les a decrites un peu brievement dans son petit livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire, ayant a exercer des etudiants a l'usage du microscope, il mettait sur le porte-objet une preparation quelconque, il decrivait d'avance des details purement imaginaires, puis il priait les debutants de regarder, de decrire a leur tour ce qu'ils voyaient; tres souvent, dit-il, les etudiants ont atteste qu'il voyaient les details annonces par leur professeur; quelques-uns meme les ont dessines. Le fait est interessant, sans doute; mais on voudrait plus de details; peut-etre n'ont-ils fait le dessin que par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir a leur futur examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont dessine. [Note 11: E. Yung. _Le sommeil normal et le sommeil pathologique_. Paris, Doin.] Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Muensterberg, a Harvard, des recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le priait de regarder fixement un point d'un ecran; cette fixation avait lieu durant vingt secondes; pendant ce temps-la, le sujet devait chasser toute idee et s'efforcer de ne penser a rien; puis brusquement, on enlevait l'ecran, decouvrant une table sur laquelle divers objets etaient poses, et il etait convenu que lorsque l'ecran serait enleve, le sujet devait executer, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laisse a son choix. L'experience se deroulait en effet dans l'ordre indique; seulement, quand l'ecran etait enleve, l'operateur donnait a haute voix une suggestion, comme de prendre un objet place sur la table, ou de frapper 3 coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas ete infaillible, puisqu'elle s'adressait a des personnes eveillees; cependant Sidis rapporte qu'elle reussissait dans la moitie des cas. Ceux meme qui n'obeissaient pas paraissaient parfois impressionnes, car il en est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frappes d'inhibition, incapables d'executer le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obeissaient, il s'en est trouve un, jeune homme tres intelligent, qui executait a la maniere d'un mouvement reflexe l'acte commande. Quant aux autres, on les voyait bien executer l'acte, mais il etait difficile de se rendre compte de la facon dont ils avaient ete impressionnes: si on les interrogeait, si on leur demandait pourquoi ils avaient obei, ils repondaient en general que c'etait par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son experience, il a cherche a se rendre compte des raisons pour lesquelles elle restait obscure. Pour qu'une suggestion reussisse a l'etat de veille, il faut reunir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer au sujet un etat de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir de resistance. Or, lorsqu'on adresse a haute voix une injonction a une personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort d'eveiller la resistance; de la les insucces frequents. L'auteur pense que ce sont surtout les suggestions indirectes qui reussissent pendant l'etat de veille, et les suggestions directes pendant l'etat d'hypnotisme. [Note 12: _Op. cit._, p. 35] Cette formule presente une nettete tres curieuse, mais nous doutons qu'elle soit absolument juste, et puisse convenir a tous les cas. Ce qui me parait entierement vrai, c'est que la resistance du sujet peut faire echouer les suggestions directes. Cette cause d'echec est moins a craindre pendant l'etat d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son operateur: un jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotisees a des etrangers, il voulut faire ecrire a l'une d'elles une reconnaissance de dette egale a un million; l'enormite du chiffre provoqua de la part de l'hypnotisee une resistance invincible, et pour la decider a donner sa signature il fallut se borner a lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part, j'ai bien constate que pendant l'etat d'hypnotisme, les suggestions donnees sous une forme indirecte sont tres effectives; au lieu de dire a une malade rebelle: "Vous allez vous lever!" on obtient un effet qui quelquefois est plus sur, en se contentant de dire a demi-voix a un assistant: "Je crois qu'elle va se lever." Suivant les circonstances, tel mode de suggestion reussit et tel autre mode echoue. Mais revenons a l'etude de l'etat normal. Il faut distinguer les suggestions de sensations et d'idees et les suggestions d'actes; ces dernieres sont toujours difficiles a realiser, car elles impliquent d'une part commandement et d'autre part obeissance, et il est bien vrai qu'un ordre donne sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite un sujet a la resistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme d'experience un peu differente de celle de Sidis. Un petit detail, assez insignifiant en apparence, est a relever dans les descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait soin d'engager la personne a regarder un point fixe pendant vingt secondes. Il ne dit pas pourquoi il a employe cette fixation du regard, ni si les sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point etaient plus suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle beaucoup le procede de Braid pour hypnotiser, devrait etre etudiee avec soin dans ses consequences psycho-physiologiques. La recherche de Sidis ne comporte point une etude de detail, de psychologie individuelle sur la suggestibilite; elle nous apprend seulement qu'on peut faire des suggestions d'actes sur des eleves de laboratoire et reussir ces suggestions. C'est le fait meme de la suggestibilite qui est mis ici en lumiere, et pas autre chose. L'etude de Sidis a donc ce meme caractere preliminaire que les etudes bien anterieures de Yung. Un autre auteur, Berillon, qui s'est beaucoup occupe de l'hypnotisation des enfants comme methode pedagogique, vient de publier un opuscule[13] ou il rapporte plusieurs exemples de suggestion donnee a l'etat de veille. [Note 13: _L'hypnotisme et l'orthopedie mentale_, par E. Berillon, Paris, Rueff. 1898.] Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail, car, ainsi que nous l'avons annonce, nous ne nous occuperons point des suggestions dites de l'etat de veille, lorsqu'elles sont donnees d'apres les memes methodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous croyons devoir dire un mot des recherches de Berillon, a cause de la curieuse assertion dont il les accompagne. D'apres son experience, des enfants imbeciles, idiots, hysteriques, sont beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que "les enfants robustes, bien portants, dont les antecedents hereditaires n'ont rien de defavorable". Ces derniers seraient "tres sensibles a l'influence de l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi prealablement d'autres personnes devant eux, d'une facon presque spontanee. Il suffit de leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur derniere resistance. Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent tranquillement les yeux fermes[14]". [Note 14: _Op. cit._, p. 10.] Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui resistent aux suggestions: "Au point de vue purement psychologique, la resistance aux suggestions est aussi interessante a constater qu'une extreme suggestibilite. Elle denote un etat mental particulier et souvent meme un esprit systematique de contradiction dont il faut neutraliser les effets. Parfois cette resistance est inspiree par des motifs dont il y a lieu de ne pas tenir compte. Le plus frequent de ces motifs est la peur de l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement a dissiper. "Le degre de suggestibilite n'est nullement en rapport avec un etat nevropathique quelconque. La _suggestibilite, au contraire, est en rapport direct avec le developpement intellectuel et la puissance d'imagination du sujet. Suggestibilite, a notre avis, est synonyme d'educabilite_. "_Le diagnostic de la suggestibilite_.--Ce diagnostic peut etre fait a l'aide d'une experience des plus simples. Cette experience a pour objet d'obtenir chez le sujet la realisation d'un acte tres simple, suggere a l'etat de veille. Voici comment je procede: "Apres avoir fait le diagnostic clinique et interroge l'enfant avec douceur, je l'invite a regarder avec une grande attention un siege place a une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion suivante: "Regardez attentivement cette chaise; vous allez eprouver malgre vous le besoin irresistible d'aller vous y asseoir. Vous serez oblige d'obeir a ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer a sa realisation." "J'attends alors le resultat de l'experience. Au bout de peu de temps (une ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise indiquee, comme pousse par une force irresistible, quels que soient les efforts qu'on fasse pour le retenir. Des lors je puis poser mon pronostic, et declarer que cet enfant est intelligent, docile, facile a instruire et a eduquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il sera tres facile a hypnotiser. "Si l'enfant reste immobile, et declare qu'il n'eprouve aucune attraction vers le siege qui lui est designe, je puis conclure de ce resultat negatif qu'il est mal doue au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera facile de retrouver chez lui des stigmates accentues de degenerescence. L'opinion des maitres et des parents vient toujours confirmer ce diagnostic." On sera sans doute etonne, de prime abord, qu'un auteur voie dans la suggestibilite des signes d'educabilite; les hypnotiseurs nous ont du reste habitues aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas soutenu que l'hypnotisme exalte la volonte humaine? Nous pensons inutile de decrire a nouveau ce que nous entendons par etat de suggestibilite, etat dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une manifestation de la vie automatique, et par consequent nous n'insisterons pas pour prouver qu'un developpement anormal de l'automatisme ne saurait en aucune facon etre une preuve d'intelligence. En somme, ce sont la des discussions theoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il vaut bien mieux traiter la question sous une forme experimentale. Sur ce dernier point, je crois interessant de remarquer que Berillon se contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait ete curieux d'avoir sous les yeux une statistique de bons eleves et de mauvais eleves, et d'etudier le pourcentage des hypnotisables dans ces deux categories. C'est ainsi que nous procedons en psychologie experimentale, nous donnons nos chiffres, et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considerons comme une impression subjective, sujette a des erreurs de toutes sortes. Voila ce qu'aurait du se rappeler un auteur americain, M. Luckens[15], qui dit avoir ete tres frappe, dans une visite faite a Berillon, de cette assimilation de la suggestibilite a l'educabilite; il aurait du demander des preuves, et jusqu'a ce qu'elles lui eussent ete fournies, suspendre son jugement[16]. [Note 15: Luckens. _Notes abroad_, Pedagogical Seminary, 10, 1898.] [Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports pouvant exister entre la suggestibilite d'une personne et son intelligence. Il me parait incontestable qu'un certain degre d'intelligence est necessaire pour comprendre la suggestion donnee, et une personne qui ne comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se trouvera, par ce fait meme, incapable de l'executer; l'echec ne viendra pas de son defaut de suggestibilite, mais de son defaut d'intelligence. Je prends tout de suite un exemple: un enfant d'ecole primaire ne pourra pas, par suggestion, resoudre une equation a deux inconnues, ou faire un probleme de calcul integral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilite. Nous rencontrons du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux enfants tres jeunes; a cinq ans, et a six ans, un enfant me parait etre en general beaucoup plus suggestible qu'a neuf ans; mais son extreme suggestibilite se trouve neutralisee dans bien des cas par son incapacite a comprendre la suggestion.] J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des experiences de suggestion qui rentrent dans cette categorie, c'est-a-dire qui sont la mise en oeuvre de l'autorite morale; ce n'etaient point des suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion etait dirigee de maniere a troubler seulement un acte de memoire. Une ligne modele de 40 millimetres de longueur etant presentee a l'enfant, il devait la retrouver, par memoire ou par comparaison directe, dans un tableau compose de plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait reellement la ligne modele. Au moment ou il venait de faire sa designation, on lui adressait regulierement, et toujours sur le meme ton, la phrase suivante: "En etes-vous bien sur? N'est-ce pas la ligne d'a cote?" Il est a noter que sous l'influence de cette suggestion discrete, faite d'un ton tres doux, veritable suggestion scolaire, la majorite des enfants abandonne la ligne d'abord designee et en choisit une autre. La repartition des resultats montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles a la suggestion que leurs aines: en outre, la suggestion est plus efficace quand l'operation qu'on cherche a modifier est faite de memoire que quand elle est faite par comparaison directe (c'est-a-dire le modele et le tableau de lignes se trouvant simultanement sous les yeux de l'enfant); voici quelques chiffres: NOMBRE DES CAS OU LES ENFANTS ONT CHANGE LEUR REPONSE Dans la Dans la comparaison Moyenne. memoire. directe. Cours elementaire. 89% 74% 81,5% -- moyen. 80% 73% 76,5% -- superieur. 54% 48% 51% Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont fait une designation exacte de la ligne egale au modele, et les enfants qui ont fait une designation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux groupes d'enfants, dont chacun presente un interet particulier. Les enfants qui se sont trompes une premiere fois font en general une designation plus exacte, grace a la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde designation se rapproche plus du modele que la premiere, on en trouve 81 p. 100, tandis que ceux qui s'en eloignent davantage forment une petite minorite de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la premiere fois, ils sont remarquables par la fermete avec laquelle ils resistent a la suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement abandonnent leur premiere opinion, tandis que dans le cas d'une reponse inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de designation. Je ferai remarquer que cette etude de V. Henri et de moi a ete concue dans un esprit un peu different de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du meme genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposes de montrer que les enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons cherche a preciser le mecanisme de cette suggestibilite, en etudiant les conditions mentales ou la suggestion reussit le mieux; on a vu que la suggestion reussit le mieux dans les cas ou la certitude de l'enfant, sa confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de memoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait une premiere comparaison erronee; d'ou l'on pourrait deduire cette regle provisoire que: la suggestibilite d'une personne sur un point est en raison inverse de son degre de certitude relativement a ce point. Il y a donc un progres, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri et de moi, et quelques-unes des recherches anterieures. Nous ne nous sommes pas contentes d'observer l'existence de la suggestibilite a l'etat de veille, nous avons en outre pu apprecier les degres de cette suggestibilite, ce qui nous a permis d'etablir que ce degre varie avec l'age de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou suivant qu'il fait la comparaison avec la memoire ou avec sa perception. Mais hatons-nous d'ajouter que l'appreciation que nous avons pu faire des degres de suggestibilite est encore bien rudimentaire; pour savoir que les enfants sont plus suggestibles a tel age qu'a tel autre, et dans telle condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employe la methode statistique; a tel age, avons-nous calcule, il y a 81 enfants sur 100 qui obeissent a la suggestion, tandis qu'a un age plus avance, on n'en trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procede d'evaluation n'est possible qu'a la condition d'operer sur un grand nombre de sujets; evidemment, ce n'est pas un procede directement applicable a la psychologie individuelle; il ne pourrait pas servir a determiner dans quelle mesure un enfant particulier est suggestible. Dernierement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit nos experiences dans les ecoles de la Romagne, et il est arrive a des resultats encore plus frappants que les notres. Il a constate comme nous que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'operation de memoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent d'opinion est a peu pres le double dans le premier cas; il a vu aussi que cette suggestibilite diminue beaucoup avec l'age, et enfin qu'elle est moins forte chez ceux qui ont vu juste la premiere fois que chez ceux qui s'etaient trompes. Nos chiffres etaient les suivants: pour ceux ayant vu juste la premiere fois, les suggestibles etaient de 56 p. 100, tandis que pour ceux qui s'etaient trompes, les suggestibles etaient de 72 p. 100. Les resultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une confirmation sur tous les points. [Note 17: _Studi antropologici_, Forli, 1896, p. 97.] Le meme auteur a imagine une variante curieuse de l'experience susdite, en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un eleve, et en lui demandant, lorsque l'eleve avait accuse une pointe ou deux: "En etes-vous bien sur?" Les eleves de moins de quinze ans ont change d'avis sous l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les eleves de plus de quinze ont change dans le rapport de 44 p. 100; c'est une nouvelle demonstration de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Comme l'auteur le fait remarquer, cette methode renferme une plus grande cause d'erreur que les exercices sur la memoire visuelle des lignes, parce que le sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des experiences et cela change les conditions. Ainsi que nous l'avons fait nous-memes, Vitali insiste sur l'importance de la personnalite de l'experimentateur, personnalite qui fait beaucoup varier les resultats. Il declare meme qu'ayant repete apres quelque temps les memes tests sur les memes sujets, il a trouve des variations enormes. Nous croyons qu'il eut ete utile d'etudier ces variations et d'en rechercher les causes. M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques experiences sur la sensibilite tactile, pour etudier l'influence de l'attente et de la suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul point de la peau; avant chaque experience on montrait au sujet le compas avec les deux pointes presentant un ecart bien determine; puis le sujet fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous l'influence de cette suggestion, les appreciations du sujet sont profondement troublees; le plus souvent, il percoit deux pointes au lieu d'une, et de plus, il juge l'ecart d'autant plus grand que l'ecart reel qu'on lui a montre est plus grand. Cela est tres curieux, et on pourrait bien, de cette maniere, mesurer la suggestibilite du sujet par le nombre de fois qu'il percoit une pointe au lieu de deux; mais il aurait ete tres interessant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilite de la personne et la finesse de sa sensibilite tactile; c'est une question qui malheureusement n'a pas ete examinee. [Note 18: Voir _Annee Psychologique_, II, p. 295 et seq.] Les experiences de MM. Henri et Tawney sont des experiences de suggestion; voici pourquoi: il n'y a pas, a proprement parler, d'ordre donne sur un ton imperatif; mais l'idee preconcue de deux pointes est acceptee par le sujet pendant toute la seance parce qu'il a confiance dans la parole de l'operateur et qu'il croit que l'operateur est incapable de le tromper; en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait guere d'experiences de suggestion, les eleves ne sont point habitues a des experiences de mensonge, et ils ne songent pas a se mefier de ce qu'on leur dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutot que dans le sens d'obeissance. Ce sont de petites nuances qui se preciseront sans doute dans les etudes ulterieures. J'ai repris dernierement, avec M. Vaschide, sur 86 eleves d'ecole primaire elementaire, la recherche de suggestion que j'avais commencee avec M. V. Henri; seulement nous avons employe une methode un peu plus rapide. L'experience avait ete confiee a M. Michel, directeur de l'ecole; c'etait lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples temoins. M. Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer aux eleves du papier et des plumes, il faisait ecrire sur chaque feuille les noms des eleves, la classe, le nom de l'ecole, la date du jour et l'heure; puis apres ces preliminaires obliges de toute experience collective, il annoncait qu'il allait faire une experience sur la memoire des lignes, des longueurs; une ligne tracee sur un carton blanc serait montree pendant trois secondes a chaque eleve, et chaque eleve devait, apres avoir vu ce modele, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne de longueur egale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait a chaque eleve la ligne tracee; par suite de la discipline parfaite que notre distingue collaborateur sait faire regner dans son ecole, les eleves restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois. Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne a tous les eleves de la classe. Ceci termine, M. Michel remontait en chaire et annoncait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_ que la premiere; cette affirmation etait faite d'une voix forte et bien timbree, avec l'autorite naturelle d'un directeur d'ecole; mais l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel s'adressant a toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4 centimetres de longueur, alors que la premiere en avait 5. La seconde ligne etait montree a chaque eleve, exactement comme on avait fait pour la premiere fois. Entre ces deux experiences s'ecoulait pour chaque eleve un temps moyen de deux a trois minutes. Cette epreuve a ete faite sur 86 enfants, comprenant les trois premieres classes de l'ecole primaire, et ages de neuf a quatorze ans. Quels ont ete les resultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la premiere ligne--ce qui est une pure experience de memoire, sans suggestion d'aucune sorte--donne lieu a d'enormes differences individuelles, comprises, pour la premiere classe, entre deux extremes: 60 millimetres et 28 millimetres; la ligne avait en realite 50 millimetres; or, il y a eu seulement trois eleves sur vingt-cinq qui ont dessine une ligne egale ou superieure au modele; tous les autres ont dessine une ligne plus petite; par consequent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu autrefois), une tendance des enfants a diminuer la longueur des lignes de 50 centimetres en les reproduisant dans la memoire. Dans la deuxieme classe, il y a eu 3 eleves reproduisant une ligne superieure a 50; tous les autres eleves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement, dans la troisieme classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne plus longue que le modele, tous les autres ont fait plus court. En examinant quelle difference les eleves ont indiquee entre la premiere ligne (50 millimetres) et la seconde (40 millimetres) on trouve que bien peu d'eleves ont juge reellement la seconde ligne plus petite que la premiere; par consequent, la suggestion a ete efficace; 9 eleves seulement, sur les 86 des trois classes, ont dessine une seconde ligne plus courte; on peut donc dire que 9 eleves seulement ont resiste a la suggestion et ont cru au temoignage de leur memoire plus qu'a la parole de leur maitre; et encore, cette remarque comporte une reserve; il est probable que ces refractaires ont quand meme ete un peu influences par la suggestion, car un seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimetres, ce qui etait l'ecart reel; tous les autres ont amoindri cette difference; 2 l'ont faite de 7 millimetres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont compose entre le temoignage de leur memoire et la parole du maitre. Quant a ceux qui, obeissant a la suggestion, ont dessine la seconde ligne plus grande que la premiere, ils presentent des degres tres differents de suggestibilite. Les ecarts ont pu atteindre 10 millimetres assez frequemment, et une fois meme, l'ecart a depasse 20 millimetres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire la seconde ligne plus courte de 10 millimetres, le sujet a ete tellement docile a la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20 millimetres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas extreme, une erreur de 30 millimetres, erreur enorme si on considere qu'elle a porte sur une longueur totale de 50 millimetres. En moyenne, on a fait la seconde ligne plus grande de 6 millimetres et comme elle etait en realite plus petite de 10 millimetres, l'erreur totale est de 1 cm. 5 environ. Il est a remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montres les plus suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la premiere classe, que 7 eleves seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimetres plus grande que la premiere; au contraire, dans la troisieme classe, le nombre d'eleves qui sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos experiences anterieures avec M. Henri sur la suggestibilite scolaire, nous avions aussi constate que les plus jeunes enfants ont plus de suggestibilite que les enfants plus ages. La description que nous avons donnee de notre experience de suggestion n'est pas complete; nous l'avons poussee plus loin. Lorsque tous les eleves eurent reproduit de memoire la ligne de 40 millimetres, le directeur de l'ecole leur presenta une troisieme ligne, longue de 50 millimetres, et il leur dit avant de la presenter: "Je vais vous presenter une troisieme ligne qui est _un peu plus courte que la seconde_." En faisant cette nouvelle tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la premiere etait de chercher a verifier l'epreuve precedente, la seconde etait de savoir s'il est possible de donner successivement plusieurs suggestions du meme genre sans nuire au resultat. Cette seconde suggestion a ete moins efficace que la premiere; les eleves semblent s'etre mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis que la premiere fois 5 eleves seulement avaient fait un dessin en sens contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le meme cas a la seconde reprise. Il nous a paru necessaire d'examiner nos resultats de plus pres, et de rechercher si chaque eleve avait presente pendant les deux epreuves la meme suggestibilite ou la meme resistance. Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne moindre que la premiere (ce sont les eleves les plus exacts); 2 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne egale a la premiere, ou superieure de 1, 2 a 4 millimetres; 3 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne superieure de 4 a 8 millimetres; 4 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure de 8 a 12 millimetres; enfin, 5 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure de 12 a 20 millimetres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de suggestibilite, les eleves du cinquieme groupe se sont montres plus suggestibles que ceux du quatrieme groupe, et ainsi de suite jusqu'au premier groupe. Or voici les resultats donnes par ce calcul: Ordre Nombre Suggestion Suggestion de des de d'allongement raccourcissement Groupes. Sujets. de la ligne. de la ligne. 1er 10 - 4,6 + 2 2e 28 + 3,07 - 2,35 3e 31 + 5,99 - 3,06 4e 15 + 12,9 - 8,66 Ces chiffres, pour etre clairs, exigent une courte explication. Dans la premiere epreuve, rappelons-le, la seconde ligne presentee etait plus courte que la premiere de 10 millimetres, mais la suggestion donnee etait que cette seconde ligne etait la plus longue. Par consequent, les eleves qui l'ont dessinee plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui l'ont dessinee avec une longueur moindre de 4mm,6, ont ete plus exacts que ceux du deuxieme groupe, qui ont donne a cette ligne une longueur plus grande que la premiere, plus grande de 3mm,07; a leur tour, les sujets du second groupe ont ete plus exacts que ceux du troisieme et ceux du quatrieme groupes, puisque ceux-ci ont allonge encore davantage la seconde ligne, qui etait cependant plus courte. Il est donc bien clair que nous avons etabli nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilite croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant chacun de ces quatre groupes dont on a cherche a apprecier les resultats dans la seconde epreuve; nous avons voulu savoir si les eleves A, B, C, etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus resistant a la suggestion de la premiere epreuve ont manifeste les memes qualites d'exactitude et de resistance a la suggestion dans la seconde epreuve; et pour cela, nous avons calcule les ecarts de lignes presentes par ces sujets dans cette seconde epreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans la seconde epreuve la suggestion donnee etait une suggestion de raccourcissement; et que la ligne qu'on presentait a dessiner etait reellement plus grande que la precedente; par consequent, les eleves les plus exacts a cette seconde epreuve sont ceux qui ont dessine la ligne plus grande que la precedente; et parmi ceux qui l'ont dessinee plus courte, les plus exacts sont ceux qui ont le moins exagere cette difference en moins. Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algebrique que l'on rencontre dans les resultats des epreuves pour un meme groupe de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien remarquable entre les deux epreuves; on voit en effet, que les eleves du premier groupe qui avaient resiste a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve ont egalement resiste a la suggestion de raccourcissement de la seconde epreuve, puisqu'ils ont dessine la troisieme ligne avec 2 millimetres en plus tandis que la suggestion tendait a la faire dessiner plus petite; de meme, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe a obei a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve, plus il a obei a la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le resultat est aussi net qu'on peut le souhaiter. Qu'est-ce que ces experiences nous apprennent de plus sur la suggestibilite des enfants? C'est la une question utile qu'on devrait se poser a propos de chaque etude nouvelle. Nos experiences fournissent un nouveau moyen, d'une efficacite verifiee, pour mesurer la suggestibilite des enfants; et le procede nous parait recommandable puisqu'il fait apparaitre de tres grandes differences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants les plus suggestibles sont ceux de la troisieme classe, c'est-a-dire les plus jeunes. Cette epreuve nous a montre la possibilite de faire a la suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilite, dans lesquels les enfants se comportent a peu pres de la meme maniere, et gardent chacun leur degre propre de suggestibilite; cette confirmation est tres importante; elle nous montre que la suggestibilite presente un certain caractere de constance, au moins lorsque l'experience est bien conduite. Enfin, nous avons eu a noter qu'une suggestion repetee a moins d'efficacite la seconde fois que la premiere: cet affaiblissement est sans doute special a ces suggestions indirectes de l'etat de veille, qui ne constituent point a proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans les experiences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilite de l'individu hypnotise croit avec le nombre des hypnotisations. M. Michel m'a communique le classement intellectuel que les professeurs ont fait des eleves qui ont servi a ces experiences; le classement est, comme c'est l'habitude, tripartite; les eleves sont divises en: 1 deg. intelligence vive; 2 deg. intelligence moyenne; et 3 deg. intelligence faible. Je desirais savoir si l'intelligence des eleves--il s'agit ici bien entendu d'une intelligence toute speciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence scolaire_--presente quelque relation avec la suggestibilite. C'est, on se le rappelle, l'opinion de M. Berillon. Je ne suis point arrive a la confirmer. La suggestibilite moyenne est a peu pres la meme dans les 3 groupes. De notre experience collective a une experience de cours il n'y a qu'un pas. Dans une courte note publiee recemment par _Psychological Review_[19], E.E. Slosson relate une experience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs dans un cours public; la suggestion a consiste a produire l'hallucination d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en ecartant la tete, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connait l'odeur du compose chimique qui vient d'etre verse, et il emet l'espoir que quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particuliere, personne n'en sera incommode. Pour savoir quelle serait la rapidite de diffusion de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront s'empressent de lever la main; 15 secondes apres, les personnes du premier rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts de l'auditoire avaient succombe a la suggestion. L'experience ne fut pas poussee plus loin, car quelques spectateurs, desagreablement impressionnes par cette odeur imaginaire, se preparaient deja a quitter la place. On les rassure et on leur explique que le but reel de l'experience avait ete de provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne. [Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.] Voila a peu pres quelles sont les etudes qui ont ete faites jusqu'ici sur la suggestibilite ou suggestion a l'etat de veille et chez les sujets normaux. Il semble que quand elle est reduite a sa forme la plus simple, l'epreuve de la suggestion a l'etat de veille constitue un test de docilite; et il est vraisemblable que des individus dresses a l'obeissance passive s'y conformeront mieux que les independants. Rappelons-nous ce fait si curieux, que d'apres les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles a l'hypnotisme--c'est-a-dire a la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires, les anciens employes d'administration, en un mot, tous ceux qui ont contracte l'habitude de la discipline et de l'obeissance passive. II ERREURS D'IMAGINATION Il fut une epoque, dans l'histoire de l'hypnotisme, ou l'on a prononce souvent les mots _d'attention expectante_; c'etait l'epoque ou l'on cherchait a decouvrir sur les malades l'influence des metaux et des aimants. On avait pretendu qu'en appliquant certains metaux, de l'or, du fer, de l'etain par exemple, sur les teguments d'un malade hysterique, on pouvait soit provoquer de l'anesthesie dans la region de l'application, soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre moitie du corps un symptome hysterique qui n'en occupait qu'une moitie. Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets qu'on observait sur les hysteriques dans les seances de metallotherapie n'etaient point dus a l'action directe des metaux, mais a l'imagination des malades, qui etaient mises en etat d'attention expectante, et qui se donnaient a elles-memes, par idee, par raisonnement, les symptomes divers que d'autres attribuaient au metal. Aujourd'hui la terminologie a un peu change, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est toujours en eveil, et fonctionne de maniere a duper tout le monde, le sujet tout le premier; car ce qu'il y a de special a ces malades, c'est qu'ils sont les premieres victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a dit si justement Fere, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien reellement malades, ce sont des malades par imagination. Il m'a semble que l'etude de cette question rentre dans notre sujet, bien qu'elle soit un peu distincte, theoriquement, de la suggestibilite. Il s'agit ici d'une disposition a imaginer, a inventer, sans s'apercevoir qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les caracteres de la realite aux produits de son invention. A ce trait chacun peut reconnaitre plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est sans cesse la victime d'une imagination a la fois trop riche et trop mal gouvernee. Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une etude reguliere de cette disposition mentale; je suis meme tres etonne qu'aucun auteur n'en ait encore eu l'idee. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance. Quelle methode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je me rappelle qu'il y a une quinzaine d'annees, M. Ochorowicz, auteur qui a ecrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la Salpetriere pour montrer a Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle eprouvait, qu'il recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la motilite ou la sensibilite du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger tres rapidement si une personne etait hypnotisable ou non[20]. Dans le cabinet de Charcot on fit venir, l'une apres l'autre, une vingtaine de malades, et M. Ochorowicz les examina et declara pour chacune d'elles s'il la croyait hypnotisable ou non; il etait convenu qu'on prendrait note de ses observations, et qu'on chercherait a les verifier; mais je doute fort que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maitre etait ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'etude de l'attention expectante, un dispositif analogue a celui que je viens de signaler; par exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfonce pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner a l'experience un caractere serieux, et surtout on reglerait d'avance les paroles a adresser au sujet; apres quelques tatonnements inevitables, il me parait certain qu'on arriverait tres vite a un resultat. De telles recherches montreraient surtout si l'etat mental de suggestibilite (c'est-a-dire d'obeissance passive) a quelque analogie avec l'etat mental d'attention expectante (c'est-a-dire la disposition aux erreurs d'imagination). [Note 20: M. Ochorowicz a decrit son procede dans une communication a la Soc. de Biologie, _Sur un critere de la sensibilite hypnotique_. Soc. Biol., 17 mai 1884.] III INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME Nous arrivons maintenant a une grande famille de phenomenes, qui ont une physionomie bien a part, et dont l'analogie avec des phenomenes d'hypnotisme et de suggestion n'a ete demontree avec pleine evidence que dans ces dernieres annees, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre Janet en France; je veux parler des phenomenes auxquels on a donne les noms d'_automatisme, d'ecriture automatique_, et qui prennent un grand developpement dans les seances de spiritisme. Dans un tout recent et tres curieux article qui vient d'etre publie par _Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick decrit longuement un cas typique d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu developpe et qu'il correspond assez exactement a la moyenne de ce qu'on peut observer chaque jour, je vais l'exposer avec details, pour ceux qui ne sont pas au courant de ces questions. [Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych. Review, nov. 1898, vol. 5, n deg. 6, p. 555.] La personne qui s'est pretee aux experiences est un jeune homme de vingt-deux ans, etudiant a l'Universite, paraissant jouir d'une excellente sante, ne s'etant jamais occupe de spiritisme, et n'ayant jamais ete hypnotise. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout a fait exactes; s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant cause, quatre ans auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait aucune impression sur lui; et il a juge tous les phenomenes spirites comme une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assiste a deux ou trois seances donnees par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert a lui servir de sujet; on a constate qu'il etait un bon sujet. Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'executer au reveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une bibliotheque; ces ordres furent executes de point en point, et, comme c'est l'habitude, ils ne laisserent apres eux aucun souvenir. Quelque temps apres, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit a l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon a la main et pensait a autre chose, sa main etait continuellement en mouvement et tracait avec le crayon des griffonnages denues de sens. C'etait un rudiment d'ecriture automatique. Patrick se decida a etudier cette ecriture automatique, et il le fit dans six seances, dont les trois dernieres furent separees des premieres par deux ans d'intervalle. L'etude se fit de la maniere suivante: on se reunissait dans une piece silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne regardait pas sa main, il avait la tete et le corps tournes de cote, et il tenait dans sa main gauche un ouvrage interessant, qu'il devait lire avec beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces experiences etaient faites en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosite, il se preoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait ecrire, mais il ignorait absolument ce qu'elle ecrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de relire ce que sa main avait ecrit; il avait autant de peine que n'importe quelle autre personne a dechiffrer sa propre ecriture. Dans quelques cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut alors conscience des mouvements qu'elle executait; mais sauf ces cas exceptionnels, l'ecriture etait tracee automatiquement. Maintenant, comment l'operateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas clairement dans l'article. Il est tres probable que Patrick a employe la methode usuelle et la plus commode; il adressait a demi voix les questions a Henry W.; celui-ci ne repondait pas, et n'entendait pas, son attention etant distraite par la lecture du livre; mais sa main ecrivait la reponse. C'est de cette maniere qu'on a pu obtenir toute une serie de demandes et reponses qui sont publiees dans l'article. Il est important d'ajouter que le sujet est un jeune homme dont la sincerite et la loyaute sont au-dessus de tout soupcon, car il serait assez facile de simuler des phenomenes de ce genre, feindre de lire, ecouter et repondre par ecrit; mais nous avons comme garantie contre la fraude non seulement les references donnees par l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que ces dedoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont ete observes dans des conditions d'une precision irreprochable par des auteurs dignes de foi[22]. [Note 22: Il y a deja plusieurs annees que j'ai traite longuement cette question de la simulation, a propos du dedoublement de conscience chez les hysteriques, et que j'ai montre que l'anesthesie de ces malades peut devenir une demonstration experimentale de ces phenomenes. Voir _Alterations de la personnalite_. Bibliotheque scientifique internationale, Paris, Alcan.] La premiere seance commenca ainsi: _Question_.--Qui etes-vous? _Reponse_.--Laton. Cette premiere reponse etait illisible et Henry W. fut autorise a lire son ecriture: il dechiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions montrerent que la vraie reponse etait Laton. _Q_.--Quel est votre premier nom? _R_.--Bart. _Q_.--Quelle est votre profession? _R_.--Professeur. _Q_.--Etes-vous homme ou femme? _R_.--Femme. Cette reponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours manifeste le caractere d'un homme. _D_.--Etes-vous vivant ou mort? _R_.--Mort. _D_.--Ou avez-vous vecu? _R_.--Illinois. _D_.--Dans quelle ville? _R_.--Chicago. _D_.--Quand etes-vous mort? _R_.--1883. Les questions suivantes furent faites pour connaitre un peu de la biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses reponses etaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances etaient a peu pres celles de Henry W. Voici encore un echantillon de ces dialogues. _Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien cherchez-vous a deviner? _R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent; quelquefois ils mentent. Deux jours apres: _Q_.--Qui ecrit? _R_.--Bart Laton. _Q_.--Qui etait major a Chicago quand vous etes mort? _R_.--Harrisson(_exact_). _Q_.--Combien avez-vous vecu a Chicago? _R_.--Vingt ans. _Q_.--Vous devez bien connaitre la ville? _R_.--Oui. _Q_.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues dans l'ouest. _R_.--Michigan, Wabash, State, Clark (_hesitation_) j'ai oublie. Henry W. interroge connaissait seulement trois de ces noms. _Q_.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre nom est Frank Sabine, et vous avez vecu a Saint-Louis, et vous etes mort le 16 novembre 1843. Repondez, qui etes-vous? _R_.--Frank Sabine. _Q_.--Ou etes-vous mort? _R_.--A Saint-Louis. _Q_.--Quand etes-vous mort? _R_.--14 septembre 1847. _Q_.--Quelle etait votre profession a Saint-Louis? _R_.--Banquier. _Q_.--Combien de mille dollars valiez-vous? _R_.--750.000 Une semaine apres: _Q_.--Qui ecrit? _R_.--Bart Laton. _Q_.--Ou avez-vous vecu? _R_.--Chicago. _Q_.--Quand etes-vous ne? _R_.--1845. _Q_.--Quel age avez-vous? _R_.--Cinquante ans. _Q_.--Ou etes-vous maintenant? _R_.--Ici. _Q_.--Mais je ne vous vois pas. _R_.--Esprit. _Q_.--Bien, mais ou etes-vous comme esprit? _R_.--Dans moi, dans l'ecrivain. _Q_.--Multipliez 23 par 22. _R_.--3546_. _Q_.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre reponse? _R_.--Devine. _Q_.--Maintenant, l'autre jour, vous avez repondu que vous etiez quelqu'un d'autre. Qui etes-vous? _R_.--Stephen Langdon. _Q_.--De quel pays? _R_.--Saint-Louis. _Q_.--Quand etes-vous mort? _R_.--1846. La question de l'operateur a pour but de donner une suggestion que le sujet a tres naivement acceptee. On a vu du reste qu'il avait accepte aussi un autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'ecriture de la main est donc tres suggestible. _Q_.--Quelle est votre profession? _R_.--Banquier. _Q_.--Mais qui s'appelait Frank Sabine? _R_.--Je me suis trompe. Son nom etait Frank Sabine. _Q_.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de Laton. _R_.--C'est le nom de mon pere. _Q_.--Mais d'ou est venu ce nom de Laton? Comment Henry W. l'a-t-il appris? _R_.--Pas Henry W., mais mon pere. _Q_.--Mais expliquez-nous comment vous en etes venu a ecrire le nom de Laton? _R_.--Je suis un esprit! (_Cette reponse est ecrite en appuyant fortement sur le crayon_.) _Q_.--Quelle est votre relation avec Henry W.? _R_.--Je suis un esprit, et je controle Henry W. _Q_.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui controlez Henri W.? _R_.--J'etais pres quand il commenca a se developper. Deux ans apres: _Q_.--Qui etes-vous? _R_.--Bart Lagton. (_L'orthographe a change_). _Q_.--Qu'avez-vous a nous dire? _R_.--Heureux de vous voir! _Q_.--Quand avez-vous deja ecrit pour nous? Donnez l'annee, le mois et le jour. _R_.--Je ne sais. _Q_.--Quel mois? _R_.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (_C'etait en juin_). _Q_.--Parlez-nous davantage de vous? _R_.--J'ai vecu a Chicago. _Q_.--Y vivez-vous encore? _R_.--Maintenant je suis ici. _Q_.--Combien de temps avez-vous vecu a Chicago? _R_.--Vingt ans. _Q_.--Pourquoi etes-vous parti? _R_.--Ce n'est pas votre affaire. _Q_.--Qui etait Stephen Langdon? _R_.--Un ami de Chicago. _Q_.--Avez-vous ecrit: un ami de Chicago? _R_.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire? Une autre fois, on a cherche a mettre Laton en colere. _Q_.--Qui ecrit? _R_.--Bart Lagton. _Q_.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais mieux faire votre connaissance. _R_.--Je n'y tiens pas. _Q_.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une communication? _R_.--De qui? _Q_.--Mais, de vous-meme. _R_.--Je veux bien. _Q_.--De qui pourriez-vous nous donner une communication? _R_.--Qui connaissez-vous? _Q_.--J'ai beaucoup d'amis. Etes-vous en communication avec mes amis? _R_.--George White. De toutes les reponses de Laton celle-ci est la seule qui denote ce que l'auteur appelle une faculte d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom mele au sien de la maniere suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait, quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick ecrit en detail; interroge sur George White, Laton fit une foule d'erreurs sur son genre de mort, la date de sa mort, etc. _Q_.--Quelle etait l'occupation de M. Laton a Chicago? _R_.--Charpentier. _Q_.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il etait un professeur. _R_.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner. _Q_.--Dansez-vous? _R_.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitte la terre. _Q_.--Pourquoi? _R_.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus que partiellement materiels. _Q_.--Quand vous etes a ecrire, comme en ce moment, que fait la partie de vous-meme qui n'est pas materielle? _R_.--Elle est quelque part ou nulle part. _Q_.--Montez-vous a bicyclette? _R_.--Seulement par l'intermediaire de Henry W. _Q_.--Il y a deux ans, vous ecriviez votre nom: Laton. Comment rendez-vous compte de ce changement d'orthographe? _R_.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier. _Q_.--Vous etes un effronte simulateur. Qu'avez-vous a repondre a cela! _R_.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis oblige de repondre exactement a toutes vos damnees questions? Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire. Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque pouvoir telepathique; mais on ne put rien obtenir. Resumons d'apres les conversations precedentes la psychologie de ce personnage qui s'est donne le nom de Laton. Ce personnage s'est developpe, defini et caracterise sous l'influence des questions adressees par Patrick, et il s'est developpe, remarquons-le bien, a l'insu de Henry W. qui ne sait de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques echantillons d'ecriture automatique. Si surprenant que ce fait puisse paraitre, il faut cependant l'admettre comme absolument reel, car il est surabondamment prouve. Ce personnage secondaire, subconscient, existe donc, et chose curieuse, il presente un certain nombre de caracteres qu'on reconnait a presque toutes les incarnations du meme genre. D'abord, il est tres suggestible; on a vu avec quelle facilite Patrick l'a debaptise, et lui a impose le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. etait hypnotise. Nous avons rapporte plus haut que Henry W. a ete hypnotise par Patrick et ne se rappelait pas au reveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au reveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a ete decouvert, croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces personnages qui s'expriment par l'ecriture automatique; il y a un lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les seances d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuite, et c'est la memoire qui prouve cette continuite. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le caractere vulgaire des reponses, sur la pauvrete d'imagination et de raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort, Laton etant incapable meme de faire une operation correcte d'arithmetique; autres faits curieux a relever, les pretentions de Laton, son ton emphatique, ses efforts ridicules pour donner des reponses profondes, et la grossierete de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en colere. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit parait avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facultes intuitives; il semble connaitre des choses que Henry W. ignore et n'a pu apprendre. Patrick a etudie de pres ce cote de la question, il a fait des enquetes pour verifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton. Le plus souvent, ces affirmations se sont trouvees erronees; mais parfois il y a eu quelque chose qui semble depasser les moyens ordinaires de connaissance. Patrick ne cherche point a expliquer cette faculte d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier completement, car on la retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait de caractere du personnage qui se manifeste par l'ecriture automatique. L'opinion de Patrick parait etre que cette faculte d'intuition est une faculte naturelle, perdue par l'homme civilise, comme cette acuite des sens qu'on observe encore, parait-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession qu'a eu le personnage subconscient de se considerer comme un esprit, comme l'esprit d'un individu ayant vecu autrefois, comment faut-il la comprendre? Il est a supposer que la maniere dont les questions ont ete posees explique un peu ce resultat. On a demande: "Qui etes-vous?" ce qui suggere un dedoublement de la personnalite car il est facile de comprendre que cette demande appelait comme reponse un nom autre que celui de Henry W. La question suivante: "Etes-vous vivant ou mort?" suggere aussi, probablement, l'idee d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il eut ete curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: "Qui etes-vous?" on aurait pu dire: "Ecrivez votre nom". Si le nom ecrit avait ete, meme dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi evite toute allusion meme eloignee a l'hypothese de l'esprit. Ces reflexions sont de Patrick, et elles nous paraissent tres judicieuses. Nous pensons que comme Henry W. avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connaitre la theorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions anterieurement acquises qui pour une bonne part ont opere la suggestion de l'existence de Laton. Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et experiences de ce genre, c'est le fait meme de la division de conscience; le reste est une affaire d'orientation des idees, et varie avec les croyances des individus, avec les recits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos societes modernes, la division de conscience conduira a la desincarnation ou a la reincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen age, ce seront les demons qui viendront agiter les corps des malheureuses religieuses; ailleurs encore--et c'est la un des faits les plus surprenants qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument de travail pour une oeuvre litteraire: c'est un phenomene naturel que l'auteur cultive et dirige. Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre a l'ecriture automatique que dans les seances dont nous venons de transcrire le recit; en dehors de ces seances le personnage secondaire ne parait pas, il n'agit pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire une idee juste du role que le personnage secondaire peut remplir. Je crois utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout recemment; elle complete la precedente[23]. [Note 23: _Revue philosophique_, fevrier 1899.] "M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilite dans divers etablissements d'instruction. Temperament sanguin, excellente sante. Caractere expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous l'influence d'amis spirites, il s'essaye a l'ecriture automatique, un vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases de lettres batardes, tres differentes de son ecriture ordinaire, et agrementees d'ornements tout a fait etrangers a ses habitudes. Il continue avec succes le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommence le dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit ecrivant par sa main donne beaucoup de reponses imprevues et fort droles aux questions posees, mais le resultat en fut une nuit troublee par un developpement inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice, comme en temoigne son recit: "Les impressions si fortes pour moi de cette soiree prirent bientot le caractere d'une obsession inquietante. Lorsque je me couchai, je fis les plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix interieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations d'amitie, me flattant et me faisant entrevoir des destinees magnifiques, etc. Dans l'etat de surexcitation ou j'etais, je me laissais bercer de ces douces illusions.... Puis l'idee me vint qu'il me suffirait de placer mon doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement, mon doigt place contre le mur commenca a tracer dans l'ombre des phrases, des reponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que mon doigt executait contre le mur. _Michel_, me faisait ecrire l'esprit, _tes destinees sont benies, je serai ton guide et ton soutien_, etc. Toujours cette ecriture batarde avec enroulements qui affectaient les formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce n'est que vers le matin que je reussis a prendre quelques instants de repos." "Cette obsession le poursuit pendant la matinee du lundi en allant a ses diverses lecons: "Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant a m'obseder me faisait ecrire sur ma serviette, sur la banquette du tramway, dans la poche meme de mon pardessus, des phrases, des conseils, des maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'etais, car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde reel, et j'etais completement absorbe dans l'intimite de la Force qui s'etait emparee de moi." "Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant de son etat, l'engagea a lutter contre l'esprit leger et mauvais dont il etait le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitot termine son repas de midi, il reprit son crayon, et apres diverses insinuations vagues contre son fils Edouard, employe dans un bureau d'affaires, finit par categoriser l'accusation suivante: _Edouard a pris des cigarettes dans la boite de son patron M. X..., celui-ci s'en est apercu, et dans son ressentiment lui a adresse une lettre de remerciement, en l'avertissant qu'il serait remplace tres prochainement; mais deja Edouard et son ami B... l'ont arrange de la belle facon dans une vermineuse_ (sic) _epitre orale_. "On concoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses lecons de l'apres-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte a divers automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir au plus vite le patron de son fils. Il y courut des qu'il fut libre. Le chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il ecoutait avec attention ces temoignages favorables, "mon doigt, dit-il, appuye sur la table se mit a tracer avec tous les enroulements habituels et qui me paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: _Je suis navre de la duplicite de cet homme_. Enfin cette terrible phrase est achevee; j'avoue que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait un air bien franc, et quel interet aurait-il eu a me cacher la verite? Il y avait la un mystere qu'il me fallait absolument eclaircir...". "Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut pas moins que sa parole decisive pour rassurer le pauvre pere et amener le malin esprit a resipiscence: "M. X... me recut tres cordialement et me confirma en tous points les renseignements donnes par le chef de bureau; il y ajouta meme quelques paroles des plus aimables a l'egard de mon fils.... Pendant qu'il parlait, ma main sollicitee ecrivait sur le bureau, toujours avec cette meme lenteur exigee par les enroulements qui accompagnaient les lettres: _Je t'ai trompe, Michel, pardonne-moi_. Enfin! quel soulagement! mais aussi, le dirai-je, quelle deception! Comment, cet esprit qui m'avait paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour ma conscience meme, me trompait pareillement! C'etait indigne!" "M. Til resolut alors de bannir ce mechant esprit en ne s'inquietant plus de lui. Il eut toutefois a subir plus d'un retour offensif de cet automatisme (mais ne portant plus sur des faits verifiables) avant d'en etre delivre. Il s'est mis depuis lors a ecrire des communications d'un ordre plus releve, des reflexions religieuses et morales. Ce changement de contenu s'est accompagne, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'ecrire ce qui lui est dicte par cette parole interieure. Mais cette mediumnite lui parait moins probante, et il se mefie que tout cela ne jaillisse de son propre fond. Au contraire, le caractere absolument mecanique de ces automatismes graphomoteurs du debut, dont il ne comprenait la signification qu'en suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilite kinesthetique) au fur et a mesure de leur execution involontaire, lui semblait une parfaite garantie de leur origine etrangere. Aussi reste-t-il persuade qu'il a ete la victime momentanee d'un mauvais genie independant de lui; il trouve d'ailleurs a cet episode penible de sa vie l'excellent cote qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme toucher au doigt la realite du monde des esprits et l'independance de l'ame." M. Flournoy, commentant cette observation, remarque: "Toute l'aventure s'explique de la facon la plus simple, au point de vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui renferment a mes yeux la clef de l'affaire. "1 deg. A ce que M. Til m'a raconte lui-meme, sans paraitre d'ailleurs en comprendre l'importance, il avait remarque, deux ou trois semaines avant son acces de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il lui en avait fait l'observation. Le jeune garcon s'excusa en disant que ses camarades de bureau en faisaient autant, a l'exemple du patron lui-meme, qui etait un enrage fumeur et laissait meme trainer ses cigarettes partout, en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait. Cette explication ne laissa pas que d'inquieter un peu M. Til, qui est la probite en personne, et qui se rappelle avoir pense tout bas: Pourvu que mon fils n'aille pas commettre cette indelicatesse! "2 deg. Un second point, que m'a par hasard revele Mme Til au cours d'une conversation, et que son mari m'a confirme ensuite, c'est que le lundi en question, en allant de bonne heure a ses lecons, M. Til rencontra un de ses amis qui lui dit: "A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employe." (Il cherchait en realite un surnumeraire.) M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X... serait mecontent de son fils et songerait a le remplacer. En rentrant a midi chez lui, il raconta la chose a sa femme, mais sans en parler a son fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur. "Au total, la serie de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en scene et l'exageration dramatique que prennent les choses dans les cas ou l'imagination peut se donner libre carriere (reves, idees fixes, delires, etats hypnoides de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation categorique de vol, et l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupcons d'abord indecis, puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant a la necessite de tirer la chose au clair. L'entetement avec lequel l'automatisme graphique repondait, par une accusation de duplicite, aux bons temoignages du chef du bureau, trahit clairement cette arriere-pensee de defiance et d'incredulite qui nous empeche de nous abandonner sans reserve aux nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument confirmees. Enfin, quand le patron en personne a calme M. Til, le regret subconscient d'avoir cede a ses inquietudes sans fondement serieux, trouve son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le _je t'ai trompe, pardonne-moi_, de ce dernier, est bien l'equivalent, dans le dedoublement mediumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: "Je me suis trompe et je ne me pardonne pas d'avoir ete aussi soupconneux." On se demandera peut-etre comment il est possible de trouver chez un individu normal des signes de cette divisibilite de conscience. Cette recherche interesse peu les spirites et la generalite des hypnotiseurs, qui se contentent d'etudier les cas brillants et complets. Je crois bien etre le premier qui ait fait une etude suivie de cette question[24], et j'ai ete fort aise de voir que mes premieres etudes, qui datent d'une dizaine d'annees, ont ete reprises, controlees dans des laboratoires americains par Solomons et Stein, qui du reste ont neglige de me citer. Il est bien certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne entendra la question et repondra elle-meme de vive voix. Voila ce qui se produit le plus souvent. Il faut que le phenomene de l'ecriture automatique soit deja un peu developpe pour apparaitre des la premiere heure, au premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire a des individus normaux, il est necessaire de prendre plus de detours; on ne peut songer a des procedes directs qui, lorsqu'ils ne reussissent pas, ont l'inconvenient de couvrir l'operateur de confusion. [Note 24: Mes etudes ont d'abord paru dans le _Mind_, et je les ai ensuite resumees dans mon livre sur les _Alterations de la personnalite_.] Voici la methode que je preconise: elle est lente, et exige un peu de patience; c'est son principal inconvenient. On s'assied a cote du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire dans une lecture interessante, ou dans un calcul mental complique, et surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon; elle est cachee au sujet par un ecran. On s'empare donc de cette main, sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime a la main et au crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres, des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'experimentateur avise s'apercoit a qui il a affaire; certains sujets raidissent la main, elle est comme en bois, elle resiste a tous les efforts; et quoique on recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser a sa main, celle-ci n'obeit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces sujets la sont peu educables. Un autre obstacle vient s'opposer frequemment a la continuation de l'experience; il y a des personnes qui, lorsqu'on prend leur main, ne peuvent pas continuer a lire; malgre elles, leur attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile execute avec intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a la une sensation particuliere qui apprend a l'operateur que l'experience aura du succes. De plus, pour empecher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent d'un artifice tres simple, qui produit une distraction plus forte qu'une conversation avec un tiers, une lecture interessante ou un calcul complique. Cet artifice consiste a faire croire au sujet que sa main restera, pendant toute l'experience, continuellement inerte et passive, et que c'est l'experimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une experience qu'on n'explique pas, imprime a la main un mouvement. Cela suffit pour tranquilliser le sujet qui, des lors, abandonne sa main sans resistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que sa conscience se divise. Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus continue et plus profonde, voici les signes qu'on peut relever. C'est d'abord l'anesthesie par distraction. La personne distraite n'est point devenue absolument insensible comme une hysterique distraite, dont on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en apercoive; sa sensibilite n'est pas detruite, mais la finesse de certaines de ses perceptions est bien diminuee. Il est difficile, du reste, d'explorer cette sensibilite a un degre aussi faible de distraction. Ce qui est le plus facile a provoquer, ce sont les mouvements passifs de repetition. Le crayon etant place entre les doigts du sujet, qui est prie de le tenir comme s'il voulait ecrire, on dirige la main et on lui fait executer un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle execute avec le plus de facilite, des hachures, des boucles ou des petits points. Apres avoir communique ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne doucement la main a elle-meme, ou on reste en contact avec elle, pour que la personne ne s'apercoive de rien; mais on cesse d'exercer une action directrice sur les mouvements. La main abandonnee a elle-meme fait quelques legers mouvements. On reprend l'experience d'entrainement, on la repete avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de repetition se perfectionne; au bout de 4 seances, j'ai vu chez une jeune fille la repetition si nette que la main ne traca pas moins de quatre-vingt boucles sans s'arreter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses epaules en disant: "Il me semble que j'allais m'endormir!" La presence de ces mouvements subconscients de repetition nous apprend qu'il y a la un personnage inconscient, que l'experience vient de degager; mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le meme developpement que Bart Laton. La peine qu'on eprouve a lui faire repeter des mouvements en est la preuve. L'experimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au hasard; il est oblige de choisir ceux qui reussissent le mieux. En general, ceux qu'on peut executer d'un seul trait, sans changement de direction et sans arret, se repetent assez bien. Les mouvements graphiques, par suite de leur delicatesse, attirent moins l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des membres; ceux-ci cependant peuvent etre repetes par l'inconscient, et a ce propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se repete mieux que la flexion isolee d'un doigt. Le caractere tout a fait rudimentaire de cet inconscient est bien marque par la facilite avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on fait ecrire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume a ce mouvement, et le reproduit a tort et a travers; car si on veut ensuite lui faire tracer des hachures, les mouvements se deforment bien vite et se changent en boucles. La memoire de cet inconscient est si peu etendue qu'il n'est meme pas capable de conserver le souvenir de plusieurs especes de mouvements. L'inconscient n'a pas seulement de la memoire, il peut encore recevoir et executer quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument elementaire. Ces suggestions peuvent etre donnees au moyen du toucher. Avec une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes les directions. Ce n'est point une impulsion mecanique, c'est bien une suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une autre pression, tout aussi legere, l'arrete, l'immobilise: une autre pression, d'un genre un peu different, la fait ecrire. Il est difficile de dire la difference de ces pressions; mais l'experimentateur, en les faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise avec beaucoup de finesse par la main en experience. Rien n'est plus curieux que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit etre et se trouve en effet completement eveillee et en possession d'elle-meme, tandis que sa main obeit doucement aux ordres tactiles de l'experimentateur. Une autre manifestation de l'ecriture automatique, plus connue que les precedentes, car on en a fait un jeu de societe, consiste a prier la personne de penser a son nom, son age, son pays, un mot quelconque, puis on prend sa main, comme il a ete decrit ci-dessus, et cette main, a l'insu de la personne, ecrit le nom pense; en general, quand on fait cette experience dans un salon, on declare a la personne qu'on va deviner sa pensee, quoique en realite ce soit la personne elle-meme qui l'ecrive. A ce genre d'experience se rattachent les differents exercices de prestidigitateurs et d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit ou un objet est cache, et ainsi de suite. Ce sont des experiences qui, pour reussir, ont besoin d'un operateur tres habile. Voila a peu pres tous les phenomenes de division de conscience que j'ai reussi a provoquer, en etudiant l'ecriture automatique chez cinq personnes (femmes), jouissant d'une bonne sante; ces personnes ont ete etudiees chacune pendant deux seances d'une demi-heure au plus; une seule l'a ete pendant quatre seances; c'est tres peu pour la culture des phenomenes de double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais notre but etait precisement de savoir ce qu'on pouvait observer apres un minimum d'entrainement. Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et Stein[25], se sont engages exactement dans la meme voie pour rechercher ce qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entrainement aussi loin que possible. [Note 25: _Normal Motor Automatism_. Psychol. Rev., sept. 1896, 492-512.] Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente sante. Leurs experiences se groupent sous quatre chefs: 1 deg. tendance generale au mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2 deg. tendance d'une idee a se depenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3 deg. tendance d'un courant sensoriel a se depenser en reaction motrice inconsciente; 4 deg. travail inconscient de la memoire et de l'invention. 1 deg. La main est mise sur une planchette, analogue a celle des spirites (c'est une planche glissant sur des billes de metal et armee d'un crayon; on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon ecrit tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occupe a lire une histoire interessante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontanes, qui derivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en outre, des excitations exterieures (par exemple si on remue la planchette), provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener la repetition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que l'histoire lue pour distraire soit trop emouvante, car cette emotion peut produire des mouvements reflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux mouvements inconscients. 2 deg. Le sujet lit a haute voix en tenant un crayon a la main; parfois il ecrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs sont seulement commences; cette ecriture se fait souvent sans que le sujet le sache. 3 deg. Le sujet lit a haute voix, et ecrit subconsciemment les mots que pendant sa lecture une personne lui dicte a voix basse. A ces experiences on n'arrive qu'apres beaucoup d'entrainement. Au debut, c'est tres penible; on s'arrete de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre a retenir son attention sur la lecture. On arrive bientot a continuer la lecture sans l'interrompre, meme quand il y a des dictees chaque 15 ou 20 secondes: l'ecriture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus facilement; le sujet lit un livre qui ne presente aucun interet, et pendant ce temps on lui raconte une histoire tres interessante; quand l'experience est bien en train, il peut lire meme une page entiere, sans en avoir conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entierement d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur des sujets familiers. 4 deg. Ici les experiences sont plus difficiles et n'ont reussi que parce que les sujets etaient bien exerces par les experiences precedentes. D'abord, ils ont fait de l'ecriture automatique spontanee; par exemple en lisant, leur main ecrivait; puis, ils ont meme pu se dispenser de lire pour detourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction etait suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'ecrire quelque temps auparavant; l'ecriture spontanee de la main etait involontaire, inconsciente; les paroles ecrites etaient parfois denuees de sens; il y avait surtout des repetitions de mots et de phrases. Les auteurs ont pu egalement, par la meme methode, reproduire inconsciemment des passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais ecrits. La condition essentielle de toute cette activite automatique est une distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant que l'attention distraite soit sollicitee avec trop de force; si, par exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris d'abord, et qui est necessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous l'influence de ce surcroit d'attention, toute l'activite automatique est suspendue. Ces experiences ne different nullement de celles que j'ai publiees moi-meme il y a plusieurs annees dans le _Mind_ et que je viens de resumer plus haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient a ce que les deux auteurs se sont longuement entraines; ainsi, ils ont pu avoir de l'ecriture automatique spontanee, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets. Mais la nouveaute de leur etude ne doit pas etre cherchee la; elle consiste plutot en ce qu'etant psychologues, ils ont pu analyser de tres pres ce qui se passait dans leur conscience pendant les experiences; c'est cette auto-analyse qui donne un tres grand interet a leurs etudes. Nous allons rendre compte des observations qu'ils ont faites. Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion de percevoir leur activite automatique, que cette activite a un caractere _extra-personnel_, c'est-a-dire leur est etrangere. Ainsi, s'ils s'apercoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la planchette, ce mouvement leur apparait comme produit par une cause exterieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent le mouvement produit. Quand le sujet lit a haute voix, en ecoutant une autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui parait etranger. C'est surtout dans l'experience de l'ecriture automatique sous dictee pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mecanisme de cette inconscience. L'ecriture sous dictee comprend 4 elements: 1 deg. l'audition du mot dicte; 2 deg. la formation d'une impulsion motrice; 3 deg. une sensation d'effort; 4 deg. une sensation centripete, venant du bras, et avertissant que le mouvement graphique a ete execute. L'impulsion motrice est difficile a decrire; elle se compose de representations visuelles et motrices du mouvement a executer, et d'autre chose encore. Dans les experiences, on a vu se produire par degres l'inconscience de l'operation entiere. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de l'effort. On entend le mot dicte, on a une idee d'ecrire, et cela se trouve ecrit; on n'a pas le sentiment de la difficulte, de "quelque chose d'accompli". L'acte parait encore volontaire. Ce sentiment de l'effort revient quand le bras se fatigue. Le second degre est la disparition de l'impulsion motrice; l'ecriture cesse de paraitre volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a ecrit; c'est tout. L'ecriture est consciente et devient cependant _extra-personnelle_. Le sentiment que l'ecriture est _notre_ ecriture semble disparaitre avec l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un element de l'impulsion motrice, la representation visuelle du mouvement a executer, et cependant le mouvement lui paraissait etranger. Les auteurs pensent,--mais ils avancent cette hypothese avec beaucoup de reserve,--qu'il y a dans une impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un acte a notre personnalite, ou qui le fait considerer comme etranger. L'inconscience peut faire encore des progres, et alors le sujet n'a plus conscience d'entendre le mot dicte, ni conscience de l'avoir ecrit; cette derniere conscience se perd la derniere; le sujet peut etre devenu inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir ecrit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la personnalite, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a ecrit et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui. Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussee plus loin encore dans l'ecriture automatique spontanee; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement surveiller leur main, mais prevoir ce qu'elle doit ecrire, et cependant, meme dans ces conditions, le mouvement d'ecriture reste etranger a la personne. Si reellement leur hypothese est juste, si le sentiment de la personnalite repose sur la conscience de la decharge motrice, ce serait une solution tout a fait nouvelle et curieuse a un probleme qui, jusqu'a present, a ete discute tres longuement[26]. [Note 26: Je renvoie sur ce point a mon etude sur _M. de Curel_, ou l'on trouvera cette idee que la separation des personnalites vient tres probablement d'un phenomene d'inconscience portant sur une partie des processus psychologiques. (_Annee psych._, I, p. 147).] Les resultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se developpant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente des hysteriques. C'etait la le but propose aux recherches, et les auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici l'hysterique du sujet normal, c'est que l'hysterique est distraite parce qu'elle ne _peut_ pas faire autrement, tandis que le sujet normal realise l'etat de distraction parce qu'il le _veut_. L'hysterie est donc bien, au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du role de l'attention dans ces phenomenes d'inconscience, signalons dans l'article precedent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas rapprochees, et dont ils n'ont peut-etre pas vu la portee. Ces trois faits sont les suivants: 1 deg. quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient tres emouvante, les mouvements subconscients cessent: 2 deg. ils cessent egalement, s'il faut faire un effort intellectuel considerable pour comprendre ce qu'on lit; 3 deg. dans le cas ou l'on ecrit automatiquement sous la dictee, si la dictee se fait a voix tres basse, exigeant un effort pour comprendre, la conscience reparait. Cela montre que l'etat de division mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingenieuse de Mercier (_Annee Psychologique_, II, p. 889-890). Tout recemment, G. Stein a publie dans _Psychological Review_ (mai 1898) une etude sur la culture de l'automatisme moteur; cette etude a ete faite avec l'instrument imagine par Delabarre pour l'enregistrement des mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une certaine impulsion a son doigt, et on cherchait si le sujet continuait machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprime. C'est en somme mon experience premiere; l'auteur a cherche sur combien de sujets elle reussissait, et il a constate que ce nombre est tres eleve, environ 35 sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par consequent l'epreuve peut servir de test pour la psychologie individuelle, du moment que les resultats qu'elle donne sont si Frequents. [Note 27: Voir 1re _Annee psychologique_, p. 532.] Les experiences de Solomons et Stein forment une transition entre les notres et celles de Patrick; elles montrent leur continuite. Dans nos etudes, nous n'avons eu que de l'ecriture automatique de repetition; Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entrainement plus prolonge, un peu d'ecriture automatique spontanee; et enfin Patrick a obtenu tres facilement, chez un sujet predispose, non seulement de l'ecriture automatique spontanee, mais un systeme d'etats de conscience se separant de la personnalite principale et constituant une personnalite assez bien definie. Il n'est pas douteux que tous ces phenomenes different seulement en degres. Mon avis est que dans une etude complete sur la suggestibilite d'un individu, il faut faire une petite place a la recherche des premiers signes de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait proceder ainsi: apres avoir mis un crayon dans la main du sujet, derriere l'ecran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes d'essai, des mouvements passifs de repetition. Si ces mouvements sont nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense a son nom, de l'ecriture spontanee; si celle-ci se produit encore, on cherchera si l'ecriture repond a des questions posees a demi-voix. Ce sont les trois degres principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degres est susceptible de tres nombreuses subdivisions. Je me contente pour le moment d'indiquer une methode a suivre, sans entrer dans les details; les experimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite qu'il y a un grand avantage a avoir un fil conducteur. On demandera ensuite au sujet s'il est spirite, medium, s'il a recu des communications, etc. Il sera interessant de savoir s'il existe quelques rapports entre la disposition a l'ecriture automatique et la suggestibilite; nous supposons que ce rapport existe, car le personnage de l'ecriture automatique est tres suggestible, et ces divers phenomenes de subconscience et de division de conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a pas encore ete etudie clairement sur des individus normaux, et on ne sait pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher a l'ecriture automatique. La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de faire des experiences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et de lui demander une description aussi complete que possible des impressions qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'experimentateur doit le mettre sur la voie, car les personnes qui ont eprouve les phenomenes de ce genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici a peu pres dans quelles conditions une personne remarque de legers signes de division de conscience: elle a le sentiment que le monde exterieur est etrange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent nouveaux, bizarres, indefinissables; elle les regarde d'un oeil curieux comme si elle ne les connaissait pas, mais en meme temps elle se rend bien compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent eloignes. Cette impression d'etrangete, on peut l'eprouver dans la perception de son propre corps; on se demande: "est-ce la ma jambe? je ne reconnais pas mes bras. Mon corps me parait drole. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur cette chaise?" etc., etc. Enfin, on eprouve aussi la meme impression pour sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; apres avoir parle, prononce a haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un diner; on ecoute sa voix, le timbre en parait change, il semble que ce soit la voix d'un autre; de meme, on reconnait difficilement sa propre pensee dans les paroles qu'on a prononcees: on croirait que la phrase a ete construite par une autre pensee et dite par une autre bouche. Krishaber, que Taine a longuement cite dans son _Intelligence_[28], a rapporte sous le nom de nevropathie cerebro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phenomenes de dissociation; et cette annee meme Bernard Leroy vient de publier une utile monographie de l'_illusion de fausse reconnaissance_[29], et il ressort des documents que cet auteur a reunis, que l'illusion de fausse reconnaissance est souvent liee a des phenomenes legers de dedoublement de conscience. [Note 28: Voir le vol. 2, _in fine_ note sur les elements et la formation de l'idee de moi.] [Note 29: _L'illusion de fausse reconnaissance_, Paris. Alcan, 1898.] IV INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PREJUGES, DES IDEES DIRECTRICES Notre quatrieme categorie de recherches n'a rien de commun avec la precedente; elle part d'un principe tout special. Ce principe est le suivant: dans toutes les operations que nous executons avec notre intelligence, comme de voir, d'agir, de raisonner, de prendre un parti, etc,, nous presentons deux tendances contraires; la premiere represente l'habitude, la routine; la seconde represente la reflexion personnelle, l'esprit critique. Tout acte physique ou mental que nous faisons ressemble plus ou moins a un de nos actes anterieurs, il rencontre par consequent devant lui un commencement d'adaptation, dont il profite, et on a une tendance a se repeter, a refaire ce qu'on a deja fait, parce que c'est plus facile, parce que cela demande moins de reflexions. Mais d'autre part, comme les circonstances ne sont jamais identiquement les memes, comme il y a entre la circonstance de l'acte nouveau et celle de l'acte ancien, une petite difference, nous devrions faire subir a l'acte nouveau une petite modification pour mieux l'ajuster aux circonstances nouvelles, mais cela exige un effort d'attention, et par consequent une fatigue dont il est tout naturel que nous cherchions a nous decharger: c'est en somme une lutte entre l'habitude et l'attention; l'habitude represente l'ancien, l'acquis, et l'attention est un effort vers le nouveau. Sous le terme d'habitude se cachent bien des faits differents; nous avons cite comme exemple d'habitudes cette routine de la vie de tous les jours, qui nous fait asseoir de la meme facon, faire les memes reflexions, etc. Dans les etudes proprement intellectuelles, cette routine prend le nom d'idees preconcues; parfois la simple idee directrice d'une experience, l'attente d'un phenomene, le desir de verifier une hypothese agreable, la parole d'un maitre ont tant d'influence sur nous que notre esprit critique se trouve suspendu. Les experiences dont nous allons parler ont eu pour but de realiser sous une forme experimentale les conditions dont nous venons de parler; on a imagine des dispositifs speciaux qui permettent de voir avec quel degre de routine une personne repete une meme operation, quand les circonstances qui ont explique la premiere operation changent legerement, et exigeraient un acte different. L'idee de ces recherches est venue, d'une maniere tout a fait independante, a M. Henri et a moi, d'une part, et a M. Scripture et a ses eleves d'autre part. Voici l'idee qui nous etait personnelle. Nous faisions faire a des enfants d'ecole des experiences sur la memoire visuelle des lignes. Ces experiences se faisaient par la methode de reconnaissance. On montrait d'abord a l'enfant une ligne isolee, puis on laissait ecouler un certain intervalle de temps, puis on faisait passer sous les yeux de l'enfant un grand carton sur lequel etaient tracees une serie de lignes paralleles, de longueur croissante; l'enfant devait reconnaitre dans la serie la ligne egale a celle qu'on lui montrait. Cette operation se faisait deux fois: la premiere fois, la ligne modele se trouve dans la serie; la seconde fois elle ne s'y trouve pas: ainsi, la ligne modele etant de 40 millimetres, le second tableau ne contient pas de ligne plus longue que 36 millimetres. Un oeil exerce s'apercoit de cette lacune; mais la premiere epreuve a deja cree une routine grace a laquelle l'enfant ayant trouve la ligne modele dans le premier tableau, s'attend a la retrouver dans le second. Voici le resume de nos resultats: NOMBRE D'ENFANTS TROMPES PAR LA ROUTINE Memoire. Comparaison directe (moyenne des 3 cours). Cours elementaire (7 a 9 ans).. 88 p. 100 38 p. 100 -- moyen (9 a 11 ans)....... 60 -- -- superieur (11 a 13 ans).. 47 -- Ces chiffres montrent l'influence de l'age sur la suggestibilite; ils montrent aussi que dans l'acte de comparaison, qui est plus facile et donne plus de securite a l'esprit que l'acte de memoire, on est moins suggestible. Il est a remarquer que bien que ce genre de suggestion provienne du dispositif meme de l'experience, et non de la presence de l'experimentateur, cependant l'autorite morale de celui-ci exerce incontestablement une influence sur le resultat; c'est un professeur, il fait sa recherche dans une ecole, il est l'ami du directeur, il est plus age que l'enfant; toutes ces circonstances inspirent a l'enfant confiance, et il faut que l'enfant soit bien sur de sa critique pour declarer que la ligne qu'on lui dit de chercher dans le tableau n'y est pas. Il est toujours tres difficile, pensons-nous, de faire des epreuves de suggestibilite en supprimant tout ce qui depend de l'action morale de l'experimentateur; mais on peut tout au moins diminuer la part de ce facteur. Scripture, avons-nous dit, et apres lui Gilbert et Seashore, ses eleves, ont fait des recherches du meme genre, ou du moins avec des methodes tres analogues. Le travail de Seashore, qui est le plus important, a pour titre: _La mesure des illusions et hallucinations de l'etat normal_. Les auteurs ont du reste eu la pleine conscience qu'ils inauguraient une methode nouvelle, bien distincte de celle de la suggestion hypnotique: il est seulement a regretter que cette conscience de leur originalite se soit accompagnee d'un parfait mepris pour les etudes d'hypnotisme et meme pour les hypnotiseurs, qu'ils ont traites de jongleurs et de charlatans. Les experiences de Seashore[30] ont ete faites sur des eleves de laboratoire; et a premiere vue on aurait pu croire que ces eleves, jeunes gens dont l'age est d'ordinaire de 20 ans, auraient ete moins faciles a duper que les enfants d'ecole primaire. Cependant il s'est trouve que tous les dispositifs de Seashore ont fait des dupes; et meme on a pu observer un fait bien inattendu; des eleves qui avaient ete mis d'avance au courant de la nature de la recherche s'y sont laisse prendre. La force de la suggestion etait augmentee par le silence du laboratoire, la solitude, l'obscurite, le signal donne avant le stimulus, etc. Voici quelques-unes des experiences de Seashore; elles consistent a faire plusieurs fois une experience sincerement; puis, quand l'habitude est nee, on fait une experience simulee, et le sujet non prevenu y repond comme si elle etait veritable. [Note 30: _Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal Life_, Studies from the Yale Psych. Lab., Yale, 1895, III.] _Illusion de chaleur_.--On fait passer le courant electrique d'une pile au bichromate dans un fil d'argent tendu entre deux bornes: le fil s'echauffe, et le sujet est invite a pincer le fil entre le pouce et l'index et a se rendre compte de la chaleur produite. Apres cette experience preliminaire, destinee a creer la suggestion, experience qu'on repete deux ou trois fois, l'experimentateur interrompt le circuit a l'insu du sujet, en poussant avec le genou un interrupteur place sous la table; puis, on recommence les experiences une dizaine de fois: on feint de mettre en action la pile, on donne au sujet un signal pour qu'il touche le fil, et on lui fait indiquer au bout de combien de temps il percoit la chaleur. L'experience a en apparence pour but de mesurer le temps de reaction. Les experiences ont ete faites sur 8 sujets; dans 120 essais, nous notons seulement 5 cas ou le sujet n'a rien senti. _Illusion d'un changement de clarte_.--Cette illusion a ete provoquee de plusieurs manieres differentes; une des plus simples etait provoquee avec l'appareil suivant: deux cartons blancs juxtaposes et vus chacun dans un cadre noir immobile etaient mobiles et pouvaient tourner autour d'un de leurs cotes verticaux; ils recevaient tous deux la lumiere d'une lampe; et on comprend qu'ils paraissent d'autant moins eclaires qu'ils sont places, par rapport a l'observateur, dans une position plus oblique. Un des cartons restant immobile et servant de point de comparaison, l'experimentateur fait tourner lentement l'autre carton au moyen d'un fil qu'il a entre les mains; le sujet ne voit pas le mouvement de l'experimentateur; on commence par faire tourner reellement le second carton, apres un signal, et le sujet dit quand il percoit le changement; puis on refait le meme signal, mais on laisse le carton immobile, et le sujet croit percevoir comme avant le changement de clarte, qui lui parait se produire a peu pres au bout du meme temps apres le signal. _Illusion de son_--Apres beaucoup d'essais infructueux, l'auteur s'est arrete au dispositif suivant: apres un signal donne, on augmente graduellement l'intensite d'un son en rapprochant les deux bobines d'un appareil a chariot, et le sujet doit reagir des qu'il entend le son, qu'il sait devoir etre tres faible au debut, puis augmenter; tantot on fait l'experience reellement, tantot on fait le signal sans rapprocher ensuite les bobines. Pour le toucher, on a provoque des excitations minimales en posant des corps tres legers sur la main du sujet, derriere un ecran; le contact etait fait apres un signal: puis on a continue le signal sans faire de contact; le sujet devait reagir. Les experiences sur l'odorat, le gout, etc., sont si faciles a imaginer que nous n'insistons pas; toujours une excitation reelle, mais faible, produite d'abord avec un certain dispositif, qui impressionne un peu le sujet, puis on conserve le meme dispositif, par exemple le meme signal et on supprime l'excitation reelle. Notons, pour terminer sur ces points, l'hallucination d'un objet qui a ete produite de la maniere suivante: dans une chambre peu eclairee, on montre au sujet un objet peu visible, une petite balle se detachant sur fond noir, et on cherche a quelle distance le sujet distingue cet objet; on fait l'experience plusieurs fois; chaque fois le sujet part d'une assez grande distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrete quand il voit la halle; a ce moment, il jette les yeux sur le parquet ou les distances sont marquees, et lit la distance ou il se trouve de la mire; puis, il se retourne et s'eloigne, pour refaire la meme experience; pendant qu'il se retourne, l'experimentateur peut supprimer la balle; le sujet revient, et quand il se trouve a peu pres a la meme distance que la premiere fois, il croit qu'il percoit encore la balle. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la possibilite de provoquer des illusions ou meme des hallucinations n'ayant nullement besoin d'etre demontree, ces experiences seraient peu interessantes si elles ne nous apprenaient rien de nouveau sur le mecanisme de la suggestion. C'est cette recherche du mecanisme qui seule donne de l'interet a l'etude. Seashore parait ne pas l'avoir toujours bien compris; car les details qu'il nous donne sur ce point sont assez maigres. Nous noterons seulement les quelques remarques qui suivent: Il est aussi facile, dans les experiences sur la lumiere, de donner des illusions sur l'augmentation de clarte que sur la diminution.--L'illusion se produit a peu pres avec la meme rapidite que la perception correspondante.--Alors meme que le sujet n'est pas en attente d'un seul stimulus, mais de deux, et doit choisir entre les deux (par exemple il doit se produire soit plus, soit moins de lumiere), l'illusion est possible, car le sujet peut fixer son attention principalement sur l'idee d'un seul stimulus, et etre convaincu par quelque circonstance banale que c'est bien ce stimulus-la qui va se produire.--Il est arrive parfois que certains sujets etaient avertis par d'autres que les experiences etaient illusoires; malgre leur scepticisme, ils n'en ont pas moins subi l'illusion, au bout de quelques repetitions des stimulus reels; il en a ete de meme pour un sujet qu'on avait formellement averti de l'illusion qu'on allait produire. Il suffit de repeter plusieurs fois le stimulus reel pour ecarter l'effet de cette suggestion negative.--La force de la suggestion a ete augmentee par le silence du laboratoire, la solitude, l'obscurite, le signal donne avant le stimulus, les observations spontanees du sujet sur le mecanisme des appareils, la regularite rythmique de certaines excitations, la synesthesie de sensations reelles avec les sensations suggerees. Ainsi, dans les experiences sur le gout, on deposait toutes les fois sur la langue une goutte d'eau; il y avait donc une sensation reelle tactile, qui tantot etait associee a une sensation de gout (sucre), tantot n'y etait pas associee, mais la suggerait. Nous pouvons faire a ces experiences de Seashore la meme critique qu'aux notres; elles n'excluent pas completement l'action personnelle, l'influence degagee par l'experimentateur, bien que cette influence soit incontestablement moindre que dans le cas ou il donne directement un ordre. Il y a une remarque sur laquelle l'auteur n'insiste pas assez, peut-etre, c'est que les illusions ne peuvent porter que sur des sensations faibles. Pour les experiences visuelles, par exemple, il a ete amene a troubler seulement des perceptions de minima d'excitation ou de differences minima, et ces experiences sont certainement tres instructives, puisqu'elles montrent, soit dit en passant, combien certaines methodes de psycho-physique sont exposees a l'erreur quand le sujet sait d'avance ce qu'il doit percevoir. Pour les sensations du toucher, pour la perception d'un objet, il en a ete de meme; les sensations ont ete tres faibles et tres peu distinctes; pour les sensations de temperature, on ne nous donne aucun detail, on ne sait pas si reellement le fil echauffe par le courant electrique etait tres chaud. Du reste, l'auteur a rarement songe a mesurer l'intensite de l'excitant. Il serait cependant interessant de savoir pour quelle intensite de stimulus une personne est suggestible; telle personne, par exemple, qui a l'attention expectante d'un contact fort, se laisserait suggestionner, tandis qu'une autre personne ne le serait qu'avec l'attente d'un contact beaucoup plus faible. En outre, il serait curieux de savoir si tous les sens sont suggestibles a un meme degre. En somme, beaucoup de points, et ce sont meme les plus importants de tous, restent a examiner. Le travail de Seashore n'en est pas moins une etude tres curieuse et tres neuve, dont l'auteur doit etre chaudement felicite. On voit par ce qui precede que si cette forme particuliere de la suggestibilite a deja ete l'objet de beaucoup d'etudes, il n'en est pas encore sorti grand'chose pour la psychologie individuelle. Ce qu'on sait fort bien aujourd'hui, c'est la possibilite d'etudier la suggestibilite dans les laboratoires, au moyen de divers appareils, de dispositifs speciaux, et sans avoir le moins du monde recours a des procedes d'hypnotisme. Certes c'est la un grand pas; en penetrant dans les laboratoires, l'etude de la suggestibilite donnera lieu tres probablement a des recherches plus methodiques que celles qu'on peut faire dans les cliniques. Le travail que Tawney a fait sur le seuil de perception de la peau, sans avoir pour but direct une etude de la suggestion et de l'idee directrice a bien montre cette influence des idees directrices. On sait aujourd'hui couramment que l'exercice perfectionne le toucher, et que l'ecart qu'il est necessaire de donner a 2 pointes de compas pour qu'elles soient percues doubles, quand on les applique simultanement sur une region du corps, diminue de valeur si on repete l'experience pendant plusieurs jours et plusieurs semaines. Tawney a montre que cette influence classique de l'exercice doit etre fortement revoquee en doute; car les sujets sur lesquels on experimente s'attendent a cette influence, du moment qu'on recherche a etudier sur leur sensibilite tactile l'effet de l'exercice; lorsque le sujet ignore le but de l'experience, ou lorsqu'il s'imagine que ce but ne consiste nullement a etudier l'exercice, les resultats sont tout differents[31]. [Note 31: Tawney. _Ueber die Wahrnehmung zweier Punke mittelst des Tastsinnes, mit Ruecksicht auf die Frage der Uebung und die Entstehung Der Vexirfehler_. Philosoph. Stud. XIII, p. 163-222; je cite d'apres l'analyse de V. Henri. _Annee Psych._, IV, p. 513 et seq.] V AUTOMATISME Notre derniere categorie d'experiences se distingue de la precedente par cette particularite qu'on ne cherche point a provoquer une illusion ou une hallucination et a la mesurer; on cherche tout simplement a reunir des circonstances telles que le sujet, place dans ces circonstances, est en quelque sorte oblige, sans qu'il s'en doute, d'executer un certain acte; et cet acte, etant presque toujours le meme pour tous les sujets, peut etre prevu d'avance. En quoi des experiences de ce genre interessent-elles la theorie de la suggestibilite? Elles ne semblent rien avoir de commun avec la suggestibilite entendue dans le sens ordinaire; mais elles montrent l'importance qu'a pour chacun de nous l'activite automatique; or l'analyse que nous avons faite plus haut de la suggestion, comme mecanisme psychologique, nous a montre qu'elle consiste dans le triomphe de la vie automatique sur la vie reflechie et raisonnante; c'est par la que ces recherches nouvelles se rattachent aux precedentes. Je commencerai par presenter une courte analyse des experiences que Sidis a faites dans le laboratoire de psychologie de Muensterberg a Harvard. Ces experiences ont eu pour but de forcer une personne a choisir dans un certain sens, alors que la personne avait l'illusion de faire un choix libre. C'est vraiment chose plaisante, soit dit en passant, de voir que cette faculte de choix, que les philosophes naifs ont presque toujours consideree comme la preuve peremptoire du libre-arbitre, est au contraire si bien determinee et determinable que l'on peut prevoir presque a coup sur, dans la majorite des cas, dans quel sens tel choix s'exercera. Sidis[32] presentait a ses sujets, qui furent au nombre de 19, un grand carton blanc sur lequel etaient poses 6 carres de couleur, ayant chacun une dimension de 3 centimetres sur 3 centimetres. Le tout etait recouvert d'un ecran noir; le sujet etait prie de fixer son attention sur l'ecran noir pendant 5 secondes; puis, on enlevait l'ecran et le sujet devait indiquer immediatement un des carres de couleurs, celui qu'il voulait. Les 6 carres etaient places sur la meme ligne. Il s'agissait d'influencer le choix du sujet; les artifices suivants ont ete employes: 1 deg. position anormale: un des carres n'etait pas sur l'alignement des autres; ou bien, il etait un peu incline; 2 deg. forme anormale; on changeait la forme d'un des carres, on le taillait en triangle, en etoile; 3 deg. l'ecran servant a couvrir les carres n'etait pas noir, mais de la couleur de l'un d'eux; 4 deg. couleur suggeree verbalement. On montrait un des carres de couleur avant l'experience, ou on le nommait, ou bien le sujet etait charge de decrire sa couleur; et ensuite on voyait si ce carre avait ete prefere aux autres; 5 deg. place suggeree verbalement. Au moment ou on enlevait l'ecran, on prononcait un numero, par exemple 3, afin de voir si le sujet choisirait le 3e carre plutot qu'un autre; 6 deg. encadrement; un des carres etait entoure, encadre d'une bande de couleurs. [Note 32: _Op. cit._, p. 37.] En decrivant ses resultats, l'auteur distingue les cas ou la suggestion a pleinement reussi, par exemple ou le sujet a designe le carre de forme et de position anormales, et les cas ou le sujet a designe le carre voisin; pour les premiers cas il leur donne le nom de suggestion immediate; les autres cas sont ceux de suggestion mediate. Voici maintenant le pourcentage des reussites. Genres de suggestions. Suggestibilite Suggestibilite immediate. mediate. Position anormale............ 47.8 22.2 Forme anormale............... 43 13.8 Ecran colore................. 38.1 5.8 Encadrement.................. 30.4 5.3 Couleur suggeree verbalement. 28.8 4.4 Rang suggere verbalement..... 19.4 0.5 Ces chiffres montrent que la suggestion immediate a toujours ete plus forte que la suggestion mediate. Ils montrent aussi que la suggestion verbale, qui est directe, a toujours ete moins efficace que la suggestion provenant des circonstances de forme et de position. Sidis en conclut qu'a l'etat normal, la suggestion directe a moins de succes que la suggestion indirecte; cela est vrai pour le cas present. Il est a regretter que Sidis n'ait point interroge ses sujets apres les experiences pour leur faire rendre compte pourquoi ils avaient ete sensibles a telle suggestion et non a telle autre. Nous ne savons pas encore quel parti on pourrait tirer de tout cela pour la psychologie individuelle. Les prestidigitateurs, que Sidis ne cite pas, font depuis longtemps des experiences analogues aux siennes. Les prestidigitateurs ont le secret d'un moyen qui permet d'agir sur le choix d'une personne a son insu; mais l'effet de cette experience est, parait-il, si inconstant qu'on commettrait une faute en y comptant trop; on opere de la maniere suivante: trois objets ranges a cote les uns des autres, trois cartes, trois muscades, trois oeufs, enfin trois objets quelconques, sont presentes a une personne pour qu'elle en designe un; on n'ajoute rien, on n'exerce aucune pression avec le geste ou la parole; ceux qui ont eu l'occasion de presenter ainsi des objets disent que le plus souvent c'est l'objet du milieu qui est choisi. Pourquoi? Je n'ai pas pu en deviner la raison. Un prestidigitateur, M. Arnould, m'a propose l'explication suivante, qui est fort ingenieuse: on designe le plus souvent l'objet du milieu, dit-il, parce que c'est l'objet le plus facile a designer. Dans cette experience, l'operateur et le spectateur sont face a face; si le spectateur designe l'objet de gauche, il faudra ajouter qu'il entend parler de la gauche de l'operateur ou de sa gauche a lui; comme on ne lui demande qu'un mot, il designe l'objet du milieu; c'est plus commode. On peut egalement prevoir le choix s'exercant entre vingt et trente objets differents; la difficulte parait cependant beaucoup plus grande. Decremps nous en fournit un exemple. Cet ancien auteur decrit un tour dans lequel on etale sur une table quinze paquets de deux cartes chacun, et on prie les spectateurs de penser chacun a un paquet au hasard; peu importe que plusieurs pensent le meme ou non. Or, remarque bien ingenieuse, si l'on a forme un paquet de deux cartes notables et de meme couleur, telles que le roi et la reine de coeur, on est presque assure que sur cinq a six spectateurs, il y en aura deux ou trois qui penseront a ce paquet. Pourquoi? Parce qu'ils trouveront, dit Decremps, plus facile de retenir dans leur memoire le roi et la dame de coeur, que deux autres cartes mal accouplees, telles que le sept de carreau et l'as de pique. On voit que c'est toujours le meme principe. Entre plusieurs actes possibles, quand tous sont indifferents, on choisit celui qui presente le plus de facilite d'execution. Je terminerai en exposant, pour la premiere fois, une serie d'experiences que j'ai faites sur des adultes et des enfants d'ecole, relativement a des mouvements et a des actes tres simples, qui peuvent etre prevus d'avance. Ce sont des experiences tres analogues a celles de Sidis; elles ont ete faites il y a environ quatre ans, et je n'avais pas encore eu jusqu'ici l'occasion de les faire paraitre. 1 deg. LA LIGNE DROITE Si on prie une personne de tracer une ligne droite sur une feuille de papier, sans ajouter d'autre indication a cette invitation, on pourra constater deja, des cette premiere experience si simple, que les individus sont soumis a un grand nombre d'habitudes communes et que tous ou presque tous se comportent de la meme facon; la ligne droite demandee sera tracee de la main droite (par tous les droitiers); elle sera tracee le plus souvent dans le sens horizontal et non dans le sens vertical; ou pour etre plus exact, nous dirons que le sens suivi est legerement oblique de gauche en haut; elle sera tracee de gauche a droite, sens ordinaire de notre ecriture et de notre lecture; tout cela est fait machinalement, sans volonte deliberee. La longueur de la ligne tracee, quoiqu'elle paraisse dependre entierement des caprices de notre volonte, est au contraire soumise a des conditions aussi etroites que la direction de la ligne; seulement quelques-unes de ces conditions varient avec: 1 deg. l'age des individus: 2 deg. la position de leur corps; 3 deg. la grandeur du papier. Je ne veux parler ici que de la position du corps. Pour se rendre compte de son influence sur la grandeur de la ligne et des lettres tracees, je citerai seulement l'experience suivante: le sujet est assis a une table, la main appuyee, il trace une lettre ou une ligne; on le prie, sans changer la position de sa main et de son avant-bras, de rapprocher ses yeux du papier, aussi pres que possible, et on lui fait ecrire la meme lettre; ensuite, on lui fait eloigner autant que possible la tete du papier, il la porte en arriere, la position de la main restant invariable, et on lui fait ecrire de nouveau la meme lettre; dans ce cas on observe que le deuxieme specimen d'ecriture est plus petit que le premier, et que le troisieme est beaucoup plus grand; la difference de grandeur depend de l'etat d'esprit du sujet, il peut soit ecrire machinalement sans se preoccuper de la grandeur qu'il donne a sa lettre ou a son trait, soit faire un effort pour conserver dans toutes les positions la meme amplitude; dans ce dernier cas la difference de grandeur est moins considerable, mais elle subsiste, ce qui prouve qu'il y a la un fait d'adaptation qui ne peut pas etre completement supprime par la volonte. Je ne me rends pas un compte exact du mecanisme de cette adaptation. Il faut remarquer qu'on peut disposer l'experience de maniere a ce que ce soient les memes muscles de l'avant-bras qui entrent en jeu dans tous les cas; ce n'est donc pas une difference dans la nature des muscles qui explique les differences de grandeur; l'effet tiendrait plutot a une adaptation a la distance de vision; on ecrirait en donnant aux lettres la grandeur necessaire pour qu'elles puissent etre lues a la distance ou se trouve la tete du scripteur; par consequent on ferait de plus grandes lettres quand on ecrit de loin, le bras tendu. 2 deg. UNE LIGNE DROITE COUPEE EN TRAVERS PAR UNE AUTRE LIGNE DROITE Je trace sur une feuille de papier une ligne epaisse, de gauche a droite; je donne a cette ligne horizontale une longueur de 2 a 3 centimetres; puis, je me tourne vers une personne presente, qui a suivi mon mouvement, et je la prie "de tracer une autre ligne en travers de la premiere". La plupart des personnes tracent la seconde ligne de maniere a former une croix avec la premiere (fig. 1). En realite, on aurait pu obeir a la demande de l'experimentateur en faisant une figure tout a fait differente. Or, remarquons a combien de suggestions le sujet a obei sans s'en douter: 1 deg. il fait la seconde ligne au milieu de la premiere; 2 deg. il la fait perpendiculaire a la premiere; 3 deg. de longueur egale a la premiere, en general un peu plus courte; 4 deg. les deux moities de la ligne ajoutee sont egales entre elles. Toutes ces suggestions n'operent pas constamment en bloc; certaines peuvent faire defaut; ainsi, il est arrive deux fois seulement qu'on a fait une oblique au lieu d'une perpendiculaire; deux fois aussi l'oblique s'est arretee a la ligne sans la couper; dans tous les cas l'oblique etait dirigee de haut a gauche. [Illustration: Fig01.png--Experience de suggestion consistant a tracer une seconde ligne en travers de la premiere. Au-dessous de chaque figure est note le nombre de fois qu'elle a ete realisee par des personnes differentes.] L'etat mental des sujets dans les experiences de ce genre est facile a decrire d'une maniere generale; quand on leur demande pourquoi ils ont dessine une croix plutot que telle autre figure, ils ont en general l'une ou l'autre de ces deux reponses: "Vous m'aviez dit de faire une croix", ou bien: "J'ai trace la croix machinalement, sans y penser, parce que cela m'etait plus commode." Dans les autres experiences que nous decrirons, l'etat mental du sujet est de meme nature; c'est en somme un etat de subconscience, d'automatisme. Comment expliquer cette uniformite des dessins? J'ai imagine deux explications: _a_. La premiere invoque une tendance a la symetrie. Nos yeux sont habitues des l'enfance a la symetrie des formes; notre corps, celui de la plupart des animaux, les organes des plantes, les objets que nous fabriquons et dont nous nous servons habituellement presentent a des degres divers, une symetrie bilaterale ou radiaire; nous sommes en outre habitues a attacher une idee de beaute a la symetrie. Si donc nous avons une tendance a dessiner une figure symetrique c'est parce que l'habitude a fourni notre memoire d'un grand nombre de figures de ce genre, et qu'en outre nous attachons a ces sortes de figures un sentiment de plaisir esthetique. Cette premiere explication est un peu vague. En voici une seconde qui me parait plus precise. 6. La premiere ligne, tracee par l'experimentateur, rappelle le premier bras d'une croix, et donne la suggestion de cette figure, qui est connue de tout le monde; on a une tendance a realiser l'image evoquee, puisqu'il n'y a pas de motif special pour la repousser, et par consequent on trace la seconde ligne de maniere a ce qu'elle forme une croix avec la premiere. L'incertitude sur le vrai mobile de l'acte montre a quel point nos actes habituels se produisent en dehors de notre conscience claire. 3e UN POINT DANS UN CERCLE Je fais tracer un cercle au crayon, en suivant le contour d'une piece de monnaie, puis je demande a ce qu'on trace dans le cercle un point aussi leger que possible, a peine visible. Quatorze sujets sur quinze ont trace leur point au centre, ou rapproche du centre. Ils ont obei, je suppose, a un besoin de symetrie, peut-etre aussi a l'habitude que nous avons d'attacher de l'importance au centre du cercle. Beaucoup de personnes avant de marquer le point demandent s'il faut le marquer au centre; au lieu de repondre directement on insiste sur la necessite de faire un point a peine visible. 4 LIGNES DANS UN CARRE On trace un carre ayant 3 centimetres de cote, puis on demande a une personne de tracer une ligne droite dans ce carre; la ligne faite, on en demande une seconde, et ainsi de suite jusqu'a cinq (fig. 2). Pour comprendre les resultats qu'on obtient, il faut d'abord se rendre compte des suggestions que provoque l'aspect d'un carre: on pense le plus facilement a des lignes passant par le milieu du carre, c'est-a-dire a une ligne verticale, a une ligne horizontale partant toutes deux du milieu d'un cote, et a une diagonale. Dans la majorite des cas, les sujets tracent une ligne verticale ou une ligne horizontale pour commencer, et non une diagonale; et cela se comprend, car l'une ou l'autre des deux premieres lignes donne a la figure un aspect satisfaisant, tandis que le diagonale donne une impression de figure inachevee. Telle est donc la premiere suggestion a laquelle on obeit, et il faut remarquer que cette suggestion resulte d'une tendance a la symetrie. Les quatre autres lignes qu'on trace sont egalement le developpement d'une idee de symetrie; mais le type choisi varie avec les individus; les uns se bornent a des lignes paralleles, les autres font un quadrille, les autres font intervenir les diagonales. Ce qu'il y a de curieux, c'est que lorsque l'idee de symetrie qui a dirige les premieres lignes est epuisee, le sujet s'arrete avec embarras; nous l'avons observe notamment dans le cas de symetrie des figures 3 et 4; la cinquieme ligne est dans ce cas difficile a trouver parce qu'il faut adopter une idee differente. Deux personnes seulement ont fait des lignes au hasard, semble-t-il, dans l'interieur du carre; mais on trouve encore dans ces lignes quelques traces de symetrie: quelques-unes en effet sont paralleles. Si on interroge les personnes qui ont fait ces dessins de type aberrant, elles avouent le plus souvent que leur premiere idee a ete de faire un dessin symetrique, mais que pour une raison ou une autre elles ont resiste a cette idee, au lieu de s'y conformer. Leur cas n'est donc pas une negation de l'habitude. [Illustration: Fig02.png--Experience de suggestion, consistant a tracer des lignes droites dans un carre. Au-dessous de chaque carre est un chiffre indiquant le nombre de fois que la figure a ete realisee par des personnes differentes.] Comme il est tout a fait vraisemblable que l'idee de la symetrie a guide la main des sujets, j'ai voulu savoir comment se comporteraient des personnes auxquelles l'idee de la symetrie ne serait pas imposee par les habitudes de l'ecriture et du dessin. Je me suis adresse a une classe de 43 enfants d'ecole primaire, ayant en moyenne six ans, et ne sachant pas encore ecrire autre chose que des barres. Je leur fais tracer un carre, et ensuite des lignes dans le carre, a leur fantaisie; l'experience est faite collectivement. Or, dans toutes les figures, sauf deux, le dessin des lignes traduit la symetrie la plus nette; les lignes sont tracees d'un bout a l'autre du carre; dans 34 figures, il y a des horizontales, dans 38 des verticales, et dans 10 seulement des diagonales (ce qui prouve que l'idee de la diagonale est plus complexe que celle de l'horizontale et de la verticale). Ces experiences demontrent par consequent que la tendance a la symetrie dans les dessins est anterieure a la periode d'instruction. (Voir p. 78 la serie de figures qui ont ete dessinees; nous indiquons au-dessous de chacune le nombre d'enfants qui l'ont dessinee.) Pour completer nos renseignements sur cette experience, ajoutons que les feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont fait leurs dessins avaient 16 centimetres sur 10 centimetres; les carres qu'ils ont traces ont en moyenne deux centimetres de cote. 5 deg. LES DEUX CERCLES On trace un petit cercle d'un centimetre de diametre, et on prie le sujet de tracer, exactement a 3 centimetres de distance, un second cercle. La tendance spontanee et presque universelle est de tracer un second cercle egal au premier. On recommence en faisant un cercle assez grand, de 6 centimetres de diametre, et la personne, en cherchant a garder cette meme distance de 3 centimetres, se conforme de nouveau au modele qu'on lui fournit et fait un cercle de 6 centimetres environ; rien n'est plus curieux et comique que ces changements que le sujet fait subir au cercle qu'il trace pour imiter l'experimentateur. Si on analyse avec grand soin son etat mental, on voit qu'il ne s'est pas imagine nettement qu'on lui avait dit de faire des cercles semblables; il peut le soutenir a tort; en realite, il n'a pas cru se conformer a une demande expresse, il a fait cela _machinalement_, en se laissant impressionner a son insu par l'image du cercle qu'il avait sous les yeux. C'est de la meme facon qu'on eleve la voix pour parler a quelqu'un qui parle fort ou qu'au contraire on se met a l'unisson de quelqu'un qui parle bas et lentement, ou qu'on racle sa gorge dans une bibliotheque quand on entend quelqu'un en faire autant. Notons en passant que la copie se fait d'ordinaire a droite du modele, et que la distance placee entre les deux cercles croit avec la grandeur de ceux-ci; mais ce sont la des effets tenant a d'autres causes que l'imitation; nous ne les examinerons pas ici. 6 deg. LE CHOIX D'UN CARRE On prend une feuille de papier de dimensions ordinaires (17 sur 22 centimetres), on la divise en seize carres egaux en la pliant, on montre la feuille depliee a une personne, et on lui demande de marquer un point au crayon dans le centre de l'un des carres; peu importe le carre, lui dit-on, l'essentiel est que le point en occupe exactement le centre. A priori on pourrait supposer que le sujet a seize carres qui sont tous egalement a sa disposition, et qu'il peut, a son choix, prendre le premier, ou le septieme, enfin l'un quelconque de ces seize carres; mais, en realite, si on fait l'experience, on trouve que la plupart des personnes choisissent les carres du milieu; en numerotant les carres de haut en bas, par colonnes descendantes, et en commencant par les colonnes de gauche, on trouve que les carres choisis le plus souvent sont le sixieme, le septieme, le dixieme, le onzieme, c'est-a-dire les quatre du centre (fig. 3)[33]. Voici quelques chiffres; nous indiquons, en face de chaque carre, par combien d'eleves il a ete choisi. [Note 33: La figure 3 est explicative, rien de plus; il est evident que lorsqu'on a fait l'experience, tous les carres etaient vides, aucun n'etait pointille; de plus, les points marques sur la figure 3 indiquent seulement le nombre de fois que tel carre a ete choisi; ils ne reproduisent pas la position des points qui ont ete reellement marques.] 12 sujets....... 7e carre 8 -- ....... 6e -- 4 -- ....... 11e -- 5 -- ....... 10e -- 2 -- ....... 1er -- 4 -- ....... 2e -- [Illustration: Fig03.png--Experience de suggestion consistant a marquer un point au centre d'un des 16 carres au choix. Les chiffres inscrits a la gauche et en haut de chaque carre donnent le moyen de reconnaitre les Carres; c'est une notation artificielle faite apres les experiences, et qui par consequent n'a pas pu guider les sujets.] Les carres centraux ont ete choisis le plus souvent, et parmi les centraux ceux qui se trouvent a gauche du centre. Il y a donc eu une sorte d'attraction exercee par le centre de la figure. Probablement aussi on a marque les carres du centre parce qu'ils offrent plus de commodite a la main. Notons aussi la tendance a ecrire sur la partie laterale gauche de la feuille, ce qui provient certainement de l'habitude qu'on a d'ecrire en commencant par la gauche de son papier. Les experiences precedentes montrent qu'il existe un determinisme de nos actes habituels, automatiques, c'est-a-dire des actes que nous executons avec une demi-conscience, sans exercer d'une maniere particuliere notre attention et notre volonte. Le hasard des recherches m'a mis sous les yeux toute une serie d'experiences qui montrent avec une pleine evidence que ces actes, en apparence capricieux et sans regle, s'executent avec une telle uniformite qu'on peut le plus souvent les prevoir d'avance. La demonstration experimentale de ce que j'avance tient dans la proposition suivante: tout individu place dans certaines conditions, et croyant agir librement, se comporte en realite de la meme maniere que les autres individus; ce qu'ils ont en commun, c'est l'activite automatique. Mais precisement parce que cette activite automatique est commune aux individus, elle ne peut servir a la psychologie individuelle. CHAPITRE II L'IDEE DIRECTRICE Les experiences dont le recit va suivre ont ete faites principalement dans une petite ecole primaire elementaire de Paris; le nombre des eleves n'y depasse pas 150, ils sont repartis en quatre classes. J'ai choisi cette petite ecole parce que j'avais besoin d'avoir des renseignements nombreux et intimes non seulement sur l'intelligence mais sur le caractere des eleves, et un directeur de petite ecole connait mieux ses eleves qu'un directeur d'une ecole plus importante. Autant que possible, il ne faut rien laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d'un grand nombre de sujets, par exemple dans les etudes anthropologiques sur la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et certaines qualites physiques, il faut preferer les ecoles nombreuses; pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'experiences delicates, prolongees sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans les petites ecoles. Toutes les experiences ont eu lieu dans le cabinet du directeur et en presence de celui-ci; le directeur n'a ete absent que deux ou trois fois. Il restait dans la piece avec nous, et le plus souvent s'occupait de son cote a un paisible travail de bureau. Il agissait donc par action de presence; quelquefois il a surveille une experience, repetant a un eleve la question que je lui avais posee, quand l'eleve semblait ne pas la comprendre; mais c'etait assez rare. Jamais il n'a gronde les enfants a propos des experiences. C'est un maitre qui me semble doue de serieuses aptitudes pedagogiques, il a beaucoup de douceur et de fermete et sait se faire obeir sans elever la voix et sans punir. Chaque eleve entrait seul dans le cabinet du directeur, ou il etait envoye a son tour par le professeur de la classe. Les enfants etaient calmes, polis, curieux des experiences. Je n'ai eu a reprimer aucun acte d'indiscipline, et ce n'est pas etonnant, puisque chacun d'eux restait en tete a tete avec moi. J'ai donc pu me laisser aller a une certaine familiarite avec eux, pour eveiller leur sympathie et dissiper leur timidite. On sait que lorsqu'on experimente collectivement sur un groupe, il faut se surveiller davantage, car la familiarite de l'experimentateur provoque facilement l'impertinence des enfants. Mais ce danger etait ecarte, car jamais un enfant n'a attendu dans le cabinet son tour de passer a l'experience; ceux qui attendaient restaient en classe, par consequent chaque eleve etait parfaitement bien isole. La petite ecole dont je parle a donc ete mon centre d'operations. Mais de temps en temps, je l'ai quittee pour aller repeter mes experiences dans une autre ecole primaire, situee dans un autre quartier de Paris. Cette seconde ecole etait pour moi une ecole de verification. Les recherches par la suggestion sont tres delicates; une indiscretion d'eleve peut quelquefois les fausser; je desirais donc me transporter parfois dans un milieu nouveau, pour rechercher si j'y obtiendrais les memes resultats[34]. [Note 34: Je prie MM. Baltenweck et Pichorel de bien vouloir accepter mes remerciements pour la complaisance inepuisable avec laquelle ils ont favorise mes recherches.] Enfin, quand toutes les experiences sur les enfants furent terminees, je jugeai utile de reprendre le travail sur des adultes, pour eclaircir quelques points douteux, et je fis des recherches dans deux ecoles primaires superieures de Paris, et dans une ecole normale d'instituteurs de province. Je passe tout de suite a la description de mes experiences. Je vais d'abord parler de celles que j'ai faites sur l'influence d'une idee directrice. Dans les pages precedentes, on a lu le compte rendu de plusieurs experiences dans lesquelles la suggestion donnee aux personnes etait a peu pres affranchie de toute action morale; cependant l'exclusion de l'action morale n'etait pas complete; on n'etait pas encore arrive a la reduire a zero. Par exemple, dans les etudes que nous avons faites en collaboration avec M. Henri, nous demandions a un certain moment a l'eleve de chercher dans un tableau la ligne que nous lui avions montree isolee. Cette ligne ne se trouvait pas dans le tableau; et cependant l'eleve croyait souvent l'y trouver. Pourquoi commettait-il cette erreur? La principale raison, sans contredit, c'est que ce meme eleve avait deja, dans deux experiences anterieures, cherche dans le tableau une autre ligne, et avait pu l'y reconnaitre, car cette ligne existait reellement au tableau; l'eleve etait donc determine par ses essais anterieurs a croire qu'il pourrait trouver une troisieme fois la ligne cherchee; les deux essais anterieurs creaient une presomption. Voila la premiere raison, mais il y en a une autre, c'est la confiance que l'eleve a dans les experimentateurs. Quand nous le prions de chercher dans le tableau la ligne que nous lui montrons, l'eleve n'a pas l'idee de soupconner que nous lui tendons un piege, il nous croit sur parole, il se persuade que nous lui disons la verite. Il y a donc dans cette experience, sous une forme un peu indirecte il est vrai, une action personnelle, morale de l'experimentateur sur son sujet. On peut faire les memes remarques a propos des experiences de Seashore, que nous avons decrites en detail; le plan de ces experiences est tres simple, avons-nous dit; il consiste a faire deux a quatre experiences sinceres, puis, quand la routine est venue, quand l'habitude s'est formee, on fait une experience a blanc, et le sujet se laissant entrainer par les essais anterieurs se comporte comme si la derniere experience etait sincere. Mais il est facile de comprendre que le succes depend en bonne partie de la presence de l'experimentateur et de la confiance qu'il inspire, ainsi que du milieu moral dans lequel il opere; le sujet ne songe pas que l'experimentateur cherche a le tromper; s'il avait cette idee, il serait peut-etre encore expose a la suggestion, mais il ne s'y laisserait pas prendre aussi souvent. J'ai donc cherche a imaginer un dispositif nouveau dans lequel toute influence morale provenant de l'experimentateur serait rigoureusement exclue; et si je ne suis pas parvenu a atteindre completement le but, je crois m'en etre beaucoup plus rapproche qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Le dispositif auquel j'ai pense est destine a faire executer par une personne un petit travail qui fournit tres rapidement a cette personne une _idee directrice_. Cette idee directrice, c'est la personne elle-meme qui la concoit, par une operation d'auto-suggestion, et la suite de l'experience montre jusqu'a quel point la personne a ete sensible a cette idee directrice qui l'entraine a des erreurs d'observation. Des epreuves ainsi imaginees presentent un interet veritable pour ce qu'on peut appeler la critique scientifique; car il est bien rare que les hommes de science observent et experimentent sans avoir pour guide une idee directrice, dont ils poursuivent la verification; et il est par consequent utile d'avoir une methode qui pourrait a l'occasion nous apprendre quelle est l'impartialite d'observation que possede un individu, et quelles sont ses aptitudes scientifiques. Du reste, l'interet de ces etudes ne se confine pas dans le domaine des sciences; elles ont une application pratique beaucoup plus large, car a chaque instant dans la vie nous sommes appeles a observer, et a tirer des conclusions de nos observations. Ne serait-il pas des lors interessant de savoir jusqu'a quel point nos facultes d'observation et de jugement peuvent etre alterees par une idee preconcue? Idee directrice, idee preconcue, prejuge, parti pris, influence de la tradition, esprit conservateur, misoneisme des vieillards, tels sont les noms sous lesquels on designe, suivant les circonstances, le phenomene mental que nous allons chercher a etudier, en l'isolant et en le grossissant. _Description de l'experience_.--Supposons qu'on nous montre successivement et isolement plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous invite a les examiner, et a reproduire de memoire chacune de ces lignes apres l'avoir examinee pendant quelques secondes. Si l'accroissement des lignes est tres net, tres apparent, ce fait nous frappera, et se logera dans notre esprit comme une idee directrice; avant qu'on ne decouvre l'une quelconque des lignes suivantes, nous nous attendrons a voir une ligne plus longue que la precedente. Voila la suggestion. Remarquons bien que cette suggestion provient de l'examen des lignes et de la comparaison que le sujet fait entre les lignes successives; c'est une suggestion qui ne resulte pas de l'influence morale exercee par l'experimentateur, et on pourrait a la rigueur, si c'etait necessaire, faire l'experience en laissant le sujet seul, en presence d'un appareil qui decouvrirait une serie de lignes dans un ordre de succession. Je crois bien que dans ce dispositif experimental la suggestion est aussi _depersonnalisee_ que possible; elle provient mecaniquement des choses materielles qui impressionnent les sens du sujet. Pour que la suggestion d'accroissement des lignes opere efficacement, il faut que l'ordre croissant des premieres lignes soit tout a fait saisissant, meme pour l'oeil le plus distrait. J'ai adopte deux modeles d'experience. Le second modele me parait etre un perfectionnement du premier; je les decrirai tous deux, voulant decrire successivement tous mes essais; meme les moins heureux peuvent nous apprendre quelque chose. Ce chapitre sera consacre a la description du premier modele. Apres quelques tatonnements, j'ai adopte la serie des 12 lignes suivantes: TABLEAU DES LIGNES DESTINEES A PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT Ordre des lignes. Longueur. Ordre des lignes. Longueur. 1 12mm 7 72mm 2 24 Piege 8 72 3 36 9 84 4 48 Piege 10 84 5 60 11 96 Piege 6 60 Piege 12 96 On remarquera, en examinant ce tableau, que les lignes n'augmentent pas suivant une progression geometrique, mais seulement suivant une progression arithmetique; la difference entre les lignes successives est constante, elle est de 12 millimetres. J'avais d'abord eu l'idee d'adopter une progression geometrique dont l'avantage est que les lignes successives sont toujours dans le meme rapport, presentent la meme augmentation relative de longueur. D'apres la loi de Weber, de telles lignes presentent la meme difficulte d'appreciation; mais a la reflexion, il m'a semble que si la difference de longueur entre les premiers termes de la serie geometrique est rendue assez forte pour creer rapidement une suggestion puissante, d'autre part, lorsqu'on arrive au terme ou la progression doit cesser, la progression reste si forte qu'on ne pourrait probablement pas l'alterer--pour les besoins de la suggestion--sans eveiller l'attention de beaucoup de sujets. Pour ce motif, j'ai donne la preference a la serie qui suit une progression arithmetique. L'experience de suggestion consiste a briser brusquement cet ordre regulier dans l'accroissement des lignes; on n'interrompt pas l'ordre tout de suite, des le debut de la serie, parce qu'alors le sujet n'est pas encore assez fortement impressionne par la suggestion d'accroissement pour que cette suggestion puisse l'entrainer a des erreurs. J'ai mis le piege a la 6e ligne, a la 8e, a la 10e et a la 12e. Le piege consiste en ce que la 6e ligne est egale a la 5e. la 8e est egale a la 7e, la 10e est egale a la 9e, et la 12e est egale a la 11e. (Voy. le tableau, p. 88.) Lorsque le sujet examine ces quatres lignes speciales, dont chacune est egale a la precedente, il se trouve soumis a deux impulsions de sens contraire; il a d'abord la suggestion generale de l'accroissement des lignes, suggestion qui s'exerce sur lui depuis le debut de l'experience; il a d'autre part, ou il peut avoir la perception directe de la ligne qu'on lui montre, perception qui, si elle se fait exactement, lui apprend que cette ligne n'est pas plus longue que la precedente. Dans ces epreuves de suggestion, il faut regler avec le plus minutieux detail comment on opere, car beaucoup de circonstances qui paraissent a premiere vue insignifiantes peuvent exercer une grande influence sur les resultats. Il est incontestable que le sujet doit ignorer qu'on pratique sur lui une experience de suggestion; pour rendre cette ignorance bien certaine, je pense convenable de donner a l'experience un motif inexact. Voici comment je la presente: "Nous allons, mon ami, faire une experience de coup d'oeil; nous allons voir si vous etes capable de vous rendre compte de la longueur d'une ligne; je vais vous montrer une ligne qui a par exemple 5 centimetres, et vous la reproduirez ensuite de memoire; nous verrons ainsi si vous avez le coup d'oeil juste. Il y a des gens dont le coup d'oeil est si mauvais qu'ils reproduisent la ligne de 5 centimetres en lui donnant une longueur de 10 centimetres; c'est une erreur enorme. D'autres ne lui donnent que la longueur de 2 centimetres. Vous allez faire de votre mieux, j'espere que vous reussirez tres bien, etc.". Puis j'explique au sujet comment il doit reproduire les lignes; il a a sa disposition du papier quadrille, forme de lignes d'un gris bleute qui sont distantes de 4 millimetres[35]. [Note 35: Le quadrillage de 4 millimetres est une mesure usuelle en France; on fabrique cependant du papier avec un quadrillage de 5 millimetres. Ce quadrillage de 5 millimetres est loin d'etre exactement observe sur toutes les feuilles et sur toutes les parties d'une meme feuille; il se produit parfois des irregularites qui peuvent depasser 2 a 3 millimetres sur 10 centimetres.] J'ai employe le papier quadrille pour deux raisons: la premiere raison est que par suite du quadrillage il est tres facile a l'experimentateur de calculer la longueur relative et les differences des lignes marquees, sans se servir d'un decimetre; la seconde raison est que le quadrillage du papier exerce une suggestion supplementaire sur les sujets. C'est une chose curieuse que lorsqu'on a a faire sur une feuille quadrillee des points pour marquer une distance, on a une tendance a marquer ces points de preference a l'intersection des lignes; c'est une suggestion a laquelle bien peu de personnes sont soustraites[36]. Il etait donc interessant de rechercher dans quelle mesure les sujets seraient sensibles a la suggestion du quadrillage. Par suite de cette suggestion, les longueurs indiquees varient au minimum de 4 millimetres, elles sont faites a 4 millimetres pres. [Note 36: C'est par un phenomene analogue que, comme Galton l'a montre, on a une tendance, lorsqu'on fait une estimation quelconque, a prendre le chiffre rond, 12 par exemple au lieu de 13; et si quelqu'un objectait que ces petites remarques sont d'une rare insignifiance, il serait facile de le reduire au silence en lui faisant remarquer, toujours d'apres Galton, que cette tendance agit tres fortement sur la fixation de la duree des peines par les juges: il est fort probable que l'individu qu'on condamne a dix ans de prison ne doit pas trouver insignifiant d'etre condamne plutot a neuf ans de prison; cette difference de duree, qui certes lui paraitrait fort appreciable, est precisement due a la petite habitude mentale qui consiste a fixer l'attention de preference sur des nombres ronds.] La feuille de papier mise a la disposition des eleves a 20 centimetres sur 15 centimetres; a 1 centimetre de son bord gauche est tracee une marge a l'encre; c'est a partir de cette marge que le sujet doit indiquer la longueur de la ligne qu'on lui presente; pour l'indiquer, il n'a pas a la tracer; il doit se borner a marquer un point a une certaine distance de la marge, ce point indique l'extremite de la ligne, dont l'autre extremite est supposee commencer a la marge. Deux mots maintenant pour expliquer l'utilite de ces prescriptions. Toutes les lignes a tracer doivent partir de la marge; c'est pour que leur difference de longueur soit bien visible pour le sujet, car cette difference de longueur se manifeste specialement par la position du point track. Si les lignes n'etaient pas bien alignees, si certaines partaient par exemple a 2 centimetres de la marge et d'autres a 5 centimetres, leurs differences reelles de longueur ne sauteraient pas immediatement a la vue, d'ou un affaiblissement de la suggestion relative a l'accroissement des lignes. Quant a la prescription de noter la longueur de chaque ligne par un point, au lieu de la tracer entierement, elle a pour but, dans ma pensee, d'attirer l'attention du sujet sur la difference de longueur des lignes plutot que sur la longueur absolue de chacune d'elles. Lorsqu'un sujet, apres avoir vu une ligne quelconque et marque sa terminaison, en regarde une seconde qui lui parait plus longue que la precedente, il marque son point un peu plus a droite que le point de terminaison de la ligne precedente; s'il avait ete oblige de tracer entierement la ligne par un trait continu, son attention se serait portee tout specialement sur la longueur absolue de la ligne, et cela aurait pu affaiblir l'effet produit par ce jugement que la seconde ligne est plus grande que la premiere. Voici quelques details sur les lignes modeles que je montre: elles sont tracees a l'encre sur une longue feuille blanche, leur epaisseur est de 1 millimetre; je les ai tracees les unes au dessous des autres parallelement, en laissant entre elles un espacement de 2 centimetres; cet espacement est suffisant pour montrer une ligne isolement, en cachant les autres. La feuille des lignes modeles a une largeur de 14 centimetres; elle est posee a plat sur une grande table, devant moi, et de maniere a ce que l'eleve les voie a une distance de 50 centimetres de son oeil, et dans le sens horizontal; pour isoler les lignes je place dessus deux grandes feuilles de papier blanc tres epaisses, bien unies, ne fournissant aucun point de repere; je deplace ces deux grandes feuilles de maniere a decouvrir successivement, dans l'intervalle qu'elles laissent libre, une des lignes du modele. Des qu'une ligne a ete percue par le sujet, je la cache, pour qu'il ne puisse pas la regarder de nouveau apres l'avoir reproduite, dans l'intention de controler ce qu'il a fait. Je l'avertis du reste qu'il ne doit point regarder deux fois la meme ligne. Lorsque le sujet a reproduit une ligne et qu'il reporte les yeux vers le modele, alors seulement je decouvre la suivante, que j'avais tenue cachee jusque-la; je la decouvre a ce moment, pour donner au sujet l'impression que c'est une ligne nouvelle; il pourrait, sans cette precaution, etre tente de croire qu'on lui montre toujours la meme ligne. Parfois le sujet est tres lent, tres reflechi, ou engourdi, et met beaucoup de temps a regarder les lignes et a les reproduire; d'autres sont au contraire tres vifs. Je presse un peu les premiers, je ralentis un peu les seconds, pour que les intervalles entre les diverses presentations soient d'environ 7 secondes. Pendant toutes ces operations, j'adresse quelques mots au sujet, afin de tenir son attention en eveil; mes paroles ne contiennent pas, c'est entendu, une suggestion precise; elles sont comme le bruit du fouet qu'on fait entendre au cheval pour l'animer. A chaque ligne que je decouvre, je dis: Voici la premiere! Voici la seconde! et ainsi de suite. Des que l'enfant a marque son point, je dis: Bien! Je ne change point le ton, je n'excite pas davantage l'attention a un moment qu'a un autre. _Interpretation des resultats de l'experience_.--J'ai fait cette experience, individuellement, sur 45 eleves appartenant a deux ecoles primaires differentes. Ces 45 eleves se repartissent dans les 4 classes de leurs ecoles, ils different beaucoup d'age et d'instruction, les plus ages sont presque des adultes, ils ont deja leur certificat d'etudes, les plus jeunes viennent de quitter l'ecole enfantine. Il y en a: 2 de quatorze ans. 8 de dix ans. 7 de treize ans. 3 de neuf ans. 10 de douze ans. 6 de huit ans. 6 de onze ans. 3 de sept ans. Tous les resultats, sans exception, qui m'ont ete donnes par ces 45 eleves sont inscrits dans le tableau I, p. 94, ou j'ai indique en millimetres la longueur que chaque eleve a donnee a la premiere ligne, et les differences qu'il a donnees aux lignes suivantes. Ainsi, le premier eleve, Nil..., a donne a la premiere ligne la longueur de 16 millimetres; la difference entre la premiere et la seconde ligne (qui etait reellement de 12 millimetres) a ete reproduite comme etant de 8 millimetres, de sorte que la seconde ligne reproduite par cet eleve a 16 + 8 = 24 millimetres; et ainsi de suite; en suivant la colonne horizontale, on trouve toutes les differences de longueur marquees par ce meme eleve pour les autres lignes; ces differences sont des accroissements, quand elles ne sont precedees d'aucun signe; le signe + est alors sous-entendu; quand une ligne est marquee plus courte que la precedente, la difference est precedee du signe -. Pour que les _lignes-pieges_ soient reconnaissables, les differences marquees a leur sujet sont ecrites en caracteres gras. L'examen de ces chiffres nous suggere quelques remarques. Parmi les lignes modeles montrees successivement, la plupart (8 sur 12) presentent une augmentation de longueur relativement a la ligne precedente. Ces accroissements reels de longueur ont ete percus par nos sujets: sauf l'exception d'un seul cas, nos sujets ont toujours marque des accroissements de longueurs dans leurs reproductions, quand l'accroissement existait dans les lignes modeles. C'est ce que montre notre tableau I; toutes les differences de longueur indiquees par les eleves sont positives, quand les differences de longueur des lignes modeles etaient positives; il n'y a qu'une seule exception, commise par Delans., et elle est due surement a un moment d'inattention. TABLEAU I.--_Premiere experience sur l'influence de l'idee directrice._ [Illustration: Tableau01.png] ................................................................................................ | DIFFERENCE ENTRE LES LIGNES | NOMS |.................................................................| des |1 et 2 et 3 et 4 et 5 et 6 et 7 et 8 et 9 et 10 et 11 et| ELEVES | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 | (1) | Piege Piege Piege Piege |(2) (3) (4) ...............|.................................................................|............ 1.Nil.... 16 8 12 12 12 8 12 -12 16 4 12 4 124 7,6 1 2.Delans. 12 12 12 8 8 - 4 8 - 8 16 8 - 4 16 " 42 2 3.Mori... 16 4 12 8 8 - 4 12 4 12 4 4 4 78 22 1 4.Gesbe.. 12 12 8 16 12 8 8 -12 8 4 8 8 130 22 1 5.Desva.. 16 8 4 12 12 4 8 4 12 4 16 4 100 33 0 6.H. Pet. 16 12 8 12 8 4 12 4 4 4 12 4 124 44 0 7.Bonl... 16 8 16 8 16 8 8 4 4 0 8 4 161 44 1 8.Duss... 12 8 8 4 4 0 8 8 8 0 12 8 83 50 2 9.Lac.... 12 16 8 8 8 8 4 0 8 0 4 4 150 50 2 10.Uhl.... 12 8 8 8 8 4 4 0 4 4 4 4 120 60 1 11.Saga... 16 8 8 12 8 8 8 4 8 4 8 4 146 68 0 12.E. Pet. 13 12 4 8 12 8 8 4 4 4 8 4 116 62 0 13.Mott... 12 8 8 8 4 4 12 4 8 8 8 4 100 62 0 14.Bienv.. 15 6 7 8 12 4 8 8 8 4 4 8 143 75 0 15.Metz... 16 4 6 8 12 4 8 8 12 8 4 4 125 66 0 16.Mass... 12 8 4 8 4 4 8 8 8 4 8 4 63 71 0 17.Geffr.. 16 4 8 12 8 8 8 4 4 4 8 4 106 71 0 18.Abrass. 12 12 8 12 4 24 8 4 8 0 4 4 139 132 1 19.Fel.... 16 12 4 8 16 4 4 4 4 8 8 8 127 75 0 20.Vass... 16 8 8 4 4 8 4 0 4 4 8 4 132 80 1 21.Pou.... 12 4 16 12 12 12 8 8 16 8 8 8 " 81 0 22.Dew.... 12 12 8 12 8 4 4 4 4 4 4 4 " 80 0 23.Clous.. 12 8 8 8 12 12 12 12 12 8 8 8 126 90 0 24.March.. 12 12 8 8 8 8 8 4 4 4 4 4 107 83 0 25.Spenn.. 12 4 8 8 8 8 8 8 8 4 4 4 110 83 0 26.Lenorm. 12 8 8 8 12 12 8 4 8 8 4 4 98 87 0 27.Poire.. 16 8 12 8 12 8 8 8 8 8 8 8 120 88 0 28.Mang... 12 8 16 12 8 8 8 8 8 8 12 8 126 88 0 29.Demill. 16 8 12 12 8 8 8 8 8 8 12 8 151 88 0 30.Bl..... 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 123 100 0 31.Obre... 16 8 8 12 12 12 12 8 8 8 8 8 209 90 0 32.Bor.... 10 8 10 10 8 8 8 8 6 4 6 4 " 85 0 33.And.... 20 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 8 120 100 0 34.Mer.... 12 12 12 12 12 12 8 8 12 12 8 8 " 100 0 35.Van.... 16 12 8 4 4 4 8 4 4 8 4 4 140 100 0 36.Monn... 16 4 8 16 8 8 12 12 4 4 4 4 110 100 0 37.Hube... 12 8 12 12 8 8 8 8 8 8 8 8 " 100 0 38.Gouje.. 12 4 8 8 8 8 4 4 4 4 4 4 125 100 0 39.Mouss.. 12 4 8 16 12 12 8 4 4 8 4 4 123 100 0 40.Bout... 12 12 12 16 12 12 12 12 12 12 12 16 200 108 0 41.Tixi... " " " " 8 12 8 8 8 8 8 8 210 112 0 42.Diem... 12 8 4 12 8 8 8 8 8 8 4 8 100 114 0 43.Theve.. 12 12 8 12 8 8 4 4 8 8 4 8 116 116 0 44.Martin. 12 12 8 8 7 4 9 10 4 10 5 4 " 112 0 45.Ross... 16 8 12 12 16 16 4 12 12 16 8 4 " 120 0 ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- ---- Moyennes. 13,6 8,68 8,8 9,7 9,2 7,5 8 5,1 7,8 6 7,1 6 ............................................................................................... (1) Longueur de la premiere ligne. (2) Coefficient de suggestibilite pour les longueurs de ligne. (3) Coefficient de suggestibilite pour les ecarts. (4) Nombre de pieges evites. Remarquons aussi que tout en tenant compte de cet accroissement de longueur des lignes du modele, les sujets ont diminue la valeur de cet accroissement dans leurs reproductions; il etait constamment de 12 millimetres; les sujets l'ont fait parfois de 16, parfois de 12, et bien plus souvent de 8; ils ont donc a la fois percu et diminue cet accroissement. Cette diminution ne s'est pas faite au hasard; du moins, si, negligeant les cas individuels, on prend les moyennes, on voit que les eleves n'ont point donne la meme valeur a tous les ecarts, bien qu'en realite ceux-ci eussent tous la meme valeur; ainsi que c'est indique dans la derniere colonne horizontale de notre tableau I, le premier ecart a recu la valeur de 13mm,6; pour les autres ecarts, la valeur a ete diminuee; elle passe par une serie d'irregularites, elle est d'abord de 8, puis de 9, puis de 7; dans l'ensemble, elle tend a diminuer, ce qui est conforme a cette regle de psycho-physique que nous ne percevons pas les differences absolues, mais seulement les differences relatives des sensations; il n'y a pas lieu de chercher ici une plus grande precision de la loi psycho-physique, car elle est tres probablement contrariee par des influences complexes. Ainsi, en resume, nous observons que les eleves ont reproduit les accroissements successifs des lignes modeles; mais ils ont reproduit ces accroissements en les diminuant, et cette diminution a ete d'autant plus forte, en general, que la longueur absolue des lignes etait plus grande. Ce n'est pas tout; nous pouvons degager en outre, dans nos resultats, une autre influence, celle de la suggestion; et il est bien curieux de voir que le simple trace d'une longueur de ligne obeit a tant d'influences diverses, et qu'on peut etablir l'existence de chacune de ces influences avec certitude, si on ne peut pas l'evaluer quantitativement. La suggestion, disons-nous, a eu une influence sur le trace de l'accroissement des lignes; nous parlons ici seulement des lignes du modele dont l'accroissement est reel, et non des _lignes-pieges_ qui sont pour le moment hors de question. Pour ces lignes du modele dont l'accroissement est reel, le sujet a eu une tendance a augmenter leur longueur; s'etant apercu en les copiant qu'elles etaient en ordre croissant, il a recu de cette idee une impulsion inconsciente a augmenter les longueurs. C'est ce dont nous avons pu nous convaincre en priant ces memes eleves, dans une autre circonstance, de copier isolement une seule ligne. Nous leur avons montre une ligne unique de 60 millimetres, et nous la leur avons fait copier sur du papier quadrille, par le procede qui nous sert dans nos experiences; or cette ligne copiee isolement, sans idee directrice d'accroissement, est presque toujours beaucoup plus courte que la ligne 5, de 60 millimetres aussi, que le sujet copie apres avoir ete entraine par la copie des lignes 1, 2, 3 et 4, qui sont plus courtes. Nous ne reproduisons pas toutes nos experiences; voici les resultats pris sur 14 eleves. Dans un seul cas, la ligne faite en copie isolee a ete plus grande que la ligne tracee par entrainement (c'est-a-dire apres avoir copie les lignes 1 a 4); dans les autres cas elle est plus courte, et la difference est meme notable. _Longueur donnee a une ligne de_ 60 mm. Par entrainement En copie isolee Lac. 52 36 Blas. 48 48 Poue. 56 44 And. 52 48 Sag. 52 40 Breiw. 48 36 Uhl. 44 40 Huh. 52 36 Obr. 56 32 Boul 56 44 Mart. 47 28 Die. 44 52 Vanderp. 44 36 Tix. 52 32 Il serait facile d'etablir sur cette base une mesure de la suggestibilite individuelle; nous avons fait ce calcul de la maniere suivante: rendant egale a 100 la longueur de la ligne 5 (60 millimetres) reproduite isolement, nous rapportons a cette mesure la longueur que l'eleve a donnee a cette ligne, quand il la reproduisait apres les lignes 1 a 5. Les resultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiques sous le titre de _coefficient de suggestibilite pour les longueurs de lignes_. Nous verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients. Parlons maintenant des _lignes-pieges_. En moyenne, ces lignes (qui etaient reellement egales aux lignes precedentes) ont ete faites plus grandes: ainsi la premiere _ligne-piege_, qui ne devrait pas differer de la precedente, presente une difference egale a 7mm,5; et il en est de meme pour les trois autres _lignes-pieges_. Cette difference de 7mm,5 en plus represente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connaitre cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels. Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su eviter les quatre pieges tendus, ce qui cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontre des adultes qui y sont arrives. Il y a seulement 3 de nos eleves qui ont reussi a eviter deux des pieges, et 7 eleves qui ont reussi a en eviter un. Ces dix eleves qui se sont montres les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en general parmi les plus ages; voici leurs ages: il y en a 1 de neuf ans, 3 de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze ans. On voit qu'aucun des eleves de sept et de huit ans n'est compris dans ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme a cette idee generale que la suggestibilite diminue avec l'age, dans certaines limites au moins, et qu'un enfant de sept a huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un enfant de douze ans. Le piege le plus souvent evite n'est point le quatrieme et dernier, et c'est bien etonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus perspicace a mesure que l'experience se prolongerait. Le premier piege a ete evite 3 fois le second 6 fois, le troisieme 4 fois, le quatrieme jamais. Il y a deux manieres d'eviter le piege: la premiere, la seule exacte, consiste a faire la ligne-piege egale a la ligne precedente, a faire la ligne 6, par exemple, egale a la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est presente que chez 6 eleves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la ligne-piege egale a la ligne precedente; il a donc ete le plus perspicace de tous; il merite une mention. C'est Lac..., age de treize ans, appartenant a la deuxieme classe; c'est un garcon a figure d'adulte, de caractere retif, ayant ses opinions personnelles, et jouissant d'une grande liberte. Ses parents le laissent aller seul a bicyclette de Paris a Versailles. Il s'est montre, pour toute la serie d'experiences de suggestion, tres avise et tres peu suggestible. Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut refleter un caractere refractaire a la suggestion: celle-ci doit etre parlante. Voici la serie d'ecarts qu'il a marques entre les differentes lignes; je les reproduis en placant a gauche les ecarts reels. Numeros des lignes. Ecarts reels. Ecarts marques par l'eleve Lac. Difference de l a 2 12 16 -- 2 a 3 12 8 -- 3 a 4 12 8 -- 4 a 5 12 8 Piege -- 5 a 6 0 8 -- 6 a 7 12 4 Piege -- 7 a 8 0 0 -- 8 a 9 12 8 Piege -- 9 a 10 0 0 -- 10 a 11 12 4 Piege -- 11 a 12 0 4 Quatre autres eleves qui ont echappe a un ou deux des pieges, ont fait la _ligne-piege_ plus petite que la ligne precedente, qui etait egale: ils l'ont diminuee de 4, de 8 et meme de 12 millimetres. A quoi tient cette meprise singuliere? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on decouvre une ligne nouvelle, a la trouver plus grande que la precedente; quand on lui en montre une qui reellement est moins grande que celle qu'il attend, il peut soit la croire reellement plus grande (il est alors victime de la suggestion) soit s'etonner que son attente soit trompee; s'apercevant que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste lui fait paraitre la ligne plus petite qu'elle n'est en realite. Je donne cette explication en des termes qui feraient croire que l'operation mentale est entierement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un dementi a cette attente, et d'un etonnement qui modifie le jugement du sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette serie de phenomenes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser avec soin, le sujet opere machinalement, sans se douter de la complexite de l'etat de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F... publiciste distingue, age environ de 35 ans, se soumit un jour a cette experience pendant une visite qu'il faisait a mon laboratoire (le 25 mars 1899); il a raccourci tres regulierement chaque _ligne-piege_ de 4 millimetres; voici ses chiffres: Numeros des lignes. Ecarts reels. Ecarts indiques par M. F. Ligne 1 12 16 Difference de 1 a 2 12 12 -- 2 a 3 12 12 -- 3 a 4 12 12 -- 4 a 5 12 12 Piege -- 5 a 6 0 -- 4 -- 6 a 7 12 12 Piege -- 7 a 8 0 -- 4 -- 8 a 9 12 20 Piege -- 9 a 10 0 -- 4 -- 10 a 11 12 16 Piege -- 11 a 12 0 -- 4 Des l'experience terminee, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a conduit a raccourcir les _lignes-pieges;_ il me repond simplement que s'il a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les precedentes, c'est qu'il a cru qu'elles etaient plus courtes dans le modele. Certes, la reponse parait naturelle, suffisante et peremptoire pour ceux qui ne se doutent pas des dessous de l'experience. Mais j'insiste, je decouvre a M. F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 etaient egales aux precedentes, je lui demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une deception, qui a eu pour effet de deprecier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M. F... ecoute mon explication, il admet que les choses se sont probablement passees ainsi, que les _lignes-pieges_ lui ont paru plus courtes parce qu'il s'attendait a les trouver plus grandes, mais il me declare en meme temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cite cette experience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous rencontrerons plusieurs autres exemples d'operations qui, sous l'influence de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience. En mettant a part les 10 eleves qui ont su eviter au moins un des pieges, il en reste 35 qui ne les ont pas evites. Examinons le cas de ces 35 eleves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi completement la suggestion; le plus souvent, comme cela resulte de nos chiffres de moyenne, ils ont donne aux _lignes-pieges_ un accroissement de longueur moins grand qu'aux autres lignes. Ils ont compose, en quelque sorte, entre une perception exacte et l'entrainement de la suggestion. C'est le cas du plus grand nombre; mais les differences individuelles sont nombreuses, presque indefinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de lignes, qui se mesurent au millimetre pres, et puisque la suggestion opere en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de donner, par un chiffre precis, la mesure de la suggestibilite de chacun. Voici quel procede de calcul nous proposons pour la mesure de cette suggestibilite particuliere. Il faut faire la moyenne des _ecarts suggeres_ et la comparer a la moyenne des _ecarts percus_. J'entends par _ecarts suggeres_ les ecarts marques par le sujet pour des lignes, comme 5-6, qui ne presentent en realite aucun ecart, puisqu'elles sont egales; et j'appelle _ecarts percus_, les ecarts que le sujet a indiques pour des lignes qui sont reellement inegales. Les ecarts percus dans ce dernier cas par le sujet, et notes par lui sur la feuille d'observation, ne sont pas necessairement egaux aux ecarts reels; les moyennes de nos tableaux montrent meme qu'ils sont constamment inferieurs; mais il faut tenir grand compte de ces ecarts percus, car ce sont eux qui operent la suggestion. Un exemple nous fera comprendre. Voici un sujet qui donne aux ecarts percus la valeur de 6 millimetres, alors que les ecarts reels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait, de 12 millimetres; si ce sujet donne aux ecarts suggeres la valeur de 6 millimetres, il sera evident que la suggestion aura produit sur lui son plein effet, puisqu'elle aura produit un effet egal a celui de la realite meme; la suggestion aura reussi a produire la meme consequence que produit cette difference reelle des lignes que la suggestion avait pour but d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans ce cas, que le sujet, en donnant a l'ecart suggere la valeur de 6 millimetres, a lutte contre la suggestion, sous pretexte qu'il aurait du porter l'ecart jusqu'a 12 millimetres, valeur de l'ecart reel; on ne pourra pas dire cela, parce que l'ecart reel n'a donne lieu qu'a une perception d'ecart de 6 millimetres. Appliquons a un cas particulier cette notation toute conventionnelle, et voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire le calcul des ecarts percus, je pense qu'il ne faut pas faire entrer dans la moyenne les ecarts existant entre les premieres lignes, anterieures a 4, car la longueur absolue de ces lignes est tres inferieure a celle des _lignes-pieges_ et par consequent ce serait rapprocher des choses qui ne sont pas comparables; je me bornerai donc a prendre les ecarts percus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11, parce que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue, aux _lignes-pieges_. Voici donc le tableau des ecarts pour un des eleves, Desva ... ECARTS PERCUS ECARTS SUGGERES Numeros des Valeurs des Numeros des Valeurs des lignes. ecarts. lignes. ecarts. 4-5........... 12 millim. 5-6........... 4 millim. 6-7........... 8 -- 7-8........... 4 -- 8-9........... 12 -- 9-10.......... 4 -- 10-11.......... 16 -- 11-12.......... 4 -- ---- ---- Moyenne 12 -- Moyenne 4 -- Ainsi, pour les _lignes-pieges_, le sujet a marque un ecart de 4 millimetres; cet ecart de 4 millimetres a ete le produit de la suggestion; mais il est moins considerable que les ecarts que le meme eleve a marques, lorsque les lignes differaient reellement; il a donc lutte partiellement contre la suggestion, qui aurait du lui faire accepter des ecarts de 12 millimetres; sa suggestibilite peut donc etre consideree comme partielle, fractionnaire; il aurait fait un ecart de 12 millimetres, si la suggestion avait ete complete, si elle avait pleinement reussi; il n'a fait en realite qu'un ecart egal au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa suggestibilite comme on calcule un indice en cephalometrie; on rapporte la moyenne des ecarts suggeres a la moyenne des ecarts percus, ceux-ci etant rendus egaux a 100. Pour ce calcul, on applique l'equation suivante, dans laquelle _e.s._ exprime l'ecart suggere, _e.p._ l'ecart percu, et _x_ la valeur de l'ecart suggere rapporte a l'ecart percu quand celui-ci est egal a 100. _e.s._ _x_ ------ = ---- _e.p._ 100 Ainsi, si l'ecart suggere est egal a 4 et l'ecart percu est egal a 12, on a: 4 _x_ ---- = ---- 12 100 d'ou: 4 x 100 _x_ = --------- = 33,33... 12 On pourrait comparer chaque ecart suggere a l'ecart percu qui le precede immediatement; mais nous avons trouve plus expeditif de faire la moyenne de quatre ecarts suggeres et de les comparer aux quatre ecarts percus qui les precedent immediatement. Le nombre 33,33 exprime, pour cette experience particuliere, la suggestibilite du sujet; il donne la mesure de sa suggestibilite. Ici s'eleve une question theorique, que nous rencontrerons souvent en psychologie individuelle, et dont nous devons dire un mot. Est-il possible de _mesurer_, dans le sens physique du mot, une qualite mentale, la suggestibilite par exemple? On serait tente de le croire, lorsqu'on voit le plus ou moins de suggestibilite d'une personne se traduire par une longueur plus ou moins grande de ligne tracee, et il est tout naturel de supposer qu'en mesurant cette ligne on mesure la suggestibilite. Sans doute, cette mensuration est permise, mais a la condition qu'on s'entende d'abord sur la signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique, une longueur de route par exemple, et qu'on trouve que cette route a une longueur de 300 metres, on exprime par un nombre non seulement que cette route est plus longue qu'une route de 30 metres par exemple, mais encore qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est precise, donne non seulement un classement des objets mesures, mais encore l'indication du nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc. qu'un autre, c'est-a-dire l'indication du nombre de fois que telle quantite contient l'unite. Il n'en est pas de meme dans une mensuration psychologique; aussi, je pense que ce n'est pas une mensuration veritable: c'est tout simplement un classement. Donner a une personne A un coefficient de suggestibilite egal a 60 veut dire que cette personne A a ete plus suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la meme experience a ete seulement de 30; on classe donc ces personnes l'une par rapport a l'autre; mais on ne peut pas savoir si A est deux fois plus suggestible que B parce qu'on ne sait pas si la difference entre les coefficients 30 et 31 est egale a la difference entre les coefficients 60 et 61; on sait que certains coefficients sont plus forts que d'autres et voila tout. Il est donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des chiffres de classement et non des chiffres de mensurations. Revenons maintenant sur la maniere dont nous etablissons notre coefficient dans l'experience particuliere qui nous occupe; nous avons pour l'eleve Desva... accepte le coefficient 33,33; mais en realite, ce chiffre n'est pas absolument exact, il doit etre un peu trop faible; voici pourquoi: pour evaluer les ecarts suggeres, nous les avons rapportes aux ecarts percus, et nous avons suppose que ces derniers sont percus sans aucune espece de suggestion; mais il est certain, nous l'avons montre, que ces derniers ont ete un peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'idee que les lignes presentent un accroissement regulier, et cette idee a du influer meme sur la valeur des ecarts reels, et a du augmenter cette valeur au dela de ce qu'elle aurait ete sans cette idee directrice. Par consequent, il est certain que si toute suggestion avait ete supprimee, les ecarts percus eussent ete plus petits, et par consequent, les ecarts suggeres eussent ete relativement plus grands. La mesure que nous venons de donner est la seconde de celles qui peuvent rendre compte de la suggestibilite de l'eleve dans notre experience, mais comme c'est la plus importante de toutes, c'est a elle que nous donnerons le nom de coefficient _de suggestibilite_, tout en declarant qu'un chiffre brutal est loin de resumer fidelement toutes les nuances d'une experience de psychologie. Dans notre tableau I, nous avons calcule cette valeur pour chaque eleve. Les differences individuelles de coefficients sont extremement grandes; ils varient entre 7,6 et 120. On peut trouver etrange que certains coefficients, etant donne le calcul qui les etablit, soient superieurs a 100; il y en a 6 dans ce cas. Quand un coefficient est superieur a 100, cela veut dire que les ecarts suggeres ont ete marques plus grands que les ecarts reellement percus. J'attribue cette superiorite a ces causes d'erreur insignifiantes qu'on peut appeler hasard. Representons-nous bien comment l'experience se fait. Un enfant peut hesiter ou se tromper entre deux carres de papier quadrille, et marquer son point 4 millimetres plus pres ou plus loin qu'il n'aurait fallu; c'est un defaut d'attention qui s'il se produit pour les ecarts suggeres change completement la valeur de l'indice. Ainsi, Theven..., qui a 116 comme coefficient de suggestibilite a marque tous les ecarts suggeres de meme longueur que les ecarts percus, sauf dans un cas ou il a marque l'ecart reel egal a 4 millimetres et l'ecart suggere egal a 8 millimetres, et cette petite difference, qui probablement est un defaut d'attention, a eleve son coefficient au dessus de 100. Parmi les eleves qui ont de grands coefficients de suggestibilite, on en rencontre un certain nombre qui sont tres jeunes, qui appartiennent a la derniere classe de l'ecole, et qui probablement doivent a leur jeune age d'avoir succombe a la suggestion. Je signalerai, comme etant dans ce cas les n deg. 35, 37, 38, 41 et 42. Le n deg. 38 est un jeune enfant tres intelligent, tres bavard surtout, qui en classe prend sans cesse la parole, se met en avant, veut tout savoir et tout decider. Je pense que c'est son age qui l'a rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus ages que les precedents, plus avances dans leurs etudes, et qui ont des indices tres eleves aussi; je crois que ces derniers sont reellement suggestibles. Il serait imprudent de juger leur suggestibilite par une epreuve unique et tres courte, comme la notre; mais la suite montrera que dans les autres epreuves ils ont egalement succombe par exces de suggestibilite. Parmi eux, je signalerai d'abord Poire (n deg. 27), dont je donne le portrait (planche I). Ce garcon est un type acheve de suggestibilite, il l'est pour toutes les experiences sans exception. Le directeur de l'ecole n'a pu me donner beaucoup de renseignements sur lui. C'est un eleve docile qui n'attire pas l'attention: il est travailleur, ce qui lui a permis, malgre une intelligence modeste, de parvenir jusqu'a la premiere classe; il a douze ans et demi. Tout aussi suggestible est And. (n deg. 33) qui n'a que onze ans, et qui n'est encore que dans la troisieme classe; il est donc en retard dans ses etudes. C'est aussi un eleve docile, silencieux, qui ne fait pas parler de lui, et qui n'a pas d'histoire. Je le considere comme un enfant d'une extreme suggestibilite. Un troisieme exemple est fourni par Bout. (n deg. 40), un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui est peut-etre plus eveille que Poire et And. Ses aptitudes intellectuelles sont modestes, et a peine superieures a celles de ses deux camarades. C'est un enfant bien eleve, affectueux; il a douze ans, il est en premiere classe. Ces trois eleves, etant donne leur age, se sont montres dans la suite des experiences, les plus suggestibles de tous. Leur portrait a tous trois se trouve a la planche I. Quand les coefficients de suggestibilite sont superieurs a 80 et s'elevent meme a 110, on peut se demander si les eleves n'ont point succombe entierement a la suggestion, et s'ils ont eu seulement l'idee de se rendre compte de la longueur reelle des lignes. En regardant la maniere dont ils se sont comportes pendant l'experience, on comprend quelle orientation ils ont donne a leur attention. J'ai note qu'un grand nombre d'eleves marquaient leurs points sur le papier quadrille en regardant seulement le point marque precedemment, et sans reporter leur regard vers la marge pour apprecier la longueur de la ligne dont ils indiquaient l'extremite. Cette conduite indique clairement que ces eleves tenaient surtout compte des differences de longueur des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus rarement, il s'est produit un defaut d'attention tout a fait significatif; l'eleve a marque le point avant que je lui eusse montre la ligne modele. Entraine sans doute par cette routine qui lui faisait marquer les points toujours plus a droite, il etait persuade d'avance que chaque nouvelle ligne etait plus grande que la precedente; par suite de cette persuasion, il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le modele; puis, a un certain moment, il a fait comme si ce regard etait inutile, il a marque le point sans meme regarder le modele. Ceci nous amene a parler d'un second caractere de suggestibilite, qui n'est point indique par notre coefficient. Il y a des eleves qui se comportent comme de vrais automates. Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes du modele ne croissent pas, relativement, de la meme quantite; il ne tient pas compte que parmi les lignes qu'on lui montre quelques-unes sont egales aux precedentes; il obeit a une suggestion, et il y obeit avec la plus grande regularite. En d'autres termes, nous appelons automate, dans nos experiences, le sujet qui presente les caracteres suivants: 1 deg. les ecarts qui lui sont suggeres ont exactement la meme valeur que les ecarts reels percus par lui, par consequent sa suggestibilite est complete, elle va aussi loin qu'elle peut aller, elle est egale a 100; 2 deg. les ecarts qu'il marque sont tous egaux entre eux; il n'a point ete distrait, trouble, irregulier; il n'a pas eu de doutes, son sens critique ne s'est pas eveille ou en tout cas n'a pas influence sa main; s'il a adopte 8 millimetres par exemple comme ecart, il a marque toutes les fois ce meme ecart, pour n'importe quelle ligne; sa variation moyenne est donc egale a 0; 3 deg., enfin, depuis le debut de l'experience, il ne s'est pas apercu que la croissance relative des longueurs diminuait, et depuis le premier point marque jusqu'au dernier, il a toujours conserve le meme ecart. Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait, c'est celui d'And..., que nous avons deja signale. Des la premiere ligne, il a fait un ecart de 8 millimetres et il l'a conserve jusqu'au bout. On voit que la suggestibilite d'And... est egale a 100, puisque les ecarts suggeres sont egaux aux ecarts percus, sa variation moyenne est egale a 0 puisque tous les ecarts marques ont ete egaux, et enfin la direction des ecarts est restee invariable; il est donc impossible d'y decouvrir le moindre indice de sens critique. Fait a noter: entraine par la suggestion, cet eleve a une fois marque son point avant de regarder la ligne modele qu'on lui presentait. L'automatisme peut se realiser dans d'autres cas sans atteindre cette perfection toute schematique; il est altere par exemple par une legere irregularite dans les ecarts. Le sujet ne marque pas toutes les fois un meme ecart, mais de temps en temps il marque un ecart un peu plus grand ou un peu plus petit; ces ecarts ne sont point en relation avec les ecarts reels des lignes, et par consequent ils ne trahissent pas une perception exacte des lignes; la suggestibilite est donc aussi grande que dans l'automatisme parfait, mais elle joue avec un peu moins de regularite. Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n deg. 42), enfant de huit ans, appartenant a la quatrieme classe. Les points qu'il a marques ne se suivent pas avec des ecarts egaux. La serie d'ecarts depuis la ligne 1 est la suivante: 8--4--12--8--8--8--8--8--8--4--8 Dans la liste que nous donnons, les ecarts suggeres sont en caracteres gras. On voit que le deuxieme ecart, le troisieme et le onzieme sont distincts des autres, tantot plus grands, tantot plus petits; mais ces variations ne portent sur aucun des ecarts suggeres; elles portent une fois sur un des ecarts percus (le onzieme) que nous comparons d'habitude aux ecarts suggeres, et comme cet onzieme ecart a ete diminue, il se trouve que, fait paradoxal, les ecarts suggeres sont en moyenne, chez cet eleve, plus grands que les ecarts percus. C'est ce qui explique que son coefficient de suggestibilite soit superieur a 100; il est de 114. On peut faire les memes remarques sur Mart. (n deg. 44). Ce serait donc une erreur de croire que l'extreme suggestibilite soit synonyme d'automatisme. On l'a pense souvent, mais ce n'est pas juste. L'automatisme est fait de deux choses, une suggestibilite complete, et en outre une tres grande regularite de reaction; or, cette regularite de reaction, qui probablement fait partie du caractere de l'individu, peut manquer chez une personne tres suggestible; cette personne sera donc a la fois suggestible et irreguliere. CHAPITRE III L'IDEE DIRECTRICE (Suite) _Description de l'experience_.--J'ai fait cette seconde experience sur les memes eleves que la premiere, et immediatement apres; elle repose comme la precedente sur une idee directrice d'accroissement des lignes; il serait dangereux d'employer, dans la meme seance, une idee directrice opposee, qui pourrait troubler les resultats; mais j'ignore si cette seconde epreuve profite de l'impulsion donnee par la premiere[37]. La serie de lignes qu'on montre est au nombre de 36,[38] voici leurs longueurs: TABLEAU DES LIGNES DESTINEES A PROVOQUER UNE SUGGESTION D'ACCROISSEMENT Ordre des lignes. Longueur. 1 12mm 2 24 3 36 4 48 5 a 36 60 [Note 37: Ce profit me parait tres douteux, voici pourquoi: Les deux experiences ont une partie commune, ce sont les 5 premieres lignes qui sont reproduites sans autre suggestion que celle resultant de leur accroissement regulier de longueur; or, si on compare la longueur donne a une de ces lignes, par exemple a la 5e, dans les deux Experiences par une meme personne, on est surpris de remarquer que le plus souvent la longueur donnee a la 5e ligne est plus grande dans la premiere experience que dans la seconde.] [Note 38: A la moitie environ des sujets je n'ai presente que 20 lignes au lieu de 36. Cette irregularite provient de ce que mes experiences sont surtout des tatonnements, des recherches a la poursuite des meilleures methodes; il en resulte que les coefficients de suggestibilite, tels que je les etablis plus loin, ne sont pas absolument rigoureux, car les uns resultent de calculs faits sur 20 lignes, les autres de calculs sur 36 lignes. Il suffit que je signale ces irregularites, qui n'ont aucune importance pour le but que je me propose.] [Illustration: Fig04.png--Figure schematique representant les points qu'un sujet devrait marquer pendant la seconde experience sur l'idee directrice, s'il avait le coup d'oeil absolument juste, et s'il etait insensible a la suggestion.] Ces lignes sont tracees parallelement sur une grande bande de papier qui est longue de 60 centimetres et large de 12 centimetres; ces lignes sont tracees parallelement, mais elles sont a des distances variables des marges, pour empecher le sujet d'evaluer d'apres ces distances les longueurs des lignes; la presentation de chaque ligne se fait isolement; du reste, tous les details de l'experience, presentation des lignes et reproduction, sont pareils a ceux que nous avons decrits dans le chapitre precedent. Je donne dans la figure 4 le schema d'une experience dans laquelle un sujet associerait une absence complete de suggestibilite a une justesse absolue de coup d'oeil; le point 5 est accompagne de son numero, car c'est en ce point que les lignes successives cessent de croitre; a partir de la sixieme ligne et jusqu'a la trente-sixieme toutes les lignes sont egales, et si le sujet continue a marquer un accroissement des lignes en les reproduisant, c'est qu'il obeit a l'impulsion acquise, comme une bille qui continue a rouler longtemps apres le choc qu'elle a recu. S'il n'etait soumis a aucune suggestion, il marquerait les points comme dans la figure 4. TABLEAU II. (page de gauche) [Illustration: Tableau02.png = tableau complet en format graphique.] _Longueurs des lignes marquees successivement par les sujets dans l'experience II relative a l'influence d'une idee directrice. Eleves d'ecole primaire elementaire_. NOMS Des Numero des lignes ELEVES 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 Delans.... 7 10 29 32 43 42 46 42 40 43 40 40 44 41 44 46 47 43 40 43 38 40 Nil....... 16 24 32 40 52 56 64 52 60 52 48 56 52 60 56 52 56 60 64 56 60 48 50 Mie....... 16 23 31 38 52 60 64 52 56 62 59 63 53 6l 68 61 63 61 56 60 64 56 Abras..... 15 32 48 64 67 75 56 68 72 68 76 80 76 80 72 76 80 72 70 68 76 76 68 Lac....... 12 20 28 36 44 48 52 52 52 56 51 56 52 52 48 52 48 48 48 48 52 55 56 Matho..... 12 24 32 40 52 60 64 64 32 48 45 48 52 56 44 52 52 44 48 48 52 52 48 Gesbe..... 12 24 36 44 52 60 64 72 56 64 72 68 72 69 64 68 68 68 68 68 68 68 March..... 12 24 40 52 56 60 64 68 72 76 72 76 60 64 68 68 72 61 68 60 64 56 52 Desva..... 16 24 32 40 52 56 60 64 66 67 67 70 59 56 60 62 64 66 68 70 72 74 73 Spen...... 12 17 24 32 40 44 46 48 46 46 48 50 52 48 45 48 51 48 44 43 45 48 52 Bore...... 12 16 21 32 44 48 52 58 60 62 60 62 63 61 62 64 62 60 64 56 58 58 56 Saga...... 8 16 24 32 40 36 44 44 48 51 56 48 56 48 52 44 48 48 44 48 52 56 48 Pet Henri. 16 24 32 40 52 60 64 72 76 68 64 68 60 64 68 68 64 60 64 68 60 60 64 Dusso..... 12 28 40 44 48 48 60 64 64 68 72 72 60 60 52 52 48 48 44 44 40 44 52 Feli...... 12 20 28 34 41 46 52 60 60 62 65 64 60 60 60 58 58 57 56 64 60 60 63 Geffro.... 10 16 20 28 36 42 48 54 56 55 50 47 51 53 47 44 53 55 56 55 51 48 53 Man....... 16 24 32 40 48 56 64 52 80 68 56 64 56 52 60 64 64 56 60 60 72 60 72 Bon....... 12 24 32 44 52 56 60 64 64 68 76 76 76 76 80 80 80 80 84 88 72 76 Theve..... 8 24 40 52 60 76 76 84 64 72 76 68 72 76 80 82 83 84 84 85 86 87 88 Demi...... 12 20 28 40 48 52 60 64 68 72 72 76 80 80 80 76 76 68 68 72 80 84 84 Mori...... 12 20 24 32 40 44 52 56 52 56 60 56 60 64 60 64 72 64 68 72 68 72 76 Pet....... 12 20 28 36 44 52 56 60 64 68 72 76 80 52 60 56 60 56 48 52 56 58 52 Vasse..... 12 16 20 24 28 32 36 40 44 44 48 52 44 44 44 48 44 44 44 44 44 44 44 Bien...... 12 20 26 30 39 43 51 54 56 62 66 70 74 72 68 64 60 61 56 58 60 56 60 Uhl....... 12 16 24 28 36 40 47 52 52 55 60 60 60 56 56 64 64 68 68 60 68 68 64 Lenor..... 12 20 28 36 44 52 56 60 68 72 72 72 76 76 76 76 76 76 80 80 80 80 82 Metz...... 16 22 28 33 41 46 54 56 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 Ros....... 12 24 32 44 52 64 68 76 68 80 80 84 92 100 92 96 108 104 112 100 116 108 Obre...... 12 20 28 36 48 56 64 72 84 92 84 96 104 112 104 87 72 95 107 95 91 107 72 Clou...... 12 20 28 40 52 64 71 78 82 90 98 102 106 110 114 114 114 113 114 114 114 114 114 Mulle..... 8 16 24 32 40 48 56 64 72 80 88 96 96 100 104 112 56 60 64 64 68 72 72 Mou....... 12 20 28 36 40 48 52 60 64 68 72 76 80 84 88 92 96 104 108 112 84 95 76 Martin.... 12 16 22 24 30 35 39 44 49 56 59 64 66 72 76 80 83 88 90 84 86 92 79 Vand...... 12 16 24 28 32 44 48 52 56 60 64 68 72 76 80 84 88 92 96 100 104 108 92 Bout...... 12 20 28 36 44 52 60 68 76 80 88 92 96 90 104 108 112 116 120 124 132 136 140 Die....... 16 24 32 40 48 56 64 68 72 76 80 84 88 92 96 100 104 108 112 116 120 124 128 Poire..... 16 24 32 40 48 56 64 72 80 88 96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192 Masso..... 12 16 24 32 40 48 52 60 64 68 76 80 84 88 92 96 100 104 108 112 116 120 128 Hube...... 12 16 20 24 28 32 36 40 44 48 52 56 60 64 68 72 76 80 84 88 92 96 100 Tixi...... 20 24 36 36 48 56 64 76 84 92 100 108 116 124 132 140 148 156 164 172 180 184 24 And....... 24 32 40 48 56 64 72 80 88 96 104 112 120 128 136 144 152 160 168 176 184 192 200 Gouje..... 10 12 17 21 25 30 34 42 45 50 58 63 68 74 79 83 87 92 97 100 105 109 116 TABLEAU II. (page de droite) _Longueurs des lignes marquees successivement par les sujets dans l'experience II relative a l'influence d'une idee directrice. Eleves d'ecole primaire elementaire_. NOMS Des Numero des lignes ELEVES 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 Delans.... Nil....... 60 56 56 60 52 52 56 60 Mie....... Abras..... 72 67 68 68 68 72 68 68 68 72 68 72 Lac....... 60 Matho..... 48 52 48 44 44 60 52 56 60 60 48 72 72 68 68 48 Gesbe..... March..... 60 52 60 56 60 64 52 56 56 64 56 60 Desva..... 51 54 55 56 60 62 62 63 64 65 65 68 65 Spen...... 54 56 56 58 59 56 48 52 50 52 54 48 44 Bore...... 60 54 Saga...... 44 52 56 58 52 48 52 56 60 52 56 Pet Henri. Dusso..... 52 48 48 44 48 52 56 Feli...... Geffro.... 49 55 60 55 57 55 60 55 59 61 58 60 55 Man....... 56 60 56 60 56 60 56 Bon....... Theve..... 92 96 97 98 98 99 100 101 102 103 104 Demi...... 80 Mori...... 72 76 64 68 64 64 68 56 60 56 60 64 64 Pet....... 48 52 48 52 48 48 48 52 49 49 51 52 54 Vasse..... 44 Bien...... 60 48 Uhl....... 64 68 64 68 68 68 68 68 64 56 56 56 56 Lenor..... 84 88 84 84 76 72 68 64 68 72 64 72 68 Metz...... 76 78 78 78 78 78 79 81 81 82 83 82 Ros....... Obre......104 92 80 56 48 72 80 88 92 96 88 96 103 Clou......115 117 118 119 121 123 124 124 125 126 62 64 67 Mulle..... 76 80 84 88 92 96 100 104 104 108 108 111 112 Mou....... 72 68 60 64 60 68 64 72 60 68 64 68 64 Martin.... 85 Vand......100 104 108 104 100 96 100 108 90 104 112 92 104 Bout...... Die.......132 136 140 144 148 152 156 Poire.....200 208 212 Masso.....128 132 136 140 144 148 152 156 160 164 168 172 176 180 Hube......104 108 112 120 124 128 130 Tixi...... 40 48 56 64 72 80 88 95 104 112 120 128 136 And.......208 216 224 232 240 248 256 264 272 280 288 296 304 Gouje.....120 126 132 140 145 150 Tableau III.--_Analyse des resultats contenus dans le tableau II. [Illustration: Tableau03.png] _NOMS AGE CLASSE Col. Col. Col. Col. Col. OBSERVATIONS Des (4) (5) (6) (7) (8) ELEVES (Explication au bas du tableau) ...................................................................... Delans. 13 1 43 47 109 8me S. Mie. 9 2 52 63 121 8me S. Ecarts petits; caracteres habituels. Nil. 10 2 52 65 125 8me S. Id. Abras. 10 3 66 83 125 7me S. Ecarts moyens; caracteres habituels. Lac. 13 2 44 60 136 11me S.C. Ecarts petits. Math. 10 2 52 72 138 8me D. Periodes separees de corrections et de suggestions. Gesb. 13 1 52 72 138 9me S. Distances egales. March. 11 2 55 77 140 13me D. Ecarts petits. Desv. 12 1 51 72 141 13me D. Periodes longues de suggestions petites, interrompues par corrections fortes. Spen. 13 1 40 67 142 9me C. Courtes periodes separees de suggestions et de corrections; ecarts petits BOY. 14 1 43 62 144 11me S. Ecarts tres petits. Saga. 8 2 40 59 147 6me C. Ecarts moyens. Pet.II. 13 1 51 76 149 10me S. Ecarts petits. Duss. 11 2 48 72 150 13me D. Ecarts moyens. Fel. 12 2 41 64 156 13me S. Ecarts petits. Gelf. 12 1 36 60 166 10me C. Ecarts petits. Mang. 9 3 48 80 166 10me S. Automatisme jusqu'au 10e point. Grands ecarts. Bonl. 10 2 51 88 172 21me C. Petits ecarts. Thev. 11 2 59 103 174 9me C. Tres petits ecarts. Demi. 10 1 48 84 175 16me C. Petits ecarts. Mor. 12 2 41 75 182 9me C.S. Ecarts moyens. Pet.E. 13 1 43 79 183 14me S. Ecarts moyens. Vass. 14 1 28 52 185 13me S. Egalite. Bien. 12 2 39 75 192 14me S. Ecarts petits. Uhl. 8 3 35 68 194 14me C. Ecarts petits. Lenor. 12 1 44 87 197 26me C. Ecarts tres petits, egalite. Metz. 10 1 40 83 207 " C. Ecarts tres petits et tres reguliers. Ros. 13 1 52 116 223 8me C. Ecarts moyens, irreguliers. Obre. 9 3 48 112 233 11me C.D. Grands ecarts, tres reguliers. Clou. 11 1 51 126 248 34me C. Tres petits ecarts, tres reguliers. Mulle. 13 1 41 111 270 17me C. Ecarts moyens, regularite automatique. Mous. 10 1 40 112 280 21me S. Automatisme avant la premiere correction. Mart. 10 2 30 92 306 20me S. Automatisme avant la premiere correction. Vand. 8 3 36 112 311 23me S. Automatisme avant la premiere correction. Bout. 12 1 43 140 325(?) " C. Automatisme. Die. 7 4 46 157 341(?) " C. Automatisme. Poir. 14 1 48 210 437(?) " C. Automatisme parfait. Mas. 11 3 41 180 439 " C. Automatisme. Hub. 7 4 28 130 464 " C. Automatisme. Tix. 7 4 35 185 528 " C. Automatisme parfait. And. 11 3 55 300 545 " C. Automatisme. Gouj. 7 4 24 150 625 " C. Automatisme. ...................................................................... (Colonne 4: Longueur donnee a la ligne de 60mm (ou distance du point 5).) (Colonne 5: Accroissement max. de cette ligne par sugg. (ou distance du point max.)) (Colonne 6: Coefficient de suggestibilite.) (Colonne 7: Point auquel se fait la correction.) (Colonne 8: Evolution de la suggestion apres la premiere correction.) Les sujets sur lesquels les experiences ont ete faites sont au nombre de 42; ce sont les memes eleves que les precedents. J'ai donne dans le tableau II la mesure exacte, a 1 millimetre pres, de toutes les lignes tracees par les sujets dans cette experience; ce sont les resultats bruts. Il m'a paru necessaire de les publier, parce que ce sont des points de repere qui permettront aux autres auteurs de comparer leurs resultats aux miens. _Reproduction des lignes 1 a 5_.--Je ne dirai qu'un mot de la reproduction des lignes 1 a 5, qui constitue l'operation suggestive. Ces lignes, je le rappelle, ont comme longueur successive 12 millimetres, 24 millimetres, 36 millimetres, 48 millimetres, 60 millimetres. Or, en jetant un coup d'oeil sur le tableau II, on voit qu'il est bien rare que les sujets donnent a la cinquieme ligne sa valeur de 60 millimetres: une fois, un eleve a fait la ligne egale a 60 millimetres; une fois elle a ete egale a 67; toutes les autres fois, la ligne a ete inferieure a 60. Voici du reste le tableau complet: Ligne au-dessous de 30mm...... 3 fois -- de 30 a 35.............. 2 -- -- de 36 a 40.............. 9 -- -- de 41 a 45.............. 8 -- -- de 46 a 50.............. 7 -- -- de 51 a 55.............. 9 -- -- de 56 a 60.............. 3 -- -- de 67................... 1 -- Au contraire, la premiere ligne, la ligne de 12 millimetres, est le plus souvent reproduite exactement. Ligne au-dessous de 12mm..... 6 fois -- de 12.................. 25 -- -- de 13 a 16.............. 9 -- -- de 17 a 20.............. 1 -- -- de 2l a 24.............. 1 -- Il resulte de cette double constatation que les eleves ont une tendance a augmenter la ligne de 12 millimetres, et a diminuer la longueur de 60 millimetres; c'est d'autant plus curieux que ces sujets sont sous l'influence de l'idee de l'accroissement des lignes, idee qui les suggestionne, et qui les fait ensuite tomber dans de grandes erreurs, a partir de la cinquieme ligne; ainsi, bien qu'ils ressentent tres fortement, comme les resultats le montrent, la suggestion de l'accroissement des lignes, ils diminuent, dans leur reproduction, la valeur reelle de cet accroissement. L'exactitude avec laquelle les sujets ont reproduit les cinq lignes n'est pas sans relation avec leur suggestibilite; on peut remarquer d'une maniere generale que ceux qui ont fait par exemple la ligne 5 avec une difference minima sont parmi les moins suggestibles. Voici un petit calcul qui servira a nous en convaincre. Si on prend les eleves dans l'ordre indique par leur coefficient de suggestibilite (coefficient dont nous expliquerons plus loin le calcul), qu'on divise les eleves en 8 groupes, de 5 eleves chacun, et qu'on calcule pour chaque groupe la longueur moyenne donnee a la ligne de 60 millimetres, on trouve: Longueur moyenne donnee a la 5e ligne, de 60mm. 1er groupe d'eleves, le moins suggestible. 51,6 2e -- .................................... 50,4 3e -- .................................... 45 4e -- .................................... 48,8 5e -- .................................... 37,4 6e .................................... 47,4 7e .................................... 37,2 8e groupe, le plus suggestible............ 42,4 On voit par consequent que les groupes les plus suggestibles ont fait en moyenne la ligne la plus courte, la plus differente du modele; en somme, ce sont ceux qui ont fait preuve de la memoire et de la perception les moins exactes. On sera donc tente de supposer que la justesse d'appreciation des longueurs influe un peu sur la suggestibilite. Je ne le nie pas; mais je ferai remarquer que la resistance a la suggestion doit dependre tres probablement beaucoup plus de l'attention portee aux lignes que de la justesse de l'appreciation. Il est bien certain que lorsqu'un enfant extremement suggestible comme And., arrive a faire a la fin de cette experience une ligne de 30 centimetres pour en copier une de 6 centimetres, cette erreur formidable ne vient pas de ce qu'il n'a pas l'oeil juste, mais bien de ce qu'il n'a pas regarde la ligne modele avec attention. _Calcul du coefficient de suggestibilite_.--On a vu dans le chapitre precedent comment nous avons calcule le coefficient de suggestibilite; ce calcul ne presente en lui-meme aucune difficulte, puisqu'il porte sur des lignes mesurables a un millimetre pres. Nous pourrions employer pour notre nouvelle experience le meme procede de calcul que precedemment, en faisant les petits changements necessites par les conditions un peu differentes de l'experience; mais nous avons prefere un procede different. La base de notre calcul sera l'excedent de distance entre le point 5 et les points que la suggestion a fait eloigner de la marge. Mais il y a plusieurs facons de comprendre et de calculer cet excedant de distance; comme les points qui ont subi l'effet de la suggestion sont nombreux (il y en a plus de 30 dans une experience complete) et que chacun d'eux est a une distance differente de la marge, on peut tenir compte soit de la distance du point le plus eloigne, _distance maxima_,--soit de la _distance moyenne_ de tous les points,--soit de la distance du point le plus rapproche, _distance minima_; on peut tenir compte de la _variation moyenne_ de ces distances, la variation moyenne indiquera la regularite avec laquelle le sujet a opere; on peut encore prendre en consideration l'evolution de la suggestion; c'est un caractere tres important, qui se retrouve dans toutes les experiences de psychologie comportant une mesure; mais on ne peut pas le calculer aussi facilement que la moyenne ou la variation moyenne, et souvent on le neglige. Nous entendons par evolution les changements que subit l'effet de la suggestion au cours de l'experience; la suggestion peut aller s'affaiblissant, ou augmentant, ou rester stationnaire, ou enfin presenter des combinaisons de ces trois effets principaux; chacun de ces effets pourrait se traduire par un graphique, car il est exprime tres clairement par la position des points marques sur la feuille; quand les points se rapprochent de la marge, c'est que la suggestion decroit, et quand ils s'en eloignent, c'est qu'elle reste stationnaire, ou, suivant les cas, qu'elle croit. Dans le tableau III, qui contient l'analyse des resultats fournis par cette experience, il y a une colonne ou se trouve indiquee simplement par une initiale l'evolution de la suggestion pour chaque eleve; C signifie que la suggestion a presente une croissance d'intensite; D indique qu'elle a decru, et S qu'elle est restee stationnaire; ce tableau III contient en outre la longueur donnee a la ligne 5. Ce sont des elements essentiels pour notre calcul de la suggestibilite. Mais quelle que soit la maniere dont on combine ces divers elements, il faut etre bien persuade qu'ils ne sauraient rendre la physionomie de l'experience, ni surtout son fond intime. C'est une conviction qui vient naturellement lorsqu'on regarde le sujet travailler. Des qu'il a marque son cinquieme point, l'impulsion qu'il a recue jusque la cesse brusquement, et il est alors livre a lui-meme. Que de choses peuvent se passer a partir de ce moment! Que de reflexions, de remarques, d'emotions, ou bien encore quel automatisme aveugle, quelle absence d'idees! Le sujet marque tout cela par de petits points sur le papier, et cette notation qui parait sans doute a premiere vue si elementaire et bien insuffisante pour exprimer des etats de conscience qui sont generalement tres complexes, devient au contraire pour celui qui sait la lire une description extremement curieuse et suggestive de ce qui se passe dans l'esprit du sujet. On pourra en juger dans un instant. Mais pour le moment, il est certain que l'on eprouve quelque embarras a exprimer par un chiffre brutal toutes les oscillations d'une pensee; le chiffre ne peut avoir qu'une precision trompeuse; comment en effet pourrait-il resumer ce qui aurait besoin de plusieurs pages de description! Nous croyons necessaire d'insister fortement sur cette question; la suggestibilite d'une personne ne peut pas s'exprimer entierement par un chiffre, alors meme que ce chiffre correspondrait exactement au degre de sa suggestibilite: il faut en outre completer ce chiffre par la description de tous les petits faits qui completent la physionomie de l'experience. Sous ces reserves expresses, nous allons indiquer quel procede nous employons pour calculer le coefficient de suggestibilite; nous calculons la distance du point qui est a la distance maxima de la marge; ce point est rarement le sixieme, il est parfois le dernier, il occupe souvent un rang quelconque; il represente le maximum de suggestion produit par l'experience, et nous pensons qu'on peut le retenir, pour les memes raisons que lorsqu'on fait une serie de mesures de la force musculaire avec un dynamometre, on retient le chiffre maximum de pression. Le numero de ce point varie beaucoup avec les sujets, ainsi que le montre la liste suivante. Aucun sujet n'a marque son point maximum au point 6 1 sujet a marque ................................ 7 1 ................................ 8 3 ................................ 9 8 ............................... 10 a 15 7 ............................... 16 a 20 6 ............................... 21 a 25 3 ............................... 26 a 30 4 ............................... 31 a 35 8 ............................... 36 La date du point maximum semble, a premiere vue, avoir une signification; on peut croire qu'elle indique a quel moment le sujet a montre le plus grand effet de la suggestion, d'ou on pourrait conclure que tel sujet a ete plus lent qu'un autre a resister a la suggestion, etc.; mais ces interpretations, si elles sont exactes pour certains eleves, sont inexactes pour d'autres, car elles ne tiennent pas suffisamment compte de la valeur du point maximum, et d'une foule d'autres circonstances, que nous examinerons dans un instant. Nous donnons (tableau III) la liste de nos eleves, avec leur coefficient de suggestibilite; ce coefficient a ete calcule en prenant le rapport entre la distance du point maximum a la marge et la distance du point 5 a la marge, cette derniere distance etant rendue egale a 100. Par consequent, un sujet dont le coefficient serait egal a 100 (aucun n'a ete dans ce cas, mais a la rigueur ce cas pourrait se presenter) un tel sujet a fait son point maximum a la meme distance exactement que le point 5; un sujet dont le coefficient est de 200 a fait son point maximum a une distance double de celle du point 3, et ainsi de suite. Dans cette liste, le coefficient le plus faible est de 109; comme 100 represente l'absence de suggestibilite (par rapport a l'experience sus-dite, car evidemment il ne s'agit point d'une absence absolue de suggestibilite, tout le monde etant plus ou moins suggestible), 109 indique une suggestibilite extremement faible, peut-etre meme douteuse; avec les nombres qui suivent, 121 et 125, les doutes sont leves, la suggestibilite devient certaine, tout en restant assez faible. A la fin de la liste, nous atteignons de tres gros coefficients; il y a 16 eleves dont le coefficient est superieur a 200, dont par consequent la suggestion a pu doubler la ligne et au dela; les derniers termes atteignent 400, 500 et meme 600. Ce sont des coefficients enormes, et cependant ils sont encore inferieurs a la realite; ils appartiennent a des eleves qui ne se sont jamais repris, qui ont prolonge la ligne continuellement avec regularite, et qui n'ont cesse de la prolonger que parce que l'experience a pris fin; je regrette un peu d'avoir termine l'experience pour eux au point 36; il aurait fallu la pousser jusqu'au bout, jusqu'a ce que l'enfant se corrigeat. Ainsi le nomme And., que nous avions deja signale, est arrive a faire une ligne de 30 centimetres, en reproduisant une ligne de 6 centimetres; il eut ete curieux de savoir s'il aurait continue indefiniment, s'il serait alle jusqu'au demi-metre ou jusqu'au metre.[39] [Note 39: J'ai du m'arreter a 36 parce que mes modeles de ligne etaient de ce nombre; mais il y a un procede qui permet de continuer _indefiniment_ l'experience, ce procede consiste a dessiner les lignes sur un disque recouvert d'un ecran perce d'une fenetre, par lequel on decouvre chaque ligne isolement.] Pendant que le sujet marque des points, il peut de temps en temps faire une reflexion a haute voix; le plus souvent, il change de physionomie, fronce le sourcil a un certain moment, rougit, parait embarrasse; ces jeux de physionomie sont pour nous faciles a comprendre, par la raison que nous avons deja vu toute une serie d'eleves passer par le meme chemin, et se comporter de la meme maniere devant les obstacles. Tout ceci doit etre note avec soin. On notera egalement la lenteur et la rapidite des mouvements, les artifices que certains emploient pour mieux se rappeler la longueur des lignes, etc. Enfin, quand l'experience est terminee, il reste a interroger le sujet. Il faut lui poser un certain nombre de questions precises. Cette partie de la recherche est peut-etre la plus instructive de toutes: c'est la premiere fois que dans les ecoles j'ai eu recours a l'introspection. Je croyais jusqu'ici que lorsqu'on faisait des experiences sur des eleves d'ecole primaire elementaire, il etait inutile de les interroger sur les experiences, et de recueillir avec soin leurs impressions, comme on le fait pour les adultes; je supposais que des enfants aussi jeunes, aussi faciles a troubler et a suggestionner, aussi prompts au mensonge, ne pourraient que donner des reponses suspectes, qui loin d'eclairer les questions pourraient egarer l'experimentateur. Sans doute, tout cela est vrai; mais sur la conclusion a en tirer j'ai change d'opinion; je me suis convaincu, par la recherche que j'expose en ce moment, qu'il est possible de provoquer l'introspection meme chez des enfants de huit a dix ans, a la condition bien entendu qu'on evite plusieurs causes d'erreurs, comme: 1e la timidite de l'enfant, laquelle provoque souvent le mutisme; 2e la difficulte pour l'enfant de comprendre des termes qui n'appartiennent pas a son langage ordinaire; 3e sa suggestibilite, qui lui fait varier ses reponses suivant la nature des questions qu'on lui pose; 4e ses mensonges; 5e ses erreurs d'imagination et de jugement. [Illustration: Fig05.png--Experience de suggestibilite sur Delans., age de treize ans et demi. 1re classe. Coefficient du suggestibilite: 109. Il est douteux que cet eleve ait subi une suggestion quelconque, car a partir du point 5, il n'a point marque l'ensemble des autres points plus eloignes de la marge.] _Description des resultats d'experience_.--Je passe maintenant a l'examen des resultats, obtenus en experimentant sur 42 eleves d'ecole primaire elementaire. Nous ferons notre description en commencant par les eleves qui ont montre le moins de suggestibilite. DELANS.--Coefficient: 109. Ce sujet a-t-il ete suggestionne? On peut en douter (fig. 5)[40]. A partir du point 5, il a marque le point 6 a peu pres a la meme distance, c'est-a-dire a 43 millimetres de la marge; le point 7 a ete marque a 45 millimetres: c'est un ecart bien petit; la suggestion a ete assez faible; puis, a partir du point 7, il est revenu vers la marge, ensuite il s'en est eloigne, dessinant une ligne serpentine irreguliere qui, dans sa direction generale, est a peu pres parallele a la marge; probablement le sujet a compris que les lignes cessaient de s'accroitre; en tout cas, il s'est affranchi de la suggestion D'accroissement. [Note 40: Cette figure, comme toutes celles de ce chapitre, est la Reproduction exacte des feuilles d'experience, sauf la modification suivante: on n'a pas reproduit la feuille entiere, qui avait 12 centimetres de largeur, mais seulement la partie de cette feuille qui est occupee par les points que le sujet a marques.] Alors, demandera-t-on, pourquoi n'a-t-il pas fait toutes les lignes egales, et n'a-t-il pas aligne tous ses points sur une ligne parallele a la marge? C'est un fait qu'aucun sujet n'a trace plus de cinq ou six points en ligne droite. Pourquoi? Sans doute, parce qu'il est extremement difficile de decider qu'une serie de lignes, montree successivement, est d'egale longueur. On peut bien s'apercevoir qu'elles n'ont aucune tendance a augmenter ou a diminuer, mais il serait temeraire de certifier leur egalite. Ensuite, remarquons que le seul fait de montrer des lignes differentes eveille la suggestion que ces lignes sont de longueur differente. Quand une personne marque toutes les lignes egales, il est possible que cette personne ait su, par un moyen detourne, que les lignes etaient egales. En voici un exemple. Pendant qu'un des sujets, Monne, fait la copie des lignes, je communique a _demi-voix_ au directeur, present dans le cabinet, la reflexion que si les sujets font d'ordinaire les lignes differentes de longueur, c'est que comme ces lignes sont distinctes, l'eleve ne peut croire qu'elles sont egales. Tout ceci est dit a demi-voix, et il fallait que l'eleve fut bien attentif pour m'entendre; il m'a entendu, c'est certain, sa feuille d'observation le prouve, car aussitot apres, a partir du neuvieme point, il a, sans ombre d'hesitation, aligne tous ses points parallelement a la marge. [Illustration: Fig06.png--Experience de suggestibilite sur Monn., age de douze ans et demi, 1re classe. Influence d'une parole dite a voix basse. Au moment ou le sujet marquait le 8e point, il a surpris quelqu'un disant que les lignes etaient egales.] Delans...., celui qui a le coefficient de suggestibilite le plus faible, s'etait egalement montre tres peu suggestible dans la premiere experience. C'est un des garcons les plus ages de l'ecole, il a quatorze ans passes, il est en 1re classe, il a une physionomie d'adulte; un peu en retard dans ses etudes, il vient d'obtenir cette annee seulement son certificat d'etudes. On ne le range point parmi les eleves dociles; il a une tendance a resister. Les eleves suivants ont tous une suggestibilite plus grande. MIEN. C'est un enfant assez jeune, faisant partie de la 3e classe. Son coefficient de suggestibilite est de 121. Il s'est laisse entrainer par la suggestion jusqu'au point 7, ce qui fait un entrainement de 12 millimetres; puis il s'est corrige, avec le point 8; et on peut se demander si a partir de ce point 8 il a subi a quelque degre l'influence de la suggestion, ou au contraire s'il est parvenu a y echapper. C'est un point d'interrogation qui se pose: pour tous les sujets dont la suggestibilite est faible; la question a donc une portee generale et elle vaut la peine d'etre examinee avec soin. Pour la resoudre, il faut faire un examen minutieux de chaque point, et alors on arrive a constater un fait extremement curieux: c'est que l'influence d'une suggestion faible se manifeste par des caracteres tellement nets qu'on ne peut pas en revoquer l'existence. Voici comment nous faisons cette constatation; tout point que l'eleve marque peut se trouver, par sa position, plus eloigne de la marge que le point precedent, ou plus rapproche de la marge: le premier genre d'ecart se fait dans le sens de la suggestion, puisque la suggestion a pour but de faire paraitre les lignes plus grandes qu'elles ne le sont en realite; et tout ecart de la seconde espece se fait dans le sens d'une lutte contre la suggestion. Maintenant, j'ajoute bien vite qu'il n'est pas absolument prouve qu'un ecart vers la droite est un _ecart de suggestion_, et qu'un ecart vers la gauche est un _ecart de correction_, car il existe aussi incontestablement ce qu'on pourrait appeler des _ecarts de hasard_. Le sujet indecis doit de temps en temps marquer certains points, au hasard, sans y attacher d'importance. On ne peut donc pas, lorsqu'on cherche a etablir la signification d'un point en particulier, affirmer avec certitude qu'il est du a une suggestion, ou a une correction, puisqu'il peut etre du simplement au hasard. Par hasard, j'entends tout simplement des causes autres que la suggestion et la resistance a la suggestion; j'entends ces petites causes, presque imperceptibles, qui agissent sur nos mouvements, et qu'il serait fort difficile de decrire en detail. Mais en revanche s'il est difficile d'eliminer la part du hasard dans l'examen individuel de chaque point, on peut faire cette elimination dans les moyennes. Groupons ensemble tous les ecarts de suggestion, groupons ensemble tous les ecarts de correction, cherchons si ces deux especes d'ecarts ont des caracteres differents; les ecarts de hasard, se trouvant repartis indifferemment dans ces deux groupes, se compenseront et s'annuleront. [Illustration: Fig07.png--Experience de suggestibilite sur Lac., 13 ans, 2e classe. Coefficient de suggestibilite: 136. L'eleve n'a cede a la suggestion que jusqu'au point 7, il s'est ensuite repris.] Or, il apparait nettement que les ecarts de correction et les ecarts de suggestion ont des caracteres tout differents; les premiers sont moins nombreux que les seconds, et de plus, ils sont plus grands; ce qui signifie, traduit en termes moins abstraits, que la suggestion de l'experience a une action douce, continue, relativement a l'effort de correction, qui est plus brusque et intermittent. C'est ce dont on peut se convaincre en faisant la somme du nombre des ecarts et la somme de leur valeur. Ainsi, pour Mien, chez lequel le phenomene que nous venons de decrire est a peine sensible, on trouve: Valeur des ecarts Nombre des ecarts Nombres des ecarts en millimetres. de correction ayant de suggestion ayant cette valeur. cette valeur. 12 1 0 9 1 0 8 1 1 7 1 1 6 0 1 4 1 4 3 1 1 2 1 0 En calculant ces chiffres, on voit que le nombre total des ecarts de correction a ete de 7, et le nombre total des ecarts de suggestion a ete de 8, par consequent un peu plus fort; d'autre part, si on fait le total des millimetres en additionnant la valeur des ecarts de chaque espece, on trouve que les ecarts de correction s'elevent en moyenne a 6mm,4, tandis que la valeur moyenne des ecarts de suggestion est plus faible, de 3mm. Ainsi les ecarts de suggestion sont superieurs en nombre, moindres en valeur. La difference est faible, et certainement il faudrait la considerer comme negligeable si on ne la rencontrait pas plus accentuee chez beaucoup d'autres eleves. NIL.--Son coefficient est 125. Lui aussi est alle jusqu'au point 7 sans se douter de rien; il a donc fait, comme le precedent eleve, 2 points avant de se corriger; puis il est revenu vers la marge, et s'y est maintenu parallelement. Mais on peut remarquer chez ce sujet comme chez Mien., qu'il y a eu apres le point 5, _persistance d'une suggestion tres faible d'accroissement, contre laquelle le sujet a continuellement lutte_, car il a fait 10 ecarts de correction et 12 ecarts de suggestion; et d'autre part, la valeur moyenne des ecarts de correction a ete de 6mm,4, et celle des ecarts de suggestion a ete de 3mm,3; ainsi, cet eleve, quand il s'est corrige, a fait des ecarts plus grands et plus brusques que lorsqu'il a obei a la suggestion; celle-ci a ete plus douce et plus continue. ABRAS.--Suggestibilite faible, 125. Il s'est corrige tres vite, des le 7e point; mais la suggestion a persiste faiblement, car il a fait 13 ecarts de suggestion, contre 10 ecarts de correction, et la valeur moyenne des ecarts de suggestion est de 3mm,2, tandis que celle de ses ecarts de correction est plus forte, 7mm,6; nous connaissons maintenant la signification de ces chiffres. LAC.--Suggestibilite faible, 136. Sa feuille, reproduite dans la figure 7, montre qu'il n'a jamais marque d'ecarts plus grands que 4 millimetres, a partir du point 5. Probablement, il a ete tres mefiant. Il a subi l'influence de la suggestion jusqu'au point 7; mais, chose curieuse, il a diminue ses ecarts des le point 5; jusque la, il faisait des ecarts de 8 millimetres; a partir du point 5, il diminue les ecarts, il n'en fait plus que de 4 millimetres, cela indique une certaine finesse de perception. On rencontre des exemples analogues chez d'autres eleves. A partir du point 8, a-t-il ete soustrait a la suggestion? C'est douteux. Il a fait 6 ecarts de suggestion, contre 4 ecarts de correction. MATH.--Suggestibilite de 138. C'est au 6e point qu'il se corrige. Il avait deja une demi-correction au 7e point qu'il avait fait de 4 millimetres comme ecart, alors que tous les ecarts precedents etaient de 8 ou de 12 millimetres. GESBE.--Suggestibilite: 138. Au 9e point seulement il se corrige, puis il est legerement repris par la suggestion et finalement il marque des points rigoureusement equidistants, dont la distance a la marge est comprise entre le point 7 et le point 8. MARCHA.--Suggestibilite: 140. Cet eleve a ete _tres lent_ a s'apercevoir de l'erreur qu'il commettait; c'est au 13e point seulement qu'il est revenu en arriere; mais il semble avoir eu, avant de marquer le point 13, une demi-conscience de son erreur, car a partir du 4e point il a fait des ecarts suggeres de 4 millimetres seulement, alors que les ecarts precedents etaient de 12 millimetres et meme de 16 millimetres. L'effort de correction (au 13e point) a ete brusque et tres grand, de 12 millimetres. A partir de ce 13e point, qui marque l'endroit precis ou le sujet a repris possession de lui-meme, il y a eu lutte entre l'automatisme de la suggestion et les efforts de correction, lutte lente dans laquelle on discerne une progression des points vers la marge. Il a eu 12 ecarts de suggestion, et 9 de correction, et la valeur moyenne des premiers est egale a 5mm, tandis que celle des seconds est egale a 8,4 mm; ce qui est conforme a la regle habituelle. En resume, chez tous les sujets dont l'etude precede, les trois faits suivants se produisent avec plus ou moins de nettete: 1o Une suggestion se manifestant apres le point 5, suggestion comprenant un nombre variable de points, et dans laquelle les ecarts sont d'ordinaire rapetisses relativement a ce qu'ils etaient avant le point 5; 2o Une correction, tantot forte, tantot faible, tantot brusque, tantot progressive; 3o Apres la correction, le sujet se maintient a peu pres a egale distance de la marge, comme s'il etait averti du peril de la suggestion auquel il vient d'echapper; l'analyse montre, il est vrai, que les ecarts positifs (eloignant de la marge) sont plus nombreux et plus faibles que les ecarts negatifs (rapprochant de la marge) caracteres qui sont precisement ceux de l'automatisme en conflit avec le sens critique. Mais cette influence persistante de la suggestion est tres faible, et il est juste de considerer tous les sujets precedents comme etant parvenus assez vite a se corriger et a se reprendre. Les cas qui vont suivre appartiennent a une autre categorie; ce sont des sujets chez lesquels la suggestion a une influence plus forte et suspend le sens critique. Ne pouvant decrire les reactions de tous nos sujets, nous signalerons les plus typiques, laissant de cote les cas intermediaires, mixtes, moins bien tranches. DESVA.--Suggestibilite: 141. Ce cas est peut-etre le plus interessant de tous. C'est un cas type dans lequel des phenomenes, ordinairement tres vagues, de lutte entre l'automatisme de la suggestion et le sens critique sont portes a un tel degre de precision qu'on ne peut plus en douter. La suggestion, comme nous venons de le montrer, a un mode d'action faible et continu, le sens critique a un mode d'action fort et intermittent. Nous n'avons pu entrevoir cette difference dans le mode d'action des deux forces qu'en faisant le total des ecarts de suggestion et des ecarts de correction, et en etablissant la moyenne de la valeur de ces deux especes d'ecarts; les differences numeriques ont toujours ete, jusqu'ici, extremement faibles, et si elles nous ont paru quand meme importantes, c'est parce que nous les avons trouvees constantes. Jamais nous n'avons encore rencontre un eleve chez lequel les ecarts de correction seraient faibles et continus, et les ecarts de suggestion forts et intermittents; et si ce cas peut se presenter--ce qui doit etre, car toutes les varietes sont possibles--nous supposons qu'il doit etre relativement rare. Or, chez Desva (fig. 8), nous trouvons que sur 36 ecarts, il y a seulement 3 corrections, et par consequent 33 suggestions; et de plus, les 3 ecarts de correction ont une valeur considerable, tandis que les ecarts de suggestion sont extremement faibles; c'est donc la demonstration tres claire d'une particularite mentale qui jusqu'ici etait plutot soupconnee que demontree. Ce sujet a ete tres lent a se corriger; il ne l'a fait qu'au 13e point; mais des le 6e, il a eu une demi-conscience que les lignes ne s'accroissaient pas comme auparavant; en effet, les premiers ecarts qu'il marquait avaient une valeur de 8 ou de 12 millimetres; a partir du point 5, il les reduit d'abord a 4 millimetres jusqu'au point 8; il faut suivre sur la figure le trace de ce ralentissement; au 9e point, il diminue encore l'ecart, il le fait de 2 millimetres; au 10e point il le fait encore de 2 millimetres; au 11e point, il n'ose plus avancer, ni reculer, il fait le point a la meme distance que le precedent; et le 12e est a 3 millimetres a droite; ici un ecart tres brusque, un retour en arriere; le 13e point presente un ecart de correction de 11 millimetres; le 14e point est une correction supplementaire de 4 millimetres. Ainsi, le sujet fait la une correction totale de 15 millimetres, ce qui est beaucoup pour lui. Puis, ceci fait, il est repris par la suggestion, et celle-ci l'entraine pendant les 9 points suivants; seulement, les ecarts de suggestion sont tres faibles, car avec ces 9 points il ne fait un avancement a droite que de 14 millimetres, ce qui est tres peu de chose, ce qui fait moins de 2 millimetres par point. Puis, au point 24, nous voyons le retour tres regulier du phenomene precedent: une correction enorme de 20 millimetres; c'est comme si le sujet se reveillait brusquement de son automatisme, rompait le charme, reprenait possession de lui-meme. Et cette correction enorme une fois faite, la suggestion faible et continue reprend, elle dure longtemps, elle va du 24e ou 36e point; seulement elle s'est encore affaiblie, car elle ne fait faire que 1 millimetre de progression par point vers la droite, tandis que precedemment, avec 9 points seulement, le sujet avait fait 14 millimetres. Ici s'arrete l'experience. [Illustration: Fig08.png--Experience de suggestibilite sur Desv., douze ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilite: 141. A deux reprises, apres les points 12 et 23 le sujet se corrige fortement, mais aussitot apres il est repris par la suggestion.] Ce sujet est donc bien distinct des precedents, puisqu'il n'a pas reussi, comme eux, a se debarrasser de l'illusion. Le cas de Desva... est assez rare; je n'en puis citer qu'un seul du meme genre, celui de Mulle, qui a une suggestibilite tres forte, de 270. Jusqu'au 16e point, Mulle a obei a la suggestion avec une regularite tres grande, et presque tous les ecarts qu'il a marques sont egaux; puis, brusquement, sans que rien avertisse de cette sorte de coup de tete, il se corrige au 17e point; la correction est enorme, de 56 millimetres; c'est une correction qu'on peut considerer comme incoordonnee. Puis, tout de suite apres, le sujet est repris par la suggestion, et il marque une serie de points qui sont assez regulierement disposes en ligne droite; seulement les ecarts de cette serie de points sont plus petits que dans la serie precedente. Les corrections de ce genre, si fortes, et suivies aussitot par une reprise de la suggestion, me semblent bien caracteristiques. Je les interprete de la maniere suivante: le sujet, d'abord entraine par l'automatisme, s'apercoit brusquement que la ligne du modele est beaucoup plus petite que les lignes qu'il pointe; jusque la, il ne s'en est pas doute, parce qu'il a regarde tres vaguement la ligne du modele. Quand il s'apercoit de son erreur, il la corrige aussitot en revenant vers la gauche; mais tout en se corrigeant, il conserve la suggestion que les lignes du modele presentent un accroissement regulier de longueur: cette suggestion la, il ne la corrige pas, il en reste dupe. [Illustration: Fig09.png--Experience de suggestibilite sur Bien..., douze ans, 2e classe. Coefficient: 192. Ce sujet s'est laisse entrainer par la suggestion, sans resister, jusqu'au point 13; ensuite, il s'est fortement corrige, et il est revenu vers la marge, affranchi completement de la suggestion.] Voici un mode de reaction beaucoup plus frequent; on le rencontre chez Bien, March, Duss, Mouss, Pet, et beaucoup d'autres encore. Nous prendrons comme objet de description le cas de Bien..., qui est tres net (fig. 9). L'eleve a ete fortement influence par la suggestion; il s'est laisse entrainer sans resistance jusqu'au point 13, qui est fort loin de la marge; mais a ce moment, il s'est apercu de l'erreur dans laquelle il etait tombe, et il s'est corrige tres fortement; sa correction a ete progressive, et l'ensemble des points qu'il a marques l'ont ramene vers la marge. C'est un exemple de sujet qui, apres avoir ete tres fortement suggestionne, s'est affranchi de la suggestion d'une maniere complete et definitive. On peut aussi se rendre compte, d'apres la figure 9, que chez lui les ecarts de suggestion sont superieurs en nombre et inferieurs en valeur aux ecarts de correction. Autre categorie; certains sujets subissent une suggestion continue, jusqu'a la fin de l'experience, sans se corriger nettement; ils ne cessent pas de marquer des points qui, dans leur ensemble, s'eloignent de plus en plus vers la droite; appartiennent a ce type Metz, Clou, Theve, Lenorm, Ros, Bon, Uhl. Je me bornerai a decrire le cas de Metz, qui est peut-etre le plus clair et le plus typique; c'est pour cette raison que j'ai publie sa feuille (fig. 10). Il est alle jusqu'au point 10 en subissant l'action de la suggestion; a partir de ce point 10, la suggestion s'est affaiblie, elle n'a cependant pas cesse; elle continue, sans irregularite, a se faire sentir jusqu'au trente-sixieme point, produisant a peu pres 1 millimetre d'ecart par point. La figure 10 contient, sous forme de petits cercles, les rectifications que le sujet a faites apres coup; nous reviendrons dans un moment sur ces rectifications. Nous terminons par un groupe tout special d'eleves, le groupe des parfaits automates. La caracteristique du groupe est de faire des ecarts de suggestion qui sont egaux entre eux, et qui sont egaux en outre aux ecarts percus, et representes par les points 1 a 5. Il resulte de cette egalite que la serie de points marquee sur le papier se developpe tres regulierement en ligne droite; c'est un caractere qui saute aux yeux. Il nous avertit de suite que l'eleve ne s'est nullement doute qu'il marquait des points trop loin de la marge; aucune tentative de correction n'a eu lieu: c'est de la suggestion operant tres regulierement, et avec toute sa force. Voila la description theorique de cette famille de sujets; mais il y en a peu, evidemment, qui ne presentent pas quelque petite irregularite. [Illustration: Fig10.png--Experience de suggestibilite sur Metz, dix ans, 1re classe. Coefficient: 207. Ce sujet ne s'est jamais corrige, mais a partir du point 10, il n'a cede que tres lentement a la suggestion. Les o indiquent les rectifications faites quand l'experience est terminee.] [Illustration: Fig11.png--Experience de suggestibilite sur Bout, douze ans, 1re classe. Coefficient: 325. Type automatique: les points sont disposes en ligne droite; seulement a partir du 9e point, le sujet a un peu diminue ses ecarts. La figure est une reduction de moitie (les carres ont 2 millimetres de cote, tandis que dans la feuille originale, ayant servi a l'experience, ils avaient 4 millimetres de cote). Les o indiquent les rectifications faites apres coup.] HENRI BOUT.--Coefficient: 325 (fig. 11). C'est l'automatisme absolu, sauf qu'a partir du 9e point il a reduit de moitie les ecarts; mais il ne s'est jamais corrige, il n'est jamais revenu en arriere. Cette suggestibilite est d'autant plus curieuse qu'il s'agit d'un enfant de douze ans, appartenant a la 1re classe. Nous avons deja dit de cet eleve qu'il avait ete tres suggestible dans la premiere experience. Il en est de meme de Diem, qui est plus jeune. [Illustration: Fig12.png--Experience de suggestibilite sur Poire, douze ans, 1re classe. Coefficient de suggestibilite: 437. La feuille etant trop grande, nous avons ete obliges, pour la reproduire, de supprimer 7 points a droite qui continuaient la direction des autres points et de reduire la feuille de moitie.] Poire.--Coefficient: 437 (fig. 12). Un des exemples les plus etonnants d'automatisme. Cet eleve a marque toujours des ecarts egaux depuis le 5e jusqu'au 25e point: c'est l'automatisme schematique. Cependant cet enfant a douze ans et demi, il appartient a la 1re classe. Il devrait avoir un coefficient encore plus eleve, et meme le coefficient maximum; mais l'experience n'a ete poussee pour lui que jusqu'au point 25. On se demande a quoi pouvait lui servir de regarder le modele, sur lequel il jetait les yeux chaque fois. On se demande aussi jusqu'ou il pourrait etre amene a exagerer la longueur de la ligne modele. Il en est de meme de Mas., Hube., Tix., And., Gouje. Ce sont tous de parfaits automates, ayant marque la serie de points en ligne droite. Trois de ces quatre enfants sont en 4e classe, et doivent sans doute leur suggestibilite a leur tres grande jeunesse; l'un d'eux, And., est plus age. Nous regrettons de ne pas pouvoir publier leurs feuilles, elles sont trop grandes. Rappelons qu'And., le plus suggestible de tous, a fait des lignes dont la derniere n'a pas moins de 30 centimetres! C'est un des cas qui montrent le mieux l'utilite des methodes nouvelles que nous presentons. Il est evident que quelques-uns de ces eleves doivent s'apercevoir de l'erreur enorme qu'ils commettent, mais ils n'osent pas se corriger. Chez Mous, Martin, Van, ce developpement automatique n'est pas indefini, il se prolonge environ jusqu'au 20e point: puis le sujet se reprend, se corrige plus ou moins, modifie sa ponctuation; chez d'autres, l'automatisme est plus durable, plus regulier; nous n'affirmerons pas, bien entendu, que ceux que nous considerons comme des automates parfaits n'ont jamais eu un doute ni un soupcon; mais ce doute et ce soupcon, s'ils se sont produits, n'ont pas reussi a modifier la conduite de l'enfant. INTERROGATOIRE DES SUJETS Quand l'experience est terminee, j'interroge d'habitude l'enfant, pour connaitre les impressions qu'il a eprouvees. Je lui adresse la parole le plus amicalement possible, pour ne pas le troubler; et tout en lui parlant, j'ecris rapidement au crayon les reponses qu'il me fait; ces reponses, je les reproduis textuellement, sans les abreger; j'abrege seulement mes questions, qui, comme c'est l'habitude pour le langage parle, renferment beaucoup de redites. Cet interrogatoire a pour but de savoir jusqu'a quel point le sujet a ete dupe de l'illusion, a ete trompe par la suggestion de l'accroissement des lignes. Cet interrogatoire est extremement delicat a conduire. Si on parle avec un peu d'autorite, non seulement on fait dire aux enfants tout ce que l'on veut qu'ils disent, mais encore on reduit le plus grand nombre d'entre eux au silence. Beaucoup montrent pendant le tete-a-tete une tres grande timidite, et il faut employer une patience et une douceur infinies pour delier leur langue et obtenir des aveux. L'interrogatoire prend facilement le caractere d'une confession. On s'en etonne soi-meme a la reflexion, et on se demande pourquoi l'entretien suscite cette timidite et meme cette fausse honte chez ces gamins de Paris. Je pense que la raison en est que l'enfant se sent vaguement pris en faute, et reconnait que pendant l'experience des lignes il a manque d'attention. Notre interrogatoire ne s'adresse pas indistinctement a tous nos sujets. Ceux qui ont a peu pres echappe a la suggestion ont ete mis hors de cause. J'ai cru qu'ils n'ont point de confidences interessantes a nous faire puisqu'ils n'ont pas obei a la suggestion, mais je regrette maintenant cette elimination. Je n'ai interroge que ceux qui ont ete reellement suggestionnes; et les plus curieux a interroger peut-etre sont ces petits enfants de sept ans qui ont obei a la suggestion avec un automatisme parfait. A la premiere question posee: "_Etes-vous content de ce que vous avez fait_?" Il est bien rare de recevoir une reponse negative. La question est tres vague, elle a du reste une tournure optimiste, et l'enfant repond d'habitude d'un ton satisfait: "Oui, monsieur". Si on continue en precisant un peu: "_Pensez-vous avoir commis des erreurs_?" Alors l'enfant devient plus reflechi, quelque peu soucieux, mais en general il ne repond pas encore; ce qu'on lui demande n'est pas assez clair pour lui. Il faut preciser davantage, et lui dire: "_Avez-vous fait vos lignes trop courtes ou trop longues_?" C'est la le mot decisif; a part les eleves qui reellement n'ont commis que des erreurs insignifiantes, la majorite des autres repond sans hesiter: "J'ai fait les lignes trop longues." Bien rares sont ceux qui les trouvent trop courtes. Cet aveu semble demontrer que le sujet a eu une demi-conscience de l'illusion que la suggestion a produite; mais cette interpretation ne me parait pas absolument demontree. Je crois que, quelque precaution qu'on y mette, on suggestionne un peu l'enfant en lui demandant s'il a fait des lignes trop courtes ou trop longues. Bien entendu, je me garde d'accentuer un des qualificatifs, et je les prononce tous les deux avec le meme ton de voix; mais par la j'attire l'attention de l'enfant, tres fortement, sur une erreur relative a la longueur des lignes, je l'aide par consequent a prendre conscience de son erreur, et cette conscience qu'il en a maintenant, retrospectivement, grace a ma demande, me parait etre beaucoup plus nette que celle qu'il a pu avoir au moment meme ou il tracait les lignes. Je ne puis rien affirmer, touchant des phenomenes aussi intimes et aussi fuyants: je note seulement mon impression personnelle. Par l'interrogation methodique, je crois qu'on renforce un etat de conscience tres faible, comme--qu'on me permette cette comparaison de photographe--en developpant une plaque impressionnee on complete l'action de la lumiere sur cette plaque. Quand un enfant dit qu'il a fait les lignes trop longues, il peut vouloir dire par la que l'exces de longueur est tres petit ou bien tres grand; il faut s'entendre, le faire preciser; et pour eviter toute suggestion verbale, je remets la plume entre les mains de l'enfant, et je le prie de se corriger, en marquant par des cercles les endroits ou les lignes auraient du etre terminees. Les figures 8, 10 et 11 contiennent des exemples de ces corrections. Il est vraiment singulier que l'enfant puisse ainsi corriger son travail, et le corriger le plus souvent dans le bon sens, alors qu'il n'a pas eu le loisir de revoir les lignes modeles. Il n'obeit pourtant pas a une suggestion precise de ma part, puisque je lui ai pose la question en termes ambigus, lui laissant la liberte de decider si les lignes etaient trop longues ou trop courtes. Pourquoi donc est-il capable de corriger et d'ameliorer son travail, sans revoir le modele? Je crois que c'est parce qu'il a cesse d'etre sous l'influence de la suggestion; il n'est plus entraine, pousse dans une certaine voie, il a repris possession de lui-meme, comme un sujet qu'on reveille du sommeil hypnotique. Quelle est donc la cause qui, dans nos experiences, _reveille_ l'enfant et le fait echapper a la puissance de la suggestion? Certes, le mot reveil est employe ici dans un sens tout a fait metaphorique; on n'a pas a reveiller l'enfant puisqu'il n'a pas ete endormi; mais quelque chose de semblable au reveil hypnotique se produit en lui. Je pense que la raison de ce changement d'etat consiste dans l'interrogation qu'on lui adresse, interrogation qui a pour effet de changer l'orientation de ses idees en attirant son attention sur les erreurs qu'il a pu commettre; c'est la faire appel a son sens critique, qui a eu le tort de ne pas s'exercer suffisamment pendant l'experience; c'est donc de son sens critique endormi qu'on provoque le reveil. Nous donnons ici la liste de ces rectifications. Quelques eleves sont portes sur la liste comme ne s'etant pas corriges du tout; il faut s'entendre sur ce point; en realite, quelques-uns de ces eleves n'ont point reconnu avoir commis d'erreur, tandis qu'il y en a d'autres auxquels la question d'erreur a corriger n'a pas ete posee. Cet oubli, que nous regrettons, mais qu'il n'est plus temps de reparer, tient au caractere tatonnant de ces recherches. Voici la liste et la description des rectifications que les eleves ont faites. LISTE DES RECTIFICATIONS FAITES PAR LES ELEVES DELANS, 0. NIL, regularise un point quelconque. ABRAS, 0. MATH., allonge le 7e point de 4 millimetres, allonge un autre point de 8 millimetres. GESB., 0. MARCH., raccourcit de 8 millimetres les lignes de 6 a 10, tout en les laissant croitre; raccourcit aussi de 12 millimetres les points 16 et 17. DESVA., raccourcit toutes les lignes a partir de la 7e, et les raccourcit de maniere a rendre leur ensemble plus uniforme et plus regulier, mais les laisse croissantes (voir fig. 8). SPEN., une seule correction insignifiante. BORE., 0. SAGA., corrections tres petites, regularisant le trace. PET.H. 0. DUSS., corrections insignifiantes, regularisant le trace. FELI., 0. GEFFR. 0. MAN., regularise un peu, et d'ordinaire diminue les lignes de 4 millimetres ou de 8 millimetres, une fois de 20 millimetres. BON., 0. THEVE., diminue de 20 millimetres la 4e ligne et diminue de 40 millimetres la 6e ligne. Corrige enormement, d'environ 5 centimetres toutes les lignes, et les regularise, mais les laisse un peu croitre. DEMI., 0. MOR., corrige en moins, de 8 a 12 millimetres, 4 lignes. PET.E, 0. VASSE., 0. BIEN., 0. UHL., 0. LENOR., diminue de 4 a 8 millimetres plusieurs lignes, meme la 3e et la 4e. METZ., c'est la correction la plus forte de toutes. A partir de la 6e ligne, il fait des corrections indiquant que dans sa pensee les lignes n'ont plus augmente ou presque plus (voir fig. 10). CLOU. Il augmente les trois premieres lignes, et ensuite diminue toutes les autres; sa premiere serie de diminutions qui est tres forte, est en moyenne de 4 centimetres; elle laisse subsister l'ordre croissant des lignes; peu satisfait il recommence ensuite une seconde serie de corrections qui diminuent encore de 1 a 2 centimetres la longueur des lignes mais les laissent croissantes. ROS., 0. OBRE., augmente 5 lignes de 4 millimetres. MULLE., 0. MOUSSE, diminue fortement les lignes a partir de la 11e; la diminution la plus forte est de 4 millimetres; ces diminutions ont pour effet de regulariser la serie de points. MARTI., 0. VAN., diminue les lignes de 11 a 20; il les diminue de 8 a 20 millimetres, mais les laisse croissantes. BOU., diminue des lignes a partir de la 9e; en marque 6 egales, puis marque les autres croissantes (fig. 11). DIE., diminue toutes les lignes a partir de la 1re; les diminutions vont regulierement en augmentant d'importance depuis 4 millimetres jusqu'a 24 millimetres, laisse les lignes croissantes. AND., dans ses corrections, reproduit le type automatique; en effet, il diminue le 1er point de 8, puis les points suivants de 12, de 16, de 20, etc., de sorte que la serie de corrections forme une ligne droite, qui s'eloigne progressivement de la marge, mais moins que les points marques d'abord; la correction la plus forte est de 10 centimetres. GOUJ., 0. MAS., a partir du 18e point, marque des corrections en ligne droite, dont les premieres ont une valeur de 4 millimetres et les autres une valeur de 12 centimetres; toutes ces corrections sont en moins. HUB., 3 corrections en moins, de 8 millimetres chacune. TIX., 0. Les rectifications faites par des sujets, apres la fin de l'experience, ne doivent evidemment pas etre prises au pied de la lettre. Ce n'est pas apres avoir reproduit de memoire 36 lignes qu'on peut corriger avec surete l'une d'entre elles; les corrections doivent donc etre considerees comme la simple indication de ce que le sujet pense de son travail apres l'avoir termine, de l'idee qu'il se fait encore sur l'accroissement des lignes. Nous ne pouvons tenir compte, pour les raisons donnees plus haut, que des resultats fournis par 21 sujets. Sur ce nombre, la plupart, soit 14, ont fait des corrections dans le sens de la diminution; 2 seulement ont allonge les lignes; 2 ont fait des corrections insignifiantes; et 3 ont fait des corrections qui regularisaient la position des points. Ces regularisations sont du reste frequentes dans le cas ou le sujet diminue les lignes. En resume, on peut decrire de la maniere suivante les corrections; elles se font en moins, elles regularisent l'ensemble des points, elles laissent subsister, en la diminuant, l'indication de l'accroissement des lignes. Il s'est produit dans deux cas, pendant que le sujet s'absorbe dans la correction de sa feuille, un petit fait qui donne beaucoup a reflechir. Le sujet commence par corriger un certain nombre de ses lignes, en marquant des cercles de la maniere qu'on lui a prescrit; puis, quand son travail est termine, il n'en est pas content, et sans aucune parole de notre part, sans aucune suggestion par geste ou autrement, il fait une seconde serie de corrections, qui a pour effet de diminuer la longueur des lignes de la 1re correction. C'est par exemple le cas de Clou, qui en se corrigeant fait une serie de petits cercles assez rapprochee de la serie de points; ensuite, se ravisant, il fait une seconde serie de cercles qui est beaucoup plus rapprochee de la marge, et dont la position est beaucoup plus exacte. On voit donc que chez lui la conscience de l'erreur est allee, apres l'experience, en croissant d'exactitude: ce petit fait est a l'appui de l'interpretation que nous avons donnee plus haut; la conscience de l'erreur est surtout retrospective, elle se developpe par degres quand l'experience est terminee, et suppose que le sujet reprend possession de lui-meme. Quand un sujet a termine ces corrections, on lui pose la question suivante: "_A quel signe vous etes-vous apercu que les lignes que vous faisiez etaient trop longues_?" Beaucoup repondent par le silence timide, ce refuge si familier aux enfants; d'autres expliquent que c'est en regardant le modele qu'ils ont compris que les lignes du modele etaient plus courtes que celles qu'ils tracaient. Cette reponse est tres juste, mais dans les termes ou on nous la donne, elle est absurde; puisque l'enfant reproduisait les lignes du modele apres les avoir vues, cette perception du modele ne pouvait pas tout a la fois lui faire reproduire des lignes trop longues et lui montrer que les lignes reproduites etaient trop longues. La realite est que les sujets que la suggestion a entraines fixaient toute leur attention sur la serie de points qu'ils avaient deja marques sur la feuille, et ils marquaient un point nouveau, en se guidant d'apres la position des points anterieurs; le regard qu'ils jetaient sur les lignes modeles etait un regard distrait, machinal; puis, a un certain moment, par suite d'une circonstance quelconque, ils ont regarde plus attentivement le modele, et ils ont ete frappes de voir que comme longueur il etait beaucoup plus petit que la ligne qu'ils tracaient. Voila, ce me semble, l'explication exacte et complete. Nouvelle question que nous posons au sujet: "_A quel moment vous etes-vous apercu que vos lignes etaient beaucoup trop longues_?" Quelques-uns--ils sont rares--repondent qu'ils s'en sont apercus seulement a la fin, quand l'experience est terminee. La plupart indiquent le moment de l'experience ou ils ont compris leur erreur; l'endroit qu'ils indiquent correspond quelquefois a une correction qu'ils ont faite; quelquefois aussi, elle ne correspond a rien de precis; certains sujets disent qu'ils ont fait leur petite decouverte au moment ou les points continuaient a s'eloigner regulierement de la marge, et ou l'automatisme paraissait complet. On pourrait revoquer en doute cette assertion si elle ne se produisait pas tres frequemment, ce qui semble exclure tout mensonge. Enfin, reste la derniere question, la plus compliquee de toutes, celle qui le plus souvent n'obtient pas de reponse, et qui embarrasse beaucoup les enfants. Quand ils nous ont dit qu'ils se sont apercus depuis longtemps, par exemple en marquant le 8e point, qu'ils faisaient les lignes trop longues, alors, tout naturellement, vient la pensee de leur demander: "_Pourquoi avez-vous continue a faire des lignes trop longues, apres que vous vous etes apercu que vous vous trompiez_?" Cette question ressemble un peu a un reproche, et c'est sans doute pour ce motif que beaucoup d'enfants hesitent a repondre, rougissent ou font la moue. Du reste, ces signes de fausse honte, beaucoup d'enfants les donnent, meme pendant l'experience; j'en ai vu plusieurs qui hochaient la tete, rougissaient et paraissaient tres ennuyes pendant qu'ils marquaient leurs points, c'est une chose vraiment curieuse qu'une petite experience aussi inoffensive que celle consistant a reproduire des longueurs de lignes puisse troubler certaines tetes. C'est donc par le silence que beaucoup d'enfants se tirent d'embarras; silence obstine, regard fuyant; il y a de grands garcons de quatorze ans qu'on ne peut pas tirer de cette attitude. D'autres repondent simplement: "Je ne sais pas", ce qui est a peu pres la meme chose. Les trois quarts d'enfants d'ecole ne trouvent pas d'autre reponse. D'autres enfin donnent un motif. Ce motif est-il exact? Dans un nombre de cas, il est manifestement faux, dans d'autres cas il est au contraire assez vraisemblable, et la nature des raisons alleguees jette un jour assez vif sur le mecanisme de la suggestion. Citons quelques exemples: Van, enfant tres jeune, tres intelligent, tres vif. _D_.--Pourquoi as-tu continue a faire les lignes trop grandes? _R_.--Parce que je voulais toujours passer un carre. _D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carre? _R_.--Pour que cela fasse plus beau. Un autre, a la meme question, repond naivement: "Parce que je pensais que cela ne faisait rien qu'elles fussent grandes ou petites." Ce sont la probablement des motifs trouves apres coup, des justifications inventees a plaisir. D'autres eleves nous donnent des raisons qui nous paraissent assez vraisemblables; l'un, tout jeune, Diem, a qui je dis: "Pourquoi as-tu continue a faire les lignes trop grandes, quand tu t'es apercu qu'elles etaient trop grandes?" repond: "Parce que j'avais peur que vous ne me les fissiez recommencer". Cette reponse laisse deviner une crainte de mal faire, de deplaire au professeur, en faisant des corrections qui altereraient la regularite de la copie. Un autre eleve, beaucoup plus age, Clou, intelligent et appartenant a la 1re classe, s'arrete au milieu d'une experience, pour me demander s'il est permis de marquer des points vers la marge. Il s'imaginait donc que c'etait defendu. Ce sentiment de crainte a du bien probablement peser sur plusieurs de nos sujets; il a ete avoue par quelques-uns. En resume, notre interrogation nous permet de savoir jusqu'a quel point le sujet s'est rendu compte de l'illusion, quand on l'interroge apres coup. C'est la une donnee utile qu'il faut ajouter aux autres. Beaucoup de sujets ont conscience d'avoir fait les lignes trop longues, beaucoup moins de sujets peuvent expliquer pourquoi ils les faisaient trop longues et enfin nous n'en avons pas rencontre un seul qui nous ait explique clairement pourquoi il a continue a allonger les lignes apres s'etre apercu de son erreur. Cette inconscience plus ou moins accentuee ne saurait nous etonner, puisqu'elle est le propre de la suggestion hypnotique[41], mais il est bien curieux de la rencontrer dans une experience scolaire. [Note 41: Voir a ce propos _Magnetisme animal_, par Binet et Fere, p, 154; quand un sujet suggestionne pendant une hypnotisation conserve sa suggestion a l'etat de veille, il la croit spontanee et cherche a se l'expliquer.] Je reproduis quelques interrogatoires d'eleves. INTERROGATOIRE DE DIEM ... _D_.--Es-tu content? _R_.--Oui, monsieur. _D_.--C'est exact, ce que tu viens de tracer? _R_.--Non. _D_.--Pourquoi? _R_.--Je les ai prises trop grandes. _D_.--Corrige-les. (Il les corrige et fait les lignes plus petites). _D_.--Tu penses que les lignes ne vont que jusque-la? _R_.--Oui. _D_.--Comment t'en es-tu apercu? _R_.--J'ai regarde. _D_.--Tu t'en es apercu en faisant les lignes, ou apres les avoir faites? _R_.--Je m'en suis apercu en les faisant; je me suis dit: Je les ai faites trop grandes. _D_.--Pourquoi as-tu continue a les faire trop grandes? _R_.--Parce que j'avais peur que vous ne me les fassiez recommencer. INTERROGATOIRE DE JEAN GOUJE. _D_.--Es-tu content de ce que tu as fait? _R_.--Oui, monsieur. _D_.--Tu crois que tu ne t'es pas trompe? _R_.--Si, monsieur, je me suis trompe. _D_.--En quoi t'es-tu trompe? _R_.--Mes lignes n'ont pas la meme longueur que celles que vous m'avez montrees. _D_.--Quelle faute as-tu commise? _R_.--Les mesures sont plus grandes. _D_.--De combien? _R_.--Je ne sais pas. _D_.--Si on te disait: tu peux te corriger, quelle correction ferais-tu? _R_.--Je ne sais pas. En les voyant, je me disais: elles sont un peu plus grandes que celles que le monsieur me montre. _D_.--Marque jusqu'ou tu serais alle en te corrigeant. _R_.--A peu pres la. (Il raccourcit les lignes.) _D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes, si tu t'en es apercu? _R_.--Je ne sais pas, monsieur. INTERROGATOIRE D'AND. _D_.--Ca a bien marche? _R_.--Oui. _D_.--Tu penses n'avoir pas fait d'erreurs? _R_.--Si. _D_.--Quelle erreur? _R_.--Je me suis trompe en marquant les points, parce que j'ai saute deux lignes au lieu d'une. _D_.--Comme longueur, penses-tu que tes lignes sont exactes? _R_.--Oui. _D_.--Ou est le commencement de cette ligne-ci? _R_.--Ici (la marge). _D_.--Est-ce pareil a la ligne que je t'ai montree? _R_.--Non, la ligne que vous m'avez montree etait plus petite. _D_.--Alors, corrige-toi. _R_.--(Il se corrige). Je crois que je les ai faites toutes trop grandes. (Il rougit, parait mefiant, parle tres peu, il est tres lent dans ses mouvements; d'apres ses corrections, les lignes gardent un ordre croissant). _D_.--Quand tu travaillais, tu ne t'apercevais pas que c'etait trop grand? _R_.--Non. _D_.--Quand t'en es-tu apercu? _R_.--Quand j'ai eu fini. INTERROGATOIRE DE VAN. _D_.--Es-tu content? _R_.--Oui. _D_.--Penses-tu avoir bien fait? _R_.--Non. _D_.--Pourquoi dis-tu cela? _R_.--Je ne sais pas. _D_.--Si on te permettait de te corriger, le ferais-tu? _R_.--Oui (embarras). _D_.--Dans quel sens t'es-tu trompe? Tu les as faites trop grandes ou trop petites? _R_.--Trop grandes. _D_.--Marque leur vraie grandeur. (Il rapetisse les lignes, mais leur conserve un ordre croissant.) _D_.--Quand donc t'es-tu apercu que tu les faisais trop grandes? _R_.--(Nettement.) A la fin. _D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes? Y a-t-il quelque chose qui t'a oblige a les faire trop grandes? _R_.--Parce que je voulais toujours passer un carre. _D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carre? _R_.--Pour que cela fasse plus beau. _D_.--Comment t'es-tu apercu tout a coup a la fin que tu faisais trop grand? _R_.--Parce que les autres fois je ne regardais pas bien le modele. INTERROGATOIRE DE MULLE. _D_.--Es-tu content de ton travail? _R_.--Pas beaucoup. _D_.--Quel genre d'erreur as-tu fait? _R_.--J'ai fait les lignes trop longues. _D_.--Pourquoi es-tu revenu deux fois a la marge? _R_.--Parce que je m'etais trompe. _D_.--Comment as-tu vu que tu t'etais trompe, que tu avais fait la ligne trop longue? _R_.--Par celle qui suivait. _D_.--Ou t'es-tu apercu que tu faisais trop long? _R_.--La. (Il montre un endroit de la feuille.) _D_.--Tu le savais? _R_.--Oui. _D_.--Pourquoi alors as-tu continue a les faire trop longues? (Long silence.) INTERROGATOIRE DE THEVE. _D_.--Es-tu content? _R_.--Oui. _D_.--Es-tu content de ton travail? _R_.--Non. _D_.--Tu penses avoir commis des erreurs? _R_.--Oui. _D_.--Quelles erreurs? _R_.--(Silence.) _D_.--Penses-tu avoir fait les lignes plus longues ou plus courtes que le modele? _R_.--Plus grandes. _D_.--Corrige-les, indique leur longueur exacte. _D_.--Ou as-tu fait les lignes trop longues? _R_.--Ici. _D_.--Comment t'es-tu apercu que c'etait trop long? _R_.--Parce que c'etait plus long que le trait (que le modele). _D_.--Pourquoi as-tu continue a les faire trop longues, puisque tu le savais? _R_.--(Silence.) Parce que je n'ai pas ose revenir (vers la marge). _D_.--Tu pensais donc que c'etait defendu? _R_.--Non, monsieur. INTERROGATOIRE DE MOUSSE. _D_.--Es-tu content? _R_.--Oui, monsieur. _D_.--Tu n'as pas fait d'erreurs dans ton travail? _R_.--Je crois bien que dans ces lignes la j'ai trop eloigne (de la marge). _D_.--Veux-tu essayer de te corriger? _R_.--(Il se corrige et fait des differences tres nettes, il raccourcit ses lignes). _D_.--Quand t'es-tu apercu que les lignes que tu faisais etaient trop grandes? _R_.--Quand je vous l'ai demande (ce sujet a demande brusquement pendant l'experience: _peut-on reculer_?) _D_.--A quoi t'es-tu apercu que tu faisais trop long? _R_.--Je voyais bien que les traits sur les pages que vous me montrez n'etaient pas aussi longs que ca. _D_.--Pourquoi n'as-tu pas fait plus court, alors? _R_.--Je ne m'en etais pas encore apercu. _D_.--Pourquoi donc m'as-tu demande la permission de les faire plus courtes? _R_.--Sur le moment je croyais que les lignes allaient en augmentant, et alors je vous ai demande la permission. _D_.--Mais tu avais le droit de les faire plus courtes. _R_.--Je n'en etais pas sur si j'en avais le droit. _Comparaison des deux experiences faites sur l'influence d'une idee directrice_.--Nous faisons cette comparaison pour savoir si deux experiences, qui ont eu le meme caractere et le meme but donnent en general le meme classement des eleves, ou si au contraire il peut se produire des differences telles qu'un sujet quelconque, juge tres suggestible d'apres la premiere experience, sera juge tres peu suggestible d'apres la seconde. Ce point est important. En psychologie individuelle, il importe que les epreuves donnent pour chaque personne un resultat aussi constant que possible; si le resultat etait extremement variable, et pouvait varier dans une proportion considerable sous l'influence de causes d'erreur tres faibles, et tres difficiles a eviter, il faudrait evidemment rejeter cette epreuve comme peu satisfaisante. On ne s'est pas beaucoup preoccupe jusqu'ici en psychologie individuelle, de la constance des resultats; il suffit cependant d'y reflechir un moment pour comprendre que c'est un probleme de premier ordre. A quoi bon mesurer la memoire, la force musculaire ou la sensibilite tactile d'un individu, si ces mesures, quoique faites avec le plus grand soin, varient d'un jour a l'autre dans des proportions telles qu'elles cessent de caracteriser l'individu? Il y a probablement un degre de constance qui doit varier avec la nature de la fonction mesuree, et aussi avec le dispositif employe pour operer la mesure; mais ce sont des points qui sont encore bien peu connus, et qu'on devra etudier methodiquement. Examinons pour un certain nombre de nos sujets s'ils se sont comportes differemment dans nos deux epreuves de suggestion. Nous rapprocherons les deux listes de noms, classes d'apres l'ordre de suggestibilite croissante. RANG DE L'ELEVE, COMME SUGGESTIBILITE PREMIERE EXPERIENCE DEUXIEME EXPERIENCE CELLE DES 4 PIEGES DE SUGGESTIBILITE Noms des eleves. Noms des eleves. Nil.................. 1 Delans............... 1 Mor.................. 2 Nil.................. 2 Gesb................. 3 Abras................ 3 Desva................ 4 Laca................. 4 Pet. (H.)............ 5 Gesbe................ 5 Delans............... 6 March................ 6 Bon.................. 7 Desva................ 7 Duss................. 8 Spen................. 8 Lac.................. 9 Bore................. 9 Uhl.................. 10 Saga................. 10 Saga................. 11 Pet. (H.)............ 11 Pet. (E.)............ 12 Duss................. 12 Metz................. 13 Feli................. 13 Mas.................. 14 Geffr................ 14 Geff................. 15 Man.................. 15 Bien................. 16 Bon.................. 16 Feli................. 17 Theve................ 17 Vasse................ 18 Demi................. 18 March................ 19 Mor.................. 19 Spen................. 20 Pet. (E.)............ 20 Lenor................ 21 Vasse................ 21 Poire................ 22 Bien................. 22 Mang................. 23 Uhl.................. 23 Demi................. 24 Lenor................ 24 Clou................. 25 Metz................. 25 Obre................. 26 Ros.................. 26 Bor.................. 27 Obre................. 27 And.................. 28 Clou................. 28 Van.................. 29 Mous................. 29 Hub.................. 30 Martin............... 30 Gouj................. 31 Van.................. 31 Mous................. 32 Bout................. 32 Bout................. 33 Diem................. 33 Tixi................. 34 Poire................ 34 Martin............... 35 Mas.................. 35 Demi................. 36 Hub.................. 36 Theve................ 37 Tix.................. 37 Ros.................. 38 And.................. 38 Abra................. 39 Gouje................ 39 Avant de faire cette comparaison, il faut remarquer que la 1re experience n'a pas ete poussee tres loin, et que par consequent elle ne permet pas de juger aussi exactement que notre 2e experience la suggestibilite des individus. Divisons tous nos sujets en 4 groupes, de 10 eleves chacun; nous aurons ainsi les 10 premiers, les 10 premiers moyens, les 10 seconds moyens et enfin les 10 derniers. Cherchons maintenant comment les eleves de chaque groupe, constitues d'apres la 2e experience, se repartissent dans les groupes constitues d'apres la 1re experience. Nous trouvons ainsi qu'aucun eleve du 1re groupe d'apres la 2e epreuve n'a ete relegue dans le dernier groupe a l'autre epreuve; nous observons de meme qu'aucun eleve du 4e groupe de la 2e epreuve n'a ete avance dans le 1er groupe de l'autre epreuve; il n'y a donc pas eu de changement enorme, de bouleversement de la liste, et ceux que la 2e epreuve range parmi les moins suggestibles ne sont guere ranges par l'autre epreuve parmi les plus suggestibles. Voici du reste le detail des calculs qu'on peut faire sur le plan que nous venons d'indiquer. _Comparaison du rang des eleves dans les deux epreuves differentes de suggestibilite_. ------------------------------------------------------------------ RANG DANS LA PREMIERE EPREUVE ------------------------------------- Groupes. Nombre des eleves. ------------------------------------- 10 eleves du premier Groupe 1 5 groupe dans la deuxieme 2 3 epreuve. 3 1 4 1 ------------------------------------------------------------------ 10 eleves du deuxieme Groupe 1 4 groupe dans la deuxieme 2 3 epreuve. 3 2 4 1 ------------------------------------------------------------------ 10 eleves du troisieme Groupe 1 1 groupe dans la deuxieme 2 3 epreuve. 3 3 4 3 ------------------------------------------------------------------ 9 eleves du quatrieme Groupe 1 0 groupe dans la deuxieme 2 1 epreuve. 3 4 4 4 ------------------------------------------------------------------ Il existe plusieurs methodes pour comparer deux series de classements; nous avons indique quelques-unes de ces methodes dans une publication anterieure[42]; l'une d'entre elles, la plus commode, est la methode du rang; on fait la moyenne des rangs que les eleves d'un premier classement occupent dans un second classement. Si on a 40 eleves, divises en 4 groupes, la moyenne des rangs du premier groupe est de 5,5; celle du second est de 15,5; celle du troisieme est de 25,5; et celle du quatrieme est de 35,5; or, en faisant la moyenne des rangs occupes par ces memes eleves dans le classement des 2 epreuves de suggestibilite nous arrivons aux chiffres suivants: MOYENNE DES RANGS DES ELEVES DANS 2 CLASSEMENTS CLASSEMENT DE LA 2e EPREUVE CLASSEMENT DE LA PRIS COMME POINT DE DEPART 1re EPREUVE DIFFERENCES 1er groupe 5,5 13,9 8,4 2e groupe 15,5 15,0 0,5 3e groupe 25,5 23,4 1,1 4e groupe 35,5 27,4 8,1 ------- TOTAL 18,1 [Note 42: _La fatigue intellectuelle_, Paris, Schleicher, p. 252.] Cette methode a l'avantage de traduire par un seul chiffre la difference tres compliquee qui existe entre deux classifications; nous donnons a ce chiffre le nom de coefficient de difference. On vient de voir comment ce coefficient se calcule; nous ajoutons maintenant, comme guide, que ce coefficient peut varier de 0 a 80, pour la comparaison de deux series formees chacune de 40 sujets. Lorsque les deux series sont identiques, le coefficient est de 0; lorsque les deux series sont en ordre inverse, le coefficient est de 80; enfin, lorsqu'il y a absence de relation entre les deux series le coefficient est de 40. On voit donc que nos 2 experiences sur la suggestibilite ont donne des resultats equivalents. _Meme experience sur des eleves d'ecole primaire superieure_.--J'ai repete sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ages en moyenne de 16 ans, l'experience de l'idee directrice (2e forme) pour rechercher si des eleves un peu plus ages que ceux des ecoles primaires elementaires donneraient des resultats differents. Les conditions d'experience ont ete absolument les memes; les eleves etaient isoles, ils marquaient des points pour indiquer la longueur des lignes, etc. Le tableau qui suit donne, en millimetres, la serie de lignes marquees par les eleves, et sur la derniere colonne de droite sont inscrits leurs coefficients de suggestibilite. Le plus faible des coefficients est de 103, et le plus fort est de 147; on voit par consequent que la suggestibilite de ces eleves s'est montree assez faible; le coefficient maximum, qui a ete de 147, exprime que l'eleve le plus suggestible n'a pas augmente de moitie la ligne 5; il a donne a cette ligne 5 la longueur de 42; et la longueur maxima qu'il a tracee par suggestion est de 62. Nous ne rencontrons chez aucun de ces eleves des types a suggestibilite enorme, comme Poire, Bout, ou And., dont le coefficient monte au dela de 300. Il me parait donc incontestable que l'age, la culture intellectuelle exercent une action sur cette suggestibilite particuliere. TABLEAU III [Illustration: Tableau03x.png] _Experience sur l'influence d'une idee directrice.--Eleves de l'Ecole Colbert_. ........................................................................................ Nom des 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 Coefficient de eleves. suggestibilite ........................................................................................ Marq.......... 12 20 32 40 48 52 48 48 44 44 48 48 44 44 " " " " " 108 Haus.......... 12 20 25 30 40 41 40 43 44 44 44 48 48 48 54 48 44 48 48 135 Lebo.......... 12 20 24 28 36 36 32 36 32 36 40 36 32 32 32 " " " " 111 Regna......... 12 24 32 44 54 58 58 58 58 58 46 52 46 52 46 46 54 58 50 107 Web........... 10 22 26 42 50 60 62 54 62 47 54 50 46 54 42 50 46 55 50 103 Jacqua........ 8 24 32 44 52 56 56 56 56 56 56 56 56 60 62 64 64 60 56 123 Laga.......... 12 20 28 36 42 50 54 58 58 58 58 58 62 54 54 54 50 46 46 147 Magna......... 12 20 36 48 56 64 60 60 64 64 70 54 46 46 54 46 38 " " 125 Letim......... 12 24 32 40 48 56 56 48 44 44 40 40 40 40 44 44 44 52 48 116 Pie........... 10 23 36 52 56 56 56 56 64 56 56 64 64 56 56 64 56 56 64 114 Bourg......... 12 24 32 36 44 52 51 56 56 60 55 55 52 48 44 48 44 44 " 136 Gunsbur....... 12 28 36 40 52 53 54 47 49 52 47 49 48 49 50 51 52 48 54 103 ........................................................................................ J'avais, pour cette experience, fait une petite modification a une dos lignes modeles; toutes les lignes etaient tracees en noir, sauf la 10e, qui etait tracee a l'encre rouge; je pensais que par cette couleur inusitee, l'attention de l'eleve serait attiree avec force sur la ligne, qu'il la regarderait en cherchant a mieux se rendre compte de la longueur, et que cela affaiblirait la suggestion d'accroissement. Les resultats n'ont point du tout repondu a cette attente; car, si on compare la longueur donnee a la 10e ligne, par rapport a la 9e, on trouve que: 7 eleves ont fait les lignes 9 et 10 egales; 3 ont fait la ligne 10 plus grande; 2 ont fait la ligne 10 plus petite. On voit donc qu'aucune influence bien nette n'a ete produite par la couleur: elle n'a ni augmente ni diminue la suggestion. J'ai demande a quelques-uns de ces eleves s'ils avaient conscience d'avoir fait des lignes trop grandes, et pourquoi, quand ils s'etaient apercus de leur erreur, ils y avaient persiste. Chacun a du donner son motif par ecrit; en general, le motif invoque est que l'eleve a voulu conserver une relation entre les differentes lignes; ayant fait trop grandes les premieres lignes, il a voulu faire trop grandes les autres. Voici quelques reponses ecrites: Regna:--"Jusqu'a la 10e ligne inclusivement, j'avais l'idee d'une augmentation continue, et quoique les dernieres lignes m'eussent paru plus courtes, _je n'avais pas ose_ retrograder; mais la vue de la ligne rouge m'ayant fixe, je me suis autant que possible corrige dans les suivantes". Notons l'expression: _je n'ai pas ose_, qui exprime un etat emotionnel vague et bien difficile a justifier. Jac.:--"Lorsque je me suis apercu que je faisais les lignes trop longues, j'ai continue a les faire aussi longues pour pouvoir etablir un meme rapport entre toutes ces lignes et pouvoir les comparer a la suite." "Ayant fait les premieres lignes trop grandes, me basant sur ces premieres lignes, j'ai fait toutes les autres trop grandes." Pi...:--"Je les ai fait trop longues parce que j'ai marque de simples points au lieu de tracer la ligne." "Je me suis apercu que je les faisais trop longues au cours de l'experience, mais ne me suis pas corrige, les comparant les unes aux autres." Ces quelques reponses montrent la difficulte que meme des jeunes gens eprouvent a se rendre un compte exact de l'experience; comme les enfants plus jeunes, ils donnent des motifs artificiels pour expliquer comment ils ont pu persister dans une erreur, apres s'en etre apercus. Je reviendrai sur l'interpretation generale de cette experience de suggestion sur les lignes, quand j'aurai expose les resultats d'une recherche un peu differente, que je decris au chapitre suivant. CHAPITRE IV L'IDEE DIRECTRICE (_fin_) Un mois environ apres les experiences sur les lignes, j'ai, a l'instigation de V. Henri, fait sur les memes eleves d'ecole primaire elementaire une autre experience du meme genre, avec celle seule difference que les lignes etaient remplacees par des poids. Mon but etait de rechercher si les resultats obtenus avec des lignes tenaient a un processus general de l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude avec laquelle les sujets mesuraient avec l'oeil la longueur des lignes; il fallait, en d'autres termes, chercher a faire l'elimination de l'element sensoriel, et pour cela il fallait modifier cet element et voir les consequences de cette modification. Je me suis servi de 15 boites en carton, de forme cubique, ayant 2cm,5 de largeur et de longueur et 3 centimetres de hauteur; ces cubes sont completement fermes, ils sont recouverts d'un papier jaune, couleur bois; ils sont charges avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empeche le ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les boites. Les boites presentent les poids suivants, qui sont exacts a un demi-gramme pres: 20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes, 100 grammes, 100 grammes, etc. Il y a 11 boites de 100 grammes. Ces boites sont placees en ligne sur une table, chacune a 2 centimetres environ de sa voisine; la serie est rangee dans l'ordre croissant, les plus petites boites sont a gauche. Le sujet se place, debout, devant la table, dont la hauteur lui vient a la taille. On lui dit: "Voici une serie de boites; il y en a quinze; vous allez les soupeser chacune a son tour, comme ceci (on fait le mouvement devant lui) et en soupesant chaque boite vous aurez a dire si elle est plus lourde, ou plus legere que la precedente, ou bien egale; vous n'avez donc qu'un mot a dire. Remarquez bien que vous comparez chaque boite a la precedente seulement, a celle qui est immediatement avant; ainsi, quand vous arrivez a la 8e boite, par exemple, vous avez a la comparer a la 7e et dire si elle est plus lourde, plus legere que la 7e, ou egale a la 7e. Enfin, pour soupeser les boites, vous devez vous servir seulement de la main droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre corps." Cette derniere prescription m'a paru necessaire parce que dans les quelques essais preliminaires[43] que j'ai faits sur des eleves n'appartenant pas au groupe habituel, j'ai remarque que quelques-uns se servaient seulement d'une main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids, dans l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison simultanement; de la de grandes variations dans les conditions de l'experience, variations que j'ai voulu eviter en obligeant les eleves a se servir seulement de leur main droite pour soupeser les poids. [Note 43: Ces essais preliminaires sont tres utiles; ils permettent de fixer les conditions de l'experience en se guidant d'apres des resultats pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prevoir.] Le sujet doit se contenter d'apprecier les poids a haute voix; il n'a rien a ecrire; c'est moi qui ecris ses reponses; aussi l'experience est-elle faite assez rapidement. Quand la serie est terminee, je la recommence, avec une petite variante; le sujet ne doit plus se contenter de soulever chaque poids a son tour; il doit a propos de chaque poids, le soulever, le soupeser, et ensuite soupeser le poids precedent, et enfin revenir au premier poids. Ainsi, quand il arrive par exemple au poids 9, il le soupese, puis il soupese le 8, puis il soupese encore le 9, et c'est a ce moment qu'il doit donner son jugement, en comparant 9 a 8. Ces diverses operations doivent se faire seulement avec la main droite. J'ai eu quelque peine a me faire comprendre des enfants les plus jeunes; ils avaient la tendance, apres avoir soupese un poids, a saisir le poids suivant, au lieu de revenir au poids precedent; j'ai du les guider, en leur indiquant chaque fois le poids a comparer. Comme dans l'epreuve precedente, le sujet donne son appreciation a haute voix, et c'est moi qui en prends note. Enfin, l'experience des poids se termine par une troisieme serie d'appreciations; je montre a l'enfant le premier poids, et je lui demande de l'apprecier en grammes; cette appreciation a ete rarement exacte, et il ne fallait pas s'attendre a ce qu'elle le fut. Certainement il n'y a pas plus d'un adulte sur 10, qui, soulevant un poids de 20 grammes, puisse dire qu'il est exactement de 20 grammes. En general, les appreciations ont ete inferieures a la realite; celle qui a ete le plus souvent donnee est de 10 grammes; quelques eleves ont dit: 1 gramme. Je n'insiste pas sur ces reponses, auxquelles je n'attache pas d'importance pour le moment. J'apprends a l'eleve que le poids est de 20 grammes; et je le prie de se servir de ce point de depart pour apprecier ou pour deviner les poids des autres boites, et me dire un nombre de grammes. Ce nombre est indique par l'eleve a haute voix, apres avoir soupese chaque boite: l'eleve peut alors, a son gre, se contenter de soupeser chaque boite, ou revenir en arriere, chaque fois, et soupeser la boite precedente. Il n'a rien a ecrire, c'est moi qui ecris et prends note des chiffres. Je vais d'abord donner une idee d'ensemble des resultats, j'examinerai ensuite, au point de vue de la psychologie individuelle, les resultats de chaque eleve; ces resultats sont contenus dans le tableau IV. 1re _epreuve_.--Elle a porte sur 24 eleves d'ecole primaire elementaire. On est d'abord frappe de la maniere tres differente dont les enfants soupesent les poids; cet acte si simple presente des varietes infinies, qu'il serait bien interessant d'enregistrer. En ce qui me concerne, je remarque que lorsque je souleve une des boites, je la porte environ a 10 centimetres de hauteur, et, en meme temps, je fais un petit mouvement d'oscillation, tres leger, dans le sens de la verticale. Plusieurs eleves font un mouvement d'elevation aussi grand; en general, la hauteur du mouvement d'elevation est moindre; je l'estime, a vue d'oeil, a 5 centimetres; enfin, il y a plusieurs eleves qui soulevent le poids a peine de 1 centimetre; un mouvement aussi court peut-il constituer un acte de soupesement? N'y a-t-il pas du reste une difference entre soulever et soupeser? Je me borne a signaler ces particularites, en attendant qu'on ait applique a l'etude de ce soulevement une methode d'enregistrement, qui permette d'etudier tous les caracteres du mouvement de la main, sans troubler l'etat mental du sujet et sans le placer dans des conditions trop artificielles[44]. [Note 44: M. Henri dans sa _Revue generale sur le sens musculaire_ (_Annee psychologique_, V, p. 528) indique un auteur qui a pris le graphique du soulevement du poids.] La duree de l'experience a ete de trois a six minutes par eleve. La serie debute par 4 comparaisons portant sur des boites augmentant regulierement de poids; les poids sont de 20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes et 100 grammes. Le plus souvent, cette croissance des poids a ete regulierement percue; cependant quelques fautes ont ete commises; le nombre des eleves etant de 24, 96 jugements ont ete portes; or sur ce nombre, on trouve 9 fois un jugement d'egalite, et 2 fois un jugement de -; les autres fois, soit 85 fois, il y a jugement de +, c'est-a-dire jugement exact. De telles erreurs ne se sont pour ainsi dire jamais produites avec les lignes, dont la longueur croissait ainsi: 12--24--36--48--60; la progression etait donc de meme valeur pour les lignes et pour les poids; mais comme le mode d'appreciation des differences differait beaucoup dans les deux cas--et que, d'autre part, la sensibilite au poids n'a point la meme finesse que la mensuration d'une ligne par l'oeil, il n'y a pas lieu de s'etonner que la perception des poids se soit faite autrement que celle des lignes. Ce qu'il importe de relever, c'est que la _serie suggestive_ des poids a ete un peu moins efficace, en elle-meme, que la _serie suggestive_ des lignes. Je ne puis m'empecher de penser que les sujets qui commettent des erreurs de jugement dans l'appreciation des 5 premieres boites sont des sujets qui n'ont pas bien fixe leur attention sur la perception des poids, car les differences qui existent entre les differents poids sont assez grandes pour qu'une personne quelconque puisse les percevoir, pourvu qu'elle y prete attention. On peut donc, des le debut de l'experience sur les poids, se rendre compte si le sujet est attentif ou non. C'est une constatation qu'en general on n'eprouve pas le besoin de faire dans les recherches sur les eleves de laboratoire; car ceux-ci sont assez instruits et serieux pour comprendre l'interet de la recherche et s'y preter avec un effort d'attention volontaire; mais dans les ecoles primaires, il en est tout autrement; l'enfant est jeune, parfois etourdi, indiscipline, il n'apporte le plus souvent a l'experience qu'une attention de curiosite; quand sa curiosite s'emousse, son attention diminue. Il est donc utile que l'experience fournisse un signe permettant de reconnaitre si le sujet est attentif ou non. C'est d'autant plus important que le defaut d'attention du sujet peut troubler tous les resultats. Il est bien certain que pour que l'idee d'une progression des poids s'impose a l'esprit et fasse suggestion, il est necessaire qu'on ait prete attention a la serie croissante des poids, de 1 a 5; car si on a souleve ces premiers poids avec distraction, si on n'a pas remarque leur ordre croissant, on echappera a la suggestion non par esprit critique, par defaut de suggestibilite, mais par distraction, parce qu'on n'aura pas ete touche par la suggestion. Nous comprenons ainsi qu'une certaine quantite d'attention--de meme aussi qu'une certaine quantite d'intelligence--est necessaire pour que la suggestion opere, quoique d'autre part l'existence d'une attention tres puissante et tres lucide aurait pour effet d'enrayer la suggestion. Passons maintenant a l'influence de la suggestion sur l'appreciation de la serie de poids, depuis le 5e jusqu'au 15e; tous ces poids sont egaux, mais par l'effet de la serie croissante qui les precede, on doit etre porte a croire qu'ils continuent cette serie croissante. Notre experience sur les poids a ete etablie en effet sur le meme modele que notre experience sur les lignes. Seulement, la valeur de la suggestion ne se prete pas a la meme mesure. Pour les lignes, le sujet en indiquait lui-meme la longueur en marquant des points; il suffisait de regarder son travail pour se rendre compte s'il marquait des lignes croissantes ou decroissantes et en outre quelle etait la valeur de cet accroissement et de ce decroissement; aussi avons-nous eu l'idee de mesurer la suggestibilite de chaque eleve en prenant l'effet maximum de cette suggestibilite, effet represente par la longueur de la ligne la plus longue. Les indications que l'eleve nous fournit sur l'appreciation de la serie de poids sont plus breves; il indique si chaque poids est plus grand ou plus petit, mais il n'indique pas, dans cette 1re epreuve, de combien le poids est plus grand ou plus petit; par consequent, nous n'avons qu'un moyen d'apprecier sa suggestibilite, c'est de compter le nombre de fois qu'il a cru a un accroissement; si sur 10 jugements, il a donne par exemple 8 jugements d'accroissement, il a ete, dirons-nous, plus suggestible que s'il n'a fait que 5 jugements d'accroissement. Certes, on pourrait chicaner cette maniere de mesurer la suggestibilite, mais c'est la seule dont nous puissions nous servir. Tableau IV.--Resultats de la premiere epreuve de suggestion par les poids. [Illustration: Tableau04.png] NOMS | des | NUMEROS DES POIDS | TOTAL ELEVES | | | 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 | + - = --------|-------------------------------------------|---------- Dew.... | + + + + + + - + - + + + - = | 6 3 1 Gesb... | + + + + + = + - = + + + + + | 7 3 Pet.... | + + + + - + + + + - - - + - | 5 5 Poire.. | - - + + + - + + + + + + + + | 10 Vasse.. | + + + + + + + + + + = + = = | 7 3 Bout... | - t + + + t + + + + + + + + | 10 Monne.. | + - + + + + - + - + + + - + | 7 3 Del.... | + + + + + = + + + + + + + = | 8 " 2 Saga... | + + = + - - + + - + + + = + | 6 2 2 Blas... | + + + = = = = = = = - = = = | " 1 9 Feli... | + + = + - + + - + + = = = = | 4 1 5 Bien... | + + = + - + + = = - + = + + | 5 1 4 Laca... | + - - + - = + - - + - - + = | 3 2 5 Pou.... | + - + + + + + + = + + + = = | 7 3 Motte.. | + = = + - - + + - + + + - - | 5 4 1 Martin. | + + + + = + = + + = + - = + | 5 1 4 Mien... | + = + + + + + + + + + + + + | 10 Obre... | + + + + - + - - - + + + + - | 5 5 Van.... | + + + t - + + + + + + + + + | 9 1 Man.... | + + + + - + + + + - + - + - | 6 4 And.... | + + + + + + + + + + + + + + | 10 Gouje.. | + + = + - - + + - + + + + - | 8 2 Hub.... | + + + + + + + + + + + + + + | 10 Die.... | + + + + + + - + - + ++ t - t | 8 2 --------|-------------------------------------------| + | 24 19 19 23 13 18 18 18 12 19 19 17 15 12 | 161 Total.- | 1 1 9 1 4 1 7 2 2 3 3 5 | 37 = | 4 4 1 2 5 2 5 3 3 3 4 6 7 | 42 --------------------------------------------------------------- En faisant la somme de tous les jugements rendus par tous les eleves, on remarque que les jugements se repartissent de la maniere suivante: TOTAL Jugements de = 42 Jugements de - 37 Jugements de + 161 Il est donc evident que la suggestion d'accroissement s'est fait sentir dans les deux tiers des jugements; dans le troisieme tiers des cas, il y a eu des jugements exacts, ou jugements d'egalite, et, en nombre un peu moindre, des jugements de decroissance. Les resultats sont contenus dans le tableau IV, construit sur le meme modele que le tableau I, II, etc.; vis-a-vis de chaque nom est une ligne horizontale, contenant les jugements rendus par l'eleve; il y quatre jugements portes sur la serie suggestive de poids, de 1 a 15: on ne porte aucun jugement sur le premier poids, on commence par le second; apres la serie suggestive, viennent les jugements sur les poids 6 a 15, jugements influences par la suggestion, et separes des precedents par une double ligne verticale; enfin, dans la derniere colonne, celle de droite, sont totalises, pour chaque eleve, les genres de jugements qu'il a rendus; aussi Dew... a exprime 6 jugements +, 3 jugements -, 1 jugement =; c'est en examinant les resultats inscrits dans cette colonne qu'on voit comment, individuellement, chaque eleve s'est comporte, et quelle a ete sa suggestibilite; les eleves n'ont pas ete mis dans l'ordre de la suggestibilite, mais dans l'ordre des classes auxquelles ils appartiennent. Au bas du tableau, on fait, pour chaque poids, le total des reponses donnees par les 24 eleves; on voit ainsi comment l'experience a evolue, depuis l'appreciation du deuxieme poids jusqu'a celle du quinzieme, l'ensemble des 24 eleves etant considere comme formant un tout. Ce sont les chiffres de cette colonne horizontale qui sont mis en graphique dans la figure 13. Le nombre des jugements de + a diminue progressivement, mais malgre cette diminution ils restent quand meme jusqu'au dernier moment superieurs en nombre aux autres jugements, puisqu'ils sont superieurs a 12, et que le nombre total est de 24; ce n'est que pour l'appreciation du poids de la derniere boite que le nombre des jugements suggestionnes devient egal a 12, par consequent egal au nombre des autres jugements. On ne peut pas dire que toute suggestion est detruite meme a ce moment-la, car pour que toute suggestion fut detruite, il faudrait que le total des jugements de + ne fut pas superieur au total des jugements de -, et c'est ce qui n'arrive pas. Donc la suggestion, quoique s'amoindrissant, continue a agir jusqu'a la 15e pesee. [Illustration: Fig13.png--Graphique de la 1re epreuve de suggestion par les poids +, graphique des jugements de +; -, graphique des jugements de -; =, graphique des jugements d'egalite.] Les jugements de - et d'egalite gagnent, naturellement, tout le terrain perdu par les jugements de +; mais le gain n'est pas le meme pour les deux jugements; il parait plus regulier et, aussi, plus considerable pour les jugements d'egalite; ce sont precisement les plus exacts, et c'est vers eux que tend l'experience; les jugements de - augmentent aussi, mais dans une moindre proportion. Nos courbes nous revelent aussi un detail bien curieux: c'est que la 6e boite, la 10e et la 15e sont celles dont l'appreciation a le moins subi l'effet de la suggestion: on comprend bien cet affaiblissement de la suggestion pour la derniere boite, on le comprend moins pour la 10e et on le comprend moins encore pour la 6e. Insistons un peu sur ce point. A la 6e pesee, la serie suggestive vient de cesser; or, nous avons vu en ce qui concerne la serie de lignes, que la 6e ligne est presque toujours augmentee par les jeunes eleves; la suggestion d'accroissement est alors dans toute sa force, elle vient d'etre imprimee sur l'esprit de l'eleve, elle l'entraine. Or, en ce qui concerne les poids, c'est juste le contraire: le 6e poids est un de ceux dont l'appreciation est le moins influencee; et meme, les eleves n'ont pas une tendance a le considerer comme egal au poids 5; ils vont plus loin, ils le considerent comme plus leger; fait a noter, c'est a propos de ce poids 6 que le plus grand nombre de jugements de - se produit, 9 sur 24; pour le dernier poids, le poids 15, il n'y a que 5 jugements de -; ce fait a donc quelque chose de bien caracteristique. Voici l'interpretation que nous en donnons: quand on apprecie une serie de poids en les soupesant, et quand on se fait une idee, par la perception visuelle du corps, sur son poids probable, avant de le soupeser, on adapte d'avance son mouvement et on fait un effort proportionne a ce poids probable; cette adaptation du mouvement au soulevement du poids a deja ete etudiee par differents auteurs[45]; c'est un facteur si important pour notre jugement sur le poids des corps que quelques auteurs ont pense que c'est par la qualite de notre mouvement de soulevement, par sa vitesse surtout que nous jugeons des poids. Il est vraisemblable que plusieurs eleves, au moment de soupeser le poids 6, se sont laisses guider par cette idee que les poids de l'experience etaient en serie croissante: ils ont donc prepare un effort plus grand pour soulever le poids 6, et comme ce poids s'est trouve egal au poids 5, il en est resulte quelque chose de particulier dans le soulevement, une disproportion entre l'effort prepare et l'effort qui eut ete necessaire. Cette disproportion, ayant ete percue, a fait sur l'esprit de quelques sujets l'effet d'une attente trompee; ils ont juge alors que le poids 6 etait plus leger que le poids 5, et ils ont donc porte un jugement de -. On comprend que ce nombre si grand de jugements de - s'est produit au moment ou la suggestion etait tres forte et n'avait pas encore subi le moindre echec, parce que c'est surtout dans cette premiere periode de l'experience que l'ajustement musculaire devait se preparer et ne recevait encore aucun dementi. [Note 45: Il y a toute une litterature sur les illusions de poids produites par la perception du volume; c'est Charpentier qui le premier, parait-il, a signale l'illusion par suite de laquelle deux objets ayant le meme poids, mais de volumes inegaux, l'objet du plus petit volume parait le plus lourd. Cette illusion a ete etudiee par Fournoy (_Annee psychologique_, I, p. 198), Philippe et Claviere (_Revue philosophique_, 1895, II, p. 672), Biervliet (_Annee psychologique_, II, p. 79-86), Claparede (Soc. de Biologie, fev. 1899,) et en Amerique par Gilbert (_Researches on the Mental and Physical Development of School Children_, Stud. Yale Psych. Lab., 1894) et par Seashore (_Measurements of Illusions and Hallucinations in Normal Life_, Stud. Yale Psych. Lab., 1895). L'interpretation de l'experience qui a ete donnee le plus souvent est la suivante: les objets les plus volumineux sont, toutes choses egales d'ailleurs, juges Les plus lourds; par consequent, on prepare pour les soulever un effort D'autant plus vigoureux que leur volume est plus grand; la deception Produite par l'inexactitude de cet ajustement conduit a une depreciation du poids de l'objet volumineux. Dans les cas que nous etudions, dans le texte, la preparation du mouvement est produite non par la perception visuelle du volume du poids ou de sa matiere, mais par la suggestion que les poids sont ranges en ordre croissant.] Si ce jugement de - ne s'est pas produit pour la 6e ligne, dans les experiences analogues sur les lignes, c'est sans doute que l'ajustement de l'oeil et la preparation de l'esprit pour percevoir une certaine ligne dont on prevoit la longueur est un acte moins important et moins frequent que l'ajustement de la main pour soulever un corps dont on prevoit le poids; mais il est vraisemblable que cette meme preparation existe pour la perception visuelle des longueurs, quoique a un degre moindre, puisque quelques sujets, comme nous l'avons vu, raccourcissent certaines lignes, au lieu de leur donner l'accroissement inspire par la suggestion. Il est bien curieux d'observer que, malgre ce dementi donne a la suggestion des la pesee de la 6e boite, la suggestion a quand meme persiste, et s'est fait sentir dans l'appreciation des poids suivants. _Deuxieme epreuve_.--Faite aussitot apres la precedente, elle en differe en ce que le sujet soupese plusieurs fois les poids a comparer; il est oblige de fixer son attention plus fortement sur les poids; de plus, comme il fait ses pesees pour la seconde fois, il est dans de meilleures conditions pour lutter contre la suggestion. En fait, nous avons eu une certaine peine a decider les plus jeunes enfants a soupeser de nouveau le poids A quand ils devaient soupeser le poids B; ils ne paraissaient avoir aucun desir de profiter du moyen de controle qu'on leur donnait; et il a fallu insister chaque fois, pour certains enfants, en leur rappelant qu'ils devaient soupeser de nouveau telle boite. Dans l'ensemble, les resultats presentent une plus grande exactitude que ceux de la premiere epreuve; ils sont inscrits dans notre tableau V, qui est construit sur le meme plan que le tableau IV, et traduits en graphique dans la figure 14. Pour la perception des poids de 1 a 5, qui sont reellement croissants, 3 erreurs seulement ont ete commises, tandis qu'a la premiere epreuve on comptait 11 erreurs. La perception des poids s'est donc faite avec plus d'exactitude. TABLEAU V.--_Resultats de la deuxieme epreuve de suggestion par les poids_. [Illustration: Tableau05.png] ................................................................. NOMS NUMEROS DES POIDS TOTAL des ........................................... ......... ELEVES 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 + - = ................................................................. Dew..... + + + + = = + - + + = - + + 5 2 3 Gesb.... + + + + + = + = = + + + + + 7 0 3 Pet..... + + + + + - + + + = + + + - 7 2 1 Poire .. + + + + + + + + + + + + = + 9 1 Vasse... + + + = = = + = + = = = + = 3 7 Bout.... + + + + + + + + + + + + + + 10 Monn.... + + + + = = - + = + + = + = 4 1 5 Delan... + + + + = = - = - = + = + 2 1 5 Saga.... + + + + = + = - + = = = + + 4 1 5 Blasch.. + + + = = = + = = + - = = = 2 1 7 Feli.... + + + + + + = - = = = + = + 4 1 5 Bien.... + + + + + - + + = + + - = + 6 2 2 Lac..... + + + + = - + + + - - = + - 4 4 2 Pou..... + + + + = = = + + = + = + - 4 1 5 Motte... + + + + = = + + + = - - = + 4 2 4 Martin.. + + + = = - = = + = + = + = 3 1 6 Mien.... + + + + = + + + = = + + = 5 4 Obre.... + + + + + - - - - + + + - - 4 6 Van..... + + + + + + + + - + - + + 7 2 Mer..... + + + + + - + + - + - + - 5 4 And..... + + + + + + + + + + + + + + 10 Gouj.... + + + + - + + + + + + - + - 7 3 Hub..... + + + + - + + + + - + - + + 7 3 Die..... + + + + - + + - + + - + + + 7 3 --------------------------------------------------------------- Total(+) 24 24 24 21 10 10 17 14 14 13 14 12 16 10 130 (-) 3 6 3 5 4 2 6 4 2 5 40 (=) 3 11 8 4 5 6 9 4 8 6 4 65 .................................................................. L'illusion de l'accroissement des poids a ete moins forte; on compte: DEUXIEME EPREUVE PREMIERE EPREUVE Jugements de + 130 161 Jugements de - 40 37 Jugements de = 65 42 [Illustration: Fig14.png--Graphique de la 2e epreuve de suggestion par les poids. + +, graphique des jugements de +;- -, graphique des Jugements de -; =, graphique des jugements d'egalite.] Les jugements de + ont diminue, et cette diminution a lieu surtout au profit des jugements d'egalite, qui sont les jugements les plus exacts. Les jugements de - ont beaucoup moins augmente de frequence; ce sont des jugements moins exacts; ils sont surtout frequents chez les enfants les plus jeunes; nos deux tableaux de chiffres nous montrent que dans les deux epreuves, les enfants les plus jeunes et appartenant aux classes les moins avancees ont fait rarement des jugements d'egalite; ils ont d'ordinaire resiste a la suggestion en faisant des jugements de--. Nous n'en savons pas le motif. La meme explication leur etait donnee qu'a leurs aines, avant l'experience; on leur disait a tous la meme phrase, dans laquelle se trouvaient les mots: "Il faut determiner si le poids est plus grand que le precedent, ou plus petit, ou egal." Le graphique de l'epreuve 2, qui rend sensible les changements de la suggestion pendant le cours de l'experience, fait encore repasser sous nos yeux ce curieux echec de la suggestion pour la 6e boite, qui nous avait deja frappe dans la premiere epreuve: ici, le nombre de jugements suggestionnes tombe a 10, il se maintient a 10 pour le poids suivant; c'est un minimum qui ne sera plus atteint. Il semble donc que la suggestibilite de nos 24 sujets, pris comme un seul tout, subit d'abord une decroissance, ensuite elle reprend son energie, et evolue en decroissant plus ou moins lentement et irregulierement. Cette evolution singuliere est peu conforme aux idees qu'on avait pu se faire a priori sur la question; il aurait ete sans doute beaucoup plus vraisemblable de supposer que la suggestion, tout au debut, devait etre au maximum, et decroitre ensuite; mais nos idees a priori ne tiennent pas compte d'une foule de petites conditions materielles qui agissent sur les phenomenes; et parmi ces conditions, il faut noter ici cet ajustement musculaire de la main, qui est d'une importance toute speciale dans les experiences de pesee. _Troisieme epreuve_.--Elle se trouve entierement resumee dans notre tableau VI, ou nous avons indique les valeurs donnees par chaque eleve a la serie des poids; pour que ce tableau fut comparable aux precedents, nous avons indique dans la ligne du bas combien de fois chaque poids avait ete juge plus lourd ou plus leger que le precedent, ou egal; on peut alors se rendre compte facilement si le fait d'evaluer les poids en grammes a permis de juger plus ou moins exactement de leur poids relatif; il est bien entendu que les eleves, dans cette troisieme epreuve, n'avaient pas a dire s'ils trouvaient un poids plus lourd ou moins lourd que le precedent; ils avaient seulement a l'apprecier en grammes. Le point de depart de toutes les appreciations a ete de 20 grammes; car nous avons fait connaitre ce poids aux eleves comme etant le poids exact. TABLEAU VI.--_Resultats de la troisieme epreuve de suggestion par les poids_. [Illustration: Tableau06.png] ............................................................................... NOMS NUMEROS DES POIDS TOTAL des ........................................................ ......... ELEVES 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1l 12 13 14 15 + - = ............................................................................... Dew..... 35 42 50 55 55 60 70 70 70 75 75 70 75 70 4 2 4 Gesb.... 30 50 80 100 120 130 150 150 180 190 200 220 250 8 1 Pet..... 30 40 60 70 80 80 70 60 70 80 70 80 80 60 4 4 2 Poire... 30 50 60 80 90 100 110 120 130 150 160 170 180 190 10 Vass.... 30 40 45 50 60 65 65 65 66 66 66 70 80 85 6 4 Bout.... 30 22 40 50 55 60 70 75 80 86 90 95 100 105 10 Monne... 22 35 30 32 35 35 39 39 39 40 41 41 42 43 6 4 Delans.. 30 27 95 100 150 170 150 100 120 125 125 95 160 175 6 3 1 Saga.... 30 60 45 50 60 60 70 70 70 70 80 80 80 90 4 6 Blasch.. 21 35 23 24 24 25 25 25 25 25 26 26 26 26 2 8 Feli.... 25 30 40 60 55 55 55 57 60 62 45 55 60 47 5 3 2 Bien.... 25 30 35 40 48 48 45 46 46 49 50 50 49 4 2 3 Laca.... 35 35 35 40 40 40 35 35 35 40 40 40 42 42 2 1 7 Pou..... 30 35 45 50 55 60 65 70 75 80 85 90 95 100 10 Motte... 25 30 35 40 45 45 45 45 45 50 50 50 2 6 Martin.. 30 35 40 50 50 52 56 56 60 62 60 65 65 64 5 2 3 Mien.... 30 40 50 70 80 100 110 120 130 130 140 150 150 7 2 Obre.... 25 35 45 40 39 48 38 50 49 48 50 45 35 35 3 6 1 Van..... 30 40 60 80 90 100 120 130 112 114 131 140 150 160 9 1 Meri.... 40 60 80 90 100 120 70 110 130 150 140 160 150 180 7 3 And..... 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260 280 300 10 Gouje... 40 50 60 70 80 90 100 90 100 110 100 110 120 150 8 2 Hub..... 30 30 40 50 60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 10 Die..... 30 35 50 60 65 70 75 80 85 90 92 94 95 9 ------------------------------------------------------------------------------- (+ 24 22 23 23 11 17 15 12 15 19 14 15 15 12 156 Total(- 1 2 5 3 2 1 5 3 3 4 29 (= 2 1 4 7 4 9 7 4 5 6 5 3 54 ............................................................................... La comparaison des moyennes generales avec celles des tableaux IV et V montre que dans cette 3e epreuve, les eleves n'ont pas progresse dans le sens de l'exactitude, comme on aurait pu s'y attendre; cette troisieme epreuve a ete un peu meilleure que la 1re, mais beaucoup moins bonne que la seconde. Voici un releve des chiffres qui est assez significatif. PREMIERE DEUXIEME TROISIEME EPREUVE EPREUVE EPREUVE Jugements de + 161 130 156 Jugements de - 37 40 28 Jugements de = 42 65 53 Les jugements de +, qui representent l'influence de la suggestion, ont ete plus nombreux qu'a la seconde epreuve, par consequent la suggestion a exerce son influence avec plus de force. Pourquoi donc a la 3e epreuve les eleves ont-ils ete plus suggestibles qu'a la seconde epreuve? Nous pensons que c'est parce que la 3e epreuve a exige de la part des eleves un travail supplementaire; ils n'avaient pas seulement a juger qu'un poids etait plus lourd ou moins lourd que le precedent, ainsi que cela avait lieu dans les deux epreuves precedentes; ils avaient a attribuer une valeur precise a chaque poids, dire s'il pesait 50 ou 60 grammes; or, cette evaluation est certainement plus difficile qu'un jugement qui consiste simplement a dire qu'un poids est plus lourd qu'un autre; l'evaluation suppose non seulement un jugement de comparaison, mais une appreciation du degre de difference, et en outre le choix d'un chiffre precis, qui exprime cette appreciation. On comprend tres bien que ce petit travail exige quelque contention d'esprit, surtout quand on le demande a des enfants de 8 a 10 ans; or, voici mon interpretation: preoccupes par cette evaluation en grammes, les enfants ont perdu un peu de la liberte d'esprit qu'ils avaient precedemment pour comparer les poids; ils ont fait cette comparaison dans un etat de distraction mentale, ou tout au moins avec une attention moins forte et moins exclusivement portee sur la sensation des poids; et il en est resulte que les enfants sont devenus plus dociles a la suggestion d'accroissement des poids; du moment que le controle, qui s'appuyait sur la perception exacte des poids, s'est affaibli, il est naturel que la suggestion, delivree de ce controle, ait acquis plus de force[46]. [Note 46: Le sujet de cette etude cotoie continuellement celui de L'attention volontaire et de la distraction. Parmi ces points de contact, celui que nous rencontrons ici est des plus interessants, voici pourquoi: on a recherche depuis quelques annees, dans les laboratoires americains de psychologie, les meilleures methodes pour la production des etats de distraction; les experimentateurs ont le plus souvent cherche les causes de distraction dans des excitations qui sont etrangeres au genre de travail dont on cherche a distraire le sujet: par exemple, on lui fait compter des rythmes, ou on lui fait apprecier des parfums, pendant qu'il s'absorbe dans une lecture ou dans un calcul. Ces methodes de distraction n'ont point encore donne de resultats satisfaisants. Or, je signale ici la possibilite d'une methode differente de distraction, que l'on realiserait--non pas en troublant un certain travail par des excitations etrangeres a ce travail,--mais bien en compliquant ce travail lui-meme, en le rendant plus difficile a suivre.] Nous verrons tout a l'heure, en etudiant quelques cas particuliers, que notre interpretation est extremement vraisemblable. Si on examine la moyenne des appreciations pour chaque poids, dans cette troisieme epreuve, on voit que la suggestion n'a pas presente cette decroissance assez nette que nous observions dans les deux epreuves precedentes; la suggestibilite parait etre restee a peu pres stationnaire; de plus, on ne rencontre plus ici, comme precedemment, une diminution brusque de jugements de + pour le 6e poids. Ces deux observations s'expliquent par une raison unique; l'esprit des sujets a ete distrait par l'obligation d'evaluer un poids en grammes; ils n'ont pas mis autant de soin a percevoir les poids; par consequent, ils n'ont pas eu l'illusion d'allegement, qui se produit au 6e poids, ni cette diminution progressive de suggestion qui est produite par la perception de la serie des poids. Tout cela me parait tres logique. Venons aux evaluations en grammes; on pourrait croire--et nous avons cru tout d'abord--que les chiffres de ces evaluations ont un caractere artificiel et arbitraire; un enfant dira qu'une des boites pese 40 grammes et que la boite suivante pese 42 grammes; un autre dira que la premiere pese 40 et la suivante 60 grammes; il serait temeraire, semble-t-il, d'attacher une grande importance a cette difference d'evaluation, bien que la difference soit de 18 grammes; nous ne savons pas, peut-on dire, comment, par quel processus, se fait cette evaluation, ni sur quelle donnee elle repose; il y entre sans doute, pour une certaine part, un jugement de comparaison sur la valeur des poids; sans doute aussi le chiffre de l'evaluation exprime ce jugement, et toutes choses egales d'ailleurs, l'evaluation sera d'autant plus forte que la difference de poids aura ete sentie et jugee plus grande; mais d'autre part, il faut bien reconnaitre que l'evaluation d'un poids en grammes est une operation tres compliquee; d'abord c'est une traduction, une transposition, car il n'existe qu'un rapport de convention entre une certaine sensation de poids ou de difference de poids sentie dans la main, et un chiffre, un nombre determine de grammes; en outre, ce rapport de convention doit etre grandement influence par une foule de facteurs individuels. Malgre toutes ces objections, j'ai cru bien faire de convier les eleves a une evaluation des poids, parce que l'evaluation constitue une methode d'expression des jugements, et que cette methode n'est pas suffisamment etudiee en psychologie. La question a donc une portee generale et j'ai pense qu'il serait interessant de rechercher quels sont, dans un cas donne, les avantages et les inconvenients de cette methode[47]. [Note 47: Dans un article fait en collaboration avec Victor Henri sur la memoire des lignes, nous avons classe les differents procedes pour etudier la memoire; ces procedes ne sont pas speciaux a la memoire, ils sont, pour mieux dire, des procedes d'expression des jugements; nous en comptons trois principaux: la methode de reproduction, la methode de comparaison, et la methode de description; l'evaluation n'est qu'une variete de la methode de description. Pour plus de details, voir Mon _Introduction a la psychologie experimentale_, p. 76.] Les evaluations ont ete si variables qu'on ne pourrait guere en tirer une moyenne serieuse. En effet, bien que toutes les appreciations aient eu le meme point de depart, 20 grammes pour la premiere boite de poids, les evaluations successives se sont faites sur des echelles tres differentes; nous trouvons des sujets qui ont donne au dernier poids la valeur de 300 grammes, tandis que d'autres lui ont donne seulement la valeur de 26 grammes; mais recherchons si quelque chose de general ressort de ces chiffres, et si des differences qui semblent trop considerables a premiere vue pour ne pas etre fantaisistes, ne sont pas explicables. Un premier fait nous frappe: c'est que les chiffres d'evaluation ne sont pas quelconques; les nombres ronds predominent. Ainsi, prenons au hasard toutes les appreciations qui ont ete faites sur un poids quelconque, sur le 6e poids; nous trouvons sur 24 evaluations: 14 evaluations terminees par un 0 (comme 30, 60, etc.). 7 evaluations terminees par un 5 (comme 45, 75, etc.). 1 evaluation terminee par un 4 1 evaluation terminee par un 8 1 evaluation terminee par un 9 Il existe donc une certaine influence des nombres termines par un 0 ou par un 5; ces nombres se presentent plus facilement a l'esprit, puisque ce sont ceux que l'on cite le plus souvent. Il vaut la peine de faire le calcul du degre de facilite presente par tous les chiffres, dans notre experience particuliere; c'est ce que realise le petit tableau suivant. 0. a ete employe ....... 207 fois 5. ........ 72 fois 1. ........ 4 fois 2. ........ 9 fois 3. ........ 2 fois 4. ........ 5 fois 6. a ete employe ........ 12 fois 7. ........ 3 fois 8. ........ 5 fois 9. ........ 7 fois Ce tableau montre qu'apres les nombres termines par 0, les nombres termines par 5 ont ete les plus nombreux. Quant aux autres nombres, ils ont ete choisis si rarement qu'on ne peut pas determiner exactement leurs chances; il parait seulement ressortir que les nombres 3 et 7 ont ete cites le moins souvent. Or, ces resultats sont precisement opposes a ceux qu'on obtient en priant une personne de citer un chiffre au hasard; d'apres les observations qui me sont personnelles, si on dit a une personne de choisir un nombre, de 1 a 9, elle cite le plus souvent le 7 et non le 5. Un ennemi de la psychologie experimentale s'empressera sans doute de se prevaloir contre nous de cette contradiction; mais je pense que cette contradiction n'est qu'apparente; elle resulte de ce que le choix des chiffres n'est pas fait dans les memes conditions mentales. Lorsqu'un enfant a un poids ou une ligne a evaluer, son attention ne se porte pas uniquement sur le chiffre a donner, mais aussi sur le poids et la ligne qu'il evalue; sa perception lui donne une certaine indication dont il cherche a se rendre compte, et qu'il doit apprecier par un chiffre; ayant donc l'esprit preoccupe par ce travail, il prend des chiffres ronds pour deux raisons: d'abord, c'est que ces chiffres viennent plus naturellement a l'esprit que d'autres, et exigent un effort moindre; en second lieu, les nombres ronds sont plus approximatifs que les autres, ils n'indiquent pas une pretention aussi nette a la precision; dire d'un corps qu'il pese 50 kilogrammes veut dire qu'on l'apprecie approximativement; cela signifie qu'il pese _environ_ 50 kilogrammes; mais si on dit qu'il pese 49 kilogrammes, on porte alors un jugement qui a plus de pretention a l'exactitude; car on ne dira pas d'un corps qu'il pese _environ_ 49 kilogrammes. L'etat mental d'une personne a qui l'on demande de citer un chiffre au hasard est bien different. D'abord cette personne n'a pas a accomplir une operation serieuse qui l'absorbe, elle a l'esprit completement libre; de plus, le choix qu'elle doit faire d'un chiffre n'a aucune signification precise, et il n'est pas plus ridicule de citer 49 que de citer 50. La fantaisie peut donc se donner librement carriere. Maintenant, pourquoi cette fantaisie qui parait si libre a-t-elle ses regles? Je ne me charge pas de le dire. A l'appui de ces documents, ou du moins pour les completer, j'en citerai deux autres. Galton et H. le Poer[48] ont montre que la duree des condamnations judiciaires est profondement affectee par l'influence du chiffre 5 et de ses multiples: lorsque le juge a le pouvoir de fixer la duree de la peine dans certaines limites, il y a tres grande probabilite qu'il se laissera guider par l'usage habituel des 5 et de ses multiples, qu'il fixera une condamnation de 10 ans, par exemple, plus facilement qu'une de 9 ans. Cette preference est conforme a celle que nous Remarquons. [Note 48: _Influence of Number in Criminal Sentence_, Harper's Weekly, May 14, 1896. (Je cite de seconde main.)] D'autre part, F.B. Dresslar, dans une tres curieuse note publiee par Appleton's Popular Science Monthly en 1899 sur "Guessing, as influenced by member preferences" rapporte une etude qu'il a faite sur le cas suivant: un magasin de Californie avait fait exposer en pleine rue une piece d'etoffe et demandait aux passants de deviner le nombre de fils qu'elle contenait, promettant a ceux qui devineraient le nombre exact une prime de 100 dollars; la seule condition imposee aux amateurs etait d'ecrire leur nom et adresse sur un registre special; 7,700 personnes s'essayerent a deviner; le nombre reel de fils etait de 811; deux seulement tomberent juste. En faisant une etude sur tous les nombres inscrits sur les registres, Dresslar a reconnu que ces efforts pour deviner sont soumis a des influences speciales; ainsi, il y a des preferences pour certains chiffres, soit qu'ils occupent le rang des unites, soit qu'ils occupent le rang des dizaines. Le chiffre le plus souvent employe est le 0 (environ 2100 fois), puis le 7 (environ 2000 fois), puis le 5 (environ 1600 fois) viennent apres le 9, le 3, le 1. Les chiffres pairs sont bien moins souvent employes: 4 seulement 831 fois; 2 seulement 965 fois; 6 seulement 1080 fois; et 8 seulement 933. Ces resultats s'accordent aussi avec les notres, mais ils en different en meme temps; l'accord porte sur la preference pour les 0 et les 5; le desaccord porte sur la preference pour les 7. Nous avons maintenant a rechercher si la methode d'evaluation exprime la suggestibilite de chaque eleve dans l'experience des poids. Un premier fait est a relever; c'est que pour l'evaluation des 5 premieres boites, dont le poids presente un accroissement regulier, les eleves ont rarement atteint 100 grammes, et n'ont jamais depasse ce nombre; les poids successifs etaient de 20, 40, 60, 80 et 100 grammes; or nous trouvons pour le 6e poids la distribution suivante des evaluations: 20 a 30 grammes ............ 1 fois 31 a 40 ............ 5 fois 41 a 50 ............ 6 fois 51 a 60 ............ 3 fois 61 a 70 ............ 3 fois 71 a 80 ............ 2 fois 81 a 90 ............ 1 fois 91 a 100 ............ 3 fois Cette methode d'evaluation donne par consequent les memes resultats que la methode de reproduction en ce qui concerne les lignes. Nous avons vu, en effet, dans l'experience de suggestion sur l'accroissement des lignes, que les eleves ont constamment diminue la longueur des 5 premieres lignes, et que la cinquieme a rarement ete reproduite avec sa longueur exacte de 60 millimetres; nous constatons ici le meme fait. Autre observation: certains eleves, avons-nous dit, ont attribue au dernier poids de la serie, une valeur tres petite, par exemple 26 grammes; d'autres, une valeur tres grande, par exemple 300 grammes. Ces differences enormes d'evaluation ont-elles une signification quelconque? Les eleves ayant indique les poids les plus eleves sont-ils plus suggestibles que les autres? Oui, la question n'est pas douteuse, surtout si l'on s'adresse aux extremes. Le tableau suivant le montre: Nombre de fois que Evaluation les eleves ont percu un du accroissement de poids. dernier poids. And. 10 300 Bout. 10 103 Poire. 10 190 Moyenne = 169 gr. Hub. 10 450 Pou. 10 100 Vaud. 9 160 Die. 9 95 Gouje. 8 150 Moyenne = 161 gr. Gesh. 8 230 Mien. 1 150 Meri. 7 180 Monne. 6 43 Vasse. 6 85 Moyenne = 109 gr. Delans. 6 175 Martin. 6 64 Feli. 5 49 Pet. 4 60 Bien. 4 49 Moyenne = 63 gr. Die. 4 79 Saga. 4 90 Obre. 3 35 Motte. 2 50 Lac. 2 42 Moyenne = 38 gr. Blasch. 2 26 Dans ce tableau nous indiquons sur la premiere colonne verticale le nombre de jugements + rendus par les eleves dans la 3e epreuve, et en regard de ce nombre nous placons dans la 2e colonne l'evaluation du 15e poids par l'eleve; en faisant la moyenne par series de 5 eleves, on trouve que les plus suggestibles sont arrives aux estimations les plus fortes; ce calcul est passible d'une objection; car si les eleves les plus suggestibles terminent par les evaluations les plus fortes, cela tient en partie a ce qu'ils ont fait un plus grand nombre de jugements +; mais si l'on calcule, pour eviter cette objection la moyenne de l'accroissement de chaque poids a partir du 6e on trouve encore que cette moyenne est d'autant plus elevee que les eleves sont plus suggestibles; ainsi, pour le 1er groupe, le plus suggestible, elle est de 9gr, 6; pour le 2e de 9gr, 8; pour le 3e de 9gr, 7; pour le 4e, de 5 grammes, et enfin pour le dernier groupe, le moins suggestible, de 3 grammes. _Examen des cas individuels_.--En psychologie individuelle, une des premieres questions est d'etablir une classification des individus. Comment l'experience des poids nous permet-elle de qualifier la suggestibilite de chacun? Nous n'avons pas ici la meme ressource que pour l'experience de suggestion sur les lignes, ou nous mesurons la plus longue ligne tracee sous l'influence de la suggestion d'agrandissement. Nous sommes obliges d'employer un autre artifice. Celui qui nous parait le plus simple est de compter, pour chacun, le nombre de jugements de + qu'il a emis dans chaque epreuve; il est clair que ces jugements de + sont des resultats de suggestion, et que celui qui en a donne le plus est celui qui a obei le plus souvent a la suggestion. Ceux par consequent qui ont emis 10 jugements de + ont atteint l'extreme limite de la suggestibilite mesurable dans notre experience; et ceux qui ont emis seulement 5 jugements de +, ou 4, ou 2, ou meme 0, presentent une suggestibilite moindre. Dans le tableau VII nous avons classe les eleves d'apres le nombre total des jugements + rendus dans les 3 epreuves. Ce classement donne lieu aux remarques suivantes. Les 3 eleves qui viennent en tete de la liste, et qui sont des eleves assez ages, se sont aussi montres les plus suggestibles pour la memoire des lignes. Ils sont donc aussi suggestibles dans les 2 experiences. Quand on leur a fait apprecier les poids en grammes, ils ont fait a chaque poids une augmentation tres reguliere, qui est une nouvelle forme de l'automatisme. Poire faisait chaque fois une augmentation constante de 10 grammes, And. une augmentation de 20 grammes, et Bout, une augmentation de 5 grammes. Ces chiffres donnes en grammes montrent donc la regularite de l'augmentation, que les jugements de + n'indiquent point. Nous avons meme surpris l'un des eleves, And., qui disait le poids d'une boite avant de l'avoir soulevee; ce n'etait nullement par negligence, croyons-nous, puisqu'il soulevait la boite ensuite, mais l'entrainement de la suggestibilite etait si fort qu'elle operait sur lui avant qu'il eut apprecie le poids. C'est ce meme And. auquel il est arrive, dans l'experience des lignes, de tracer la ligne sans avoir regarde le modele. C'est le meme etat d'esprit. Ces cas extremes nous font bien comprendre le mecanisme de la suggestibilite. L'eleve ne songe plus a regarder avec attention la ligne modele ou a soupeser le poids, parce que la suggestion l'entraine. Les 3 eleves suivants, Hub., Van. et Die., sont des jeunes appartenant a la 4e classe; il en est de meme pour Gouje qui les suit de pres; evidemment leur suggestibilite tient a leur age. Tout ceci est conforme a l'idee que nous nous etions faite de la suggestibilite de ces sujets; les uns, suggestibles en raison de leur age, les autres par suite de leur condition mentale. On est plus etonne de rencontrer parmi eux Mien. et Gesbe., qui s'etaient montres peu suggestibles pour les lignes. D'ou vient qu'ils ont ete si dociles a la suggestion par les poids? Je suppose que si ces eleves, si peu suggestibles pour les lignes, l'ont ete autant pour les poids, la cause en est dans la nature des sensations qui sont intervenues dans ces experiences; il est possible qu'une personne se laisse suggestionner en ce qui concerne certaines sensations, et ne se laisse pas suggestionner pour d'autres. TABLEAU VII [Illustration: Tableau07.png] _Classement des eleves d'apres leur suggestibilite dans l'epreuve des poids_. NOMBRE DE JUGEMENTS + TOTAL 1re epreuve 2e epreuve 3e epreuve 1. And. 10 10 10 30 2. Bout. 10 10 10 30 3. Poire. 10 9 10 29 4. Hub. 10 7 10 27 5. Van. 9 7 9 25 6. Die. 8 7 9 24 7. Gouje. 8 7 8 23 8. Mien. 10 5 7 22 9. Gesbe. 7 7 8 22 10. Pou. 7 4 10 21 11. Meri. 6 5 7 18 12. Monne. 7 4 6 17 13. Pet. 5 7 4 16 14. Vasse. 7 3 6 16 15. Bien. 5 6 4 15 16. Delans. 7 2 6 15 17. Dew. 6 5 4 15 18. Saga. 6 4 4 14 19. Martin. 5 3 5 13 20. Feli. 4 4 5 13 21. Obre. 5 4 3 12 22. Motte. 5 4 2 11 23. Laca. 1 4 2 7 24. Blasch. 0 2 2 4 Pou. merite une mention a part, car son cas est interessant. C'est un sujet qui, la premiere et la seconde fois, a bien resiste a la suggestion; la seconde fois, surtout, la resistance a ete bien nette, car il n'a fait que 4 jugements + mais, lorsqu'on l'a oblige a estimer les poids en grammes, ce travail semble l'avoir completement soumis a la suggestion; car il a tres regulierement augmente chaque poids de 5 grammes. Il est un des exemples les plus nets de l'influence produite par un surcroit de travail et par consequent par la distraction sur la suggestibilite d'un individu. Nous n'avons rien a dire de special de Pet., de Mer., et de Monne. Delans. et Vasse., presentent ce trait particulier que l'evaluation des poids les a embarrasses, troubles, et les a rendus plus suggestibles. Ceux qui suivent, Dew., Saga., etc., ont ete peu suggestibles dans les 3 epreuves, et leurs estimations du dernier poids ne se sont jamais elevees bien haut; le dernier poids pese 70 pour Dew., 90 pour Saga., 64 pour Martin., 42 pour Laca., et enfin 26 pour Blasch. Ce dernier eleve presente cette particularite qu'il n'a jamais augmente que de 1 gramme les evaluations des poids. _Remarques sur le procede d'evaluation en chiffres_.--J'ai dit plus haut que l'experience sur les poids permettait de comparer le procede d'evaluation en chiffres aux autres procedes qui consistent a dire si un poids est plus lourd ou plus leger qu'un autre, ou de meme valeur. Ce sont des jugements de nature un peu differente: nous pouvons maintenant nous rendre compte de leurs avantages et inconvenients. Voici ce qui ressort de nos experiences. 1 deg. L'evaluation en chiffres est soumise a des influences speciales, qui font adopter de preference les nombres ronds, les multiples de 10 et les multiples de 5. 2 deg. L'evaluation en chiffres indique, comme les jugements de +, de -, et d'egalite, la valeur relative des poids; elle indique en outre, ce que ces simples jugements n'indiquent pas, si les differences sont grandes ou petites, regulieres ou irregulieres; ainsi, entre les poids 3 et 4, l'evaluation indique des differences qui sont generalement plus fortes qu'entre les poids 10 et 11; par consequent l'evaluation ajoute une precision plus grande au jugement d'inegalite. 3 deg. La valeur absolue de l'evaluation, dans nos experiences sur les poids, ne peut etre prise au pied de la lettre; cependant, en moyenne, plus les evaluations sont fortes, plus la suggestibilite est grande. 4 deg. Le fait seul d'obliger une personne a donner une evaluation a pour resultat de lui imposer un surcroit de travail qui peut, dans certains cas, nuire a la perception exacte des poids et developper des phenomenes d'automatisme. ETAT MENTAL PENDANT LES EXPERIENCES DE SUGGESTION PAR LES POIDS Aucune demande n'a ete adressee aux sujets pendant qu'ils appreciaient la serie de poids; et quand l'experience etait terminee, nous ne leur avons fait subir aucun interrogatoire. Cette lacune, j'ai voulu la combler en repetant l'experience sur deux petites filles, agees de douze et de treize ans, qui sont de ma famille, et que j'ai habituees depuis longtemps a faire des experiences de psychologie. Je vais exposer en detail ces deux experiences. _Experience sur Armande B_.--Enfant de douze ans, intelligente et pleine d'imagination; elle est seule avec moi dans mon cabinet; elle s'assied devant les boites de poids alignees, et je lui donne l'explication d'usage; elle doit se contenter de soulever les poids l'un apres l'autre, avec la main droite, et decider pour chaque poids s'il est plus lourd que le precedent, ou plus leger et egal. Je lui fais repeter cette epreuve, sans aucun changement, 10 fois de suite, ce qui prend 13 minutes. Voici ses reponses: _Tableau VIII.--Experience de suggestion par les poids sur Armande B._ [Illustration: Tableau08.png] ORDRE ORDRE DES EXPERIENCES des boites 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 .................................................... 2 + + + + + + + + + 3 + + + + + + + + + + 4 + + + + + + + + + + 5 + + + + = + + + + + 6 + + + + + + - + = = 7 + + + - + + + = + 8 = + = - + + = = = 9 + = + + - - + = + 10 = + + + + + + + + + 11 = + = = + = + - 12 + + + + + = + = = + 13 + + + + + = = - + + 14 + = = = = = = = = 15 + + + + + + + + + + .................................................... Ces pesees sont faites avec le plus grand soin par l'enfant; tout en soulevant les boites, elle emet quelques reflexions spontanees, que je note a mesure. Vers la 3e epreuve, elle dit: "Jusqu'a une certaine limite, ils (les poids) deviennent plus lourds, et ensuite ils deviennent egaux, mais pas plus legers. J'ai remarque que le 13e et le 14e sont egaux" A la 5e epreuve, elle dit, etonnee: "Il y en a un qui est moins lourd", c'est a propos de la 9e boite qu'elle dit cela. A la 6e epreuve, elle demande: "Il ne peut pas y en avoir 3 egaux? Ils ont l'air egaux tous." Je ne reponds rien. A la 8e epreuve, elle dit encore: "Ca ne fait rien que tous soient egaux?" Ces diverses questions, sur lesquelles nous allons revenir dans un instant, nous montrent deja que le sujet a en quelque sorte besoin d'une permission pour dire que les poids sont egaux. Cet etat mental singulier, nous le connaissons deja; nous l'avons rencontre dans nos experiences sur les lignes chez plusieurs eleves d'ecole primaire, notamment chez Clou, Theve, Mousse. Dans les 10 epreuves, une seule erreur a ete commise sur la serie de poids de 1 a 6; c'est la preuve qu'Armande fixait bien son attention. On peut observer aussi que la suggestion a legerement diminue par la repetition; le nombre des jugements + a ete de 37 dans les 5 premieres epreuves, et de 24 seulement dans les 5 dernieres. Je transcris textuellement l'interrogatoire qui a suivi l'experience. Cet interrogatoire a dure 30 minutes. Je l'ai fait la plume a la main, ecrivant textuellement les demandes et les reponses. Je me borne a mettre en italique les reponses ou parties de reponses qui sont, a mes yeux, particulierement importantes. INTERROGATOIRE D'ARMANDE 1. _D_.--Peux-tu me dire quelque chose que tu as remarque dans cette experience? 2. _R_.--C'est que jusqu'a un certain endroit, les poids ont l'air d'etre tous egaux, jusqu'au dernier qui est plus lourd que tous les autres. Il y en a un qui me parait moins lourd. 3. _D_.---A partir de quelle boite sont-ils tous egaux? 4. _R_.--Je ne me rappelle pas au juste. 5. _D_.--Dis a peu pres. 6. _R_.--A peu pres a partir de la 6e, mais le dernier n'est pas egal aux autres, il est plus lourd. 7. _D_.--Donne-moi d'autres remarques de toi. 8. _R_.--Dans les premiers, le 3e ou le 4e est beaucoup plus lourd que les autres. 9. _D_.--Est-il plus lourd que celui qui le suit? 10. _R_.-(Embarras) Je ne m'en souviens plus.--Il est peut-etre egal a celui qui le suit; mais en comparaison du 2e, il est trop lourd pour qu'ils se suivent exactement. 11. _D_.--Tu n'as pas fait d'autres remarques? 12. _R_.--C'est qu'il s'en trouve un vers le milieu qui est plus leger que le precedent; mais c'est si peu que je ne le vois pas toutes les fois. 13. _D_.--As-tu encore d'autres remarques? 14. _R_.--Non!...Ah! _C'est qu'au commencement la difference est grande, tandis que vers la fin on ne constate plus grande difference_..., et aussi que le premier est trop leger par rapport au troisieme. 15. _D_.--Encore? 16. _R_.--C'est tout. 17. _D_.--Comment appreciais-tu les poids? 18. _R_.--(Embarras). 19. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'un poids etait plus lourd ou plus leger qu'un autre? 20. _R_.--En le soulevant. 21. _D_.--Quand un poids est plus lourd qu'un autre, a quoi le voit-on en le soulevant? 22. _R_.--Il pese plus. 23. _D_.--A quoi s'apercoit-on qu'il pese plus? 24. _R_.--Je ne peux pas dire. Il est plus lourd enfin; puis, on a plus de peine a le soulever. 25. _D_.--Est-ce que pour savoir le poids d'une boite, tu te rappelais ce que tu avais remarque dans l'epreuve precedente? 26. _R_.--Oh! oui. Le dernier est plus lourd que l'avant-dernier. 27. _D_.--Avant de soulever le dernier, tu savais qu'il etait plus lourd? 28. _R_.--Oui, je le savais, je l'avais deja remarque. Il y en a 2 qui sont toujours egaux (13 et 14) et les 3 avant (10,11,12) sont a peu pres egaux. 29. _D_.--Alors, cette idee-la te guidait? 30. _R_.--Non, je ne pouvais pas toujours savoir, car lorsque j'etais vers la fin, a ces 3 boites a peu pres egales, je croyais etre au milieu, et je ne savais pas si c'etaient ceux-la qui etaient egaux. 31. _D_.--Si tu avais a dire d'une facon generale, dans une seule phrase, quel est le poids de toutes ces boites, que dirais-tu? 32. _R_.--Jusqu'au milieu le poids des boites augmente sensiblement, puis elles deviennent egales, sauf la derniere. 33. _D_.--Pendant l'experience tu as fait une remarque que je n'ai pas bien comprise. Quand tu devais dire le poids d'une boite, est-ce que ca t'etait aussi facile de dire plus _grand_ ou _egal_? 34. _R_.--Je ne comprends pas. 35. _D_.--Est-ce que tu avais plus d'hesitation pour dire + ou =? 36. _R_.--(Vivement). Pour dire egal! parce que les boites, puisqu'elles augmentent au commencement, _devraient vers le milieu et vers la fin continuer a augmenter aussi sensiblement_; mais comme vers le milieu elles n'augmentent pour ainsi dire pas et qu'elles restent a peu pres egales, il faut plus faire attention pour savoir si elles sont egales...(se ravisant): Ce n'est pas cela, ce n'est pas commode a dire...(decouragement). 37. _D_.--Trouve. 38. _R_.--_Je croyais que les boites, puisqu'au commencement elles augmentaient de poids, allaient augmenter toujours jusqu'a la fin_, mais comme elles n'augmentaient plus, j'ai du faire plus d'attention. 39. _D_.--Quand donc t'es-tu dit que les boites allaient augmenter jusqu'a la fin? 40. _R_.--La premiere fois que je les ai soulevees, quand j'etais a la 3e ou a la 4e, j'ai cru alors que les autres allaient augmenter de poids comme les premieres: mais la seconde fois, je savais deja que vers la 6e elles n'augmentaient plus, a l'exception de la derniere. 41. _D._--Comment t'es-tu dit qu'elles augmentaient? Est-ce une phrase que tu as repetee en toi, ou une pensee? 42. _R_.--C'est une pensee...La premiere fois, je n'avais pas tres bien remarque que par la (vers le centre) elles etaient egales. 43. _D_.--Pourquoi? 44. _R_.--Parce que je ne les connaissais pas encore. 45. _D_.--Tu as fais l'epreuve 10 fois. Quelles sont les fois que tu as le mieux fait? 46. _R_.--Ce sont les dernieres. 47. _D_.--Explique-moi ceci. Tu as dit a la 9e fois: est-ce que cela ne fait rien que je dise que toutes sont egales? Explique toi la-dessus. 48. _R_.--Parce que je les trouvais egales, et je croyais qu'il fallait dire simplement...Je croyais qu'on ne pouvait dire que egales. 49. _D_.--Pourquoi pensais-tu qu'il ne pouvait y avoir que 2 boites egales se suivant? 50. _R_.--_Parce que jusqu'ici je n'en avais dit que 2 egales, et quand j'ai commence, tu m'as dit: tu diras si elles sont plus lourdes que la precedente, plus legeres que la precedente, ou egales a la precedente: tu n'avais pas dit aux precedentes, alors je ne savais pas s'il pouvait y en avoir plusieurs_. 51. _D_.--C'est bien pour cette raison? Alors, je vais te faire une objection. J'avais aussi dit: plus lourdes que _la precedente_, et non que les precedentes. Alors tu aurais du te dire: je ne peux pas en trouver plus de 2 de suite plus lourdes. 52. _R_.--C'est vrai. 53. _D_.--Quand tu hesitais a dire =, est-ce que vraiment c'est parce que tu te rappelais ce que je t'avais dit? 54. _R_.--Oh! _non_. 55. _D_.--Alors? 56. _R_.--C'est parce que j'avais pris l'habitude au commencement de dire +, et quand j'hesitais, c'etait pour me souvenir du poids de la precedente. 57. _D_.--Derniere question. Pensais-tu que tu avais besoin de ma permission pour dire =? 58. _R_.--(Vivement). Ah oui! pour plusieurs, les premieres fois. Les autres fois, j'avais meme peur que tu me dises: ce n'est pas comme ca qu'on les mesure; on ne dit pas toutes en bloc qu'elles sont egales. 59. _D_.--Explique-moi bien ceci que tu pensais avoir besoin de ma permission. T'est-il arrive parfois de les trouver egales et de ne pas oser le dire? 60. _R_.--Oh oui! Je me disais: l'autre fois, je n'ai pas dit qu'elles etaient egales a cet endroit-la, et tu aurais pu dire que je changeais trop. Une fois, j'ai regarde sur le papier ou tu notais, et j'ai dit un peu au hasard, comme la fois precedente. 61. _D_.--Pourrais-tu ecrire tout a fait serieusement, et apres avoir bien reflechi, les raisons pour lesquelles tu n'as pas dit = aussi souvent que tu l'aurais voulu. 62. _R_.--Parce que je n'osais pas, ayant peur, si elle etait plus lourde, de me tromper. Il est evident que cette enfant a ete fortement impressionnee par l'idee que les boites augmentent regulierement de poids; elle a eu du reste conscience de cette idee, puisqu'elle l'a exprimee plusieurs fois avec une nettete parfaite; (voir le n deg. 38) mais elle ne s'est pas rendu compte que cette idee constituait une illusion, une suggestion directrice. On remarque aussi que l'enfant a eu conscience qu'elle eprouvait plus de difficulte a donner des jugements d'egalite qu'a donner des jugements de +. Cette difficulte etait surtout, semble-t-il, de nature morale; c'etait comme une defense imaginaire, inspirant une crainte vague. C'est sous cette forme speciale que la suggestion a agi, c'est de cette maniere que l'idee suggeree a atteint le but. L'enfant n'a pas eu a proprement parler la conviction que les poids augmentent regulierement du 1er au 15e; elle a trouve au contraire, et l'a dit a plusieurs reprises, que beaucoup des poids lui semblaient egaux; mais elle a ete empechee d'affirmer celle egalite, par l'effet d'un sentiment de crainte; le mecanisme de la suggestion a donc ete emotionnel. Il est possible, du reste, que nous puissions arriver a constater, lorsque nous ferons un jour des experiences sur des adultes capables de rendre compte de ce qu'ils eprouvent, que la meme suggestion agit suivant les individus par mecanisme emotionnel ou par mecanisme intellectuel; sans compter les cas ou le mecanisme sera mixte, ou autre. Enfin, un troisieme point qui est bien mis en lumiere par notre interrogatoire, c'est le caractere illusoire des motifs trouves par l'enfant pour expliquer qu'elle a fait trop souvent des jugements de +, c'est-a-dire des jugements suggeres. Elle a invente trois ou quatre explications differentes, (voir notamment le n deg. 50) et elle a pu meme se rendre compte que ces explications etaient fausses. On voit par la combien l'etat mental cree par la suggestion est complique, et on comprend aussi combien les definitions de la suggestion qui sont ordinairement citees par les auteurs sont insuffisantes. En somme, si nous resumons tres schematiquement ce qui a pu se passer dans l'esprit de cette petite fille, nous trouvons: 1 deg. l'idee directrice que la serie de boites va en augmentant de poids regulierement, de la 1re a la 15e; 2 deg. la conviction que cette idee, que le sujet a d'abord acceptee pour vraie, n'est pas exacte; cette conviction d'inexactitude a augmente au cours de l'experience; 3 deg. une crainte vague de donner des jugements d'egalite, qui contrediraient l'idee directrice; 4 deg. une ignorance a peu pres complete des motifs de cette crainte--c'est-a-dire une ignorance des raisons pour lesquelles le sujet continue a obeir a l'idee directrice quoiqu'il commence a s'apercevoir qu'elle est fausse. Sur ce point, par consequent, se produit un phenomene d'inconscience; il y a une lacune dans la suite des idees; et le sujet, en inventant apres coup des raisons pour expliquer sa conduite, obeit tout simplement a la necessite de remplir la lacune. _Experience sur Marguerite B_.--Enfant de treize ans et demi, cultivee, intelligente, raisonnable; elle est la soeur de la precedente. Cette experience a ete faite sur l'enfant isole, comme dans le cas precedent, et les deux enfants n'ont point echange leurs impressions. Je donne les resultats des 10 essais successifs: _Tableau IX_.--_Experience de suggestion par les poids sur Marguerite B_. [Illustration: Tableau09.png] ORDRE ORDRE DES EXPERIENCES des boites. 4 2 3 4 5 6 7 8 9 40 ........................................... 2 + + + + + + + + + + 3 + + + + + + + + + + 4 + + + + + + + + + + 5 + + + + + + + + + + ........................................... 6 = = + = + = = = + + 7 + + + + + = = + + + 8 = + + = + = = = = + 9 + = + = = = = = = = 10 = = + = + = + = + = 11 = = + = + = = = = = 12 = + = = = = = + = = 13 + + = = + = + + + = 14 = + + = = = = 15 = + + + + = + + + ........................................... L'attention a ete excellente, car pour la serie de 1 a 8, le sujet n'a fait aucune erreur. J'ai note que le sujet avait un tout autre ton de voix pour prononcer les simples mots: "_plus lourd_" suivant qu'il s'agissait des premiers poids ou des derniers; pour les poids 1 a 5, l'enfant parlait vivement; elle disait: "Oh! oui, plus lourd!"--ou bien: "C'est sur, c'est evident"; tandis que pour les autres poids, de 5 a 15, elle disait souvent: "Je dois me tromper, je n'en suis pas bien sure, c'est peut-etre ceci...;" ou bien: "C'est un peu plus lourd". Vers le milieu de la 4e epreuve ou elle a donne beaucoup de jugements d'egalite, elle a dit: "Je trouve que c'est toujours la meme chose, c'est ennuyeux". Je dois noter un petit incident: a la 5e epreuve, des cris, des plaintes venant d'une maison voisine, se sont fait entendre. L'enfant a pretendu que ces cris ne l'avaient nullement troublee: cependant le nombre des jugements de +, c'est-a-dire suggestions, a un peu augmente, dans cette epreuve, il a ete de 8; mais ce cas est trop exceptionnel pour qu'on puisse en tirer une conclusion quelconque. Progressivement, le sujet est parvenu a diminuer la suggestion; car le nombre des jugements + est de 24 dans la premiere serie de 5 epreuves, et il n'est plus que de 17 dans la deuxieme serie. Je donne _in extenso_ son interrogatoire; il ne fait pas double emploi avec celui de sa soeur; nous trouvons meme entre les deux cas une difference importante. Armande avouait qu'elle avait eu un vague sentiment de crainte l'empechant de donner des jugements d'egalite. Marguerite, tout en reconnaissant qu'elle a eprouve une difficulte a donner des jugements d'egalite, nous affirme qu'elle n'a pas eprouve la moindre crainte; l'element emotionnel a donc ete absent, ou du moins il a ete moins accentue que dans le cas precedent. INTERROGATOIRE DE MARGUERITE 1. _D_.--Quelles observations as-tu faites sur les poids? 2. _R_.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant; vers le milieu, ils sont la meme chose (ils ont le meme poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus legers et le dernier est plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y a une grande difference de poids. 3. _D_.--Quand as-tu eu cette idee sur la serie des poids? 4. _R.--Au commencement, la premiere fois, je croyais que tout allait en augmentant;_ c'est vers la fin que je me suis rendu compte. 5. _D_.--Pourquoi as-tu cru la premiere fois que les poids allaient en augmentant? 6. _R_.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils etaient un peu plus gros. C'est une idee, mais je crois..., Je ne sais pas trop. 7. _D_.--Quand penses-tu avoir donne les meilleurs resultats? 8. _R_.--C'est peut-etre la derniere fois ou la 9e fois. 9. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'une boite etait plus lourde que la precedente? 10. _R_.--(Embarras). 11. _D_.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu avais dit la fois precedente? 12. _R_.--Oui, toutes les fois je me le suis rappele pour 4 ou 5 petites boites: mais cela ne me guidait pas. 13. _D_.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu dit trop souvent _plus lourd_ ou trop souvent _egal_? 14. _R_.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent plus lourd. Quand on souleve des petits poids comme ca, on est toujours tente de les trouver plus lourds les uns que les autres. 15. _D_.--Pourquoi donc es-tu tentee de trouver les poids croissant graduellement? 16. _R_.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ca commence leger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout. 17. _D_.--Avais-tu plus de peine a dire egal ou a dire plus? 18. _R_.--(Vivement) _A dire egal! Il me semble_...(se reprenant). _Tantot j'avais plus de peine a dire egal, une autre fois a dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine a dire moins; il me semblait que je me trompais quand je disais cela_. 19. _D_.--Pourquoi? 20. _R_.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds. 21. _D_.--Craignais-tu que je te desapprouve, si tu disais moins? 22. _R_.--_Non, je n'avais pas peur du tout de ca, parce que dans les experiences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaitre le resultat_. 23. _D_.--Alors, tu ne m'as pas bien explique pourquoi tu avais de la peine a dire moins. 24. _R_.--C'est que je ne sais. J'etais habituee a aller toujours de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout. 25. _D_.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pense a autre chose, qu'aurais-tu dit de preference? 26. _R_.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est une supposition. 27. _D_.--Pourquoi la fais-tu? 28. _R_.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence par quelque chose de leger, on doit continuer a aller de plus en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de meme, malgre moi. 29. _D_.--As-tu prete la meme attention toutes les fois, ou bien certaines fois as-tu fait moins attention? 30. _R_.--Quand j'ai dit que tout etait la meme chose, peut-etre ai-je fait moins attention. Peut-etre. 31. _D_.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux mots comment ils sont distribues. 32. _R_.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont egaux, du 6 au 11.--Apres le 11, c'est un peu trouble. Il y en a de plus legers, et les 2 derniers sont plus lourds due les precedents. Certains caracteres sont communs a cet interrogatoire et au precedent. Marguerite a eu l'idee directrice de l'augmentation progressive des poids, elle a eu pleine conscience de cette idee, elle l'expose en termes tres clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte peu a peu que c'etait une idee fausse. J'ajouterai que Marguerite a eprouve une certaine difficulte a omettre des jugements d'egalite, toujours comme sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficulte, ou plutot les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a eprouve aucune emotion de crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de l'experimentateur. Il est donc probable que la part de l'emotion dans l'operation a ete moins grande pour elle que pour sa soeur. Je profite de l'occasion pour chercher a decrire, autant que je puis le faire, la psychologie de ces experiences tres complexes de suggestion produite par idee directrice. Nous trouvons dans ces experiences un conflit entre deux tendances differentes: 1 deg. la tendance a percevoir l'egalite des poids et des lignes: 2 deg. la tendance a les juger comme formant une serie croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'idee directrice et l'illusion de l'experience, est produite par la perception des 5 premiers poids et lignes, qui sont reellement en ordre croissant; le sujet attentif ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans son langage interieur, en tout cas il le voit se realiser materiellement sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier. Cette idee directrice l'ayant fortement impressionne, il se laisse aller a admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la serie de lignes et de poids: cette supposition paraitrait ridicule si on lui donnait la forme d'un jugement en regle; elle deviendrait ridicule comme une foule d'autres suppositions qui menent notre vie, et qui sont fondees sur des arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette idee directrice, quelques eleves arrivent a s'en rendre compte; d'autres la subissent sans en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle a la perception exacte des poids et des lignes; l'eleve avoue souvent qu'il n'a pas prete une attention suffisante a ces poids et a ces lignes; et ce defaut d'attention peut aller, dans un cas extreme, jusqu'a apprecier un poids avant de l'avoir souleve ou a marquer la longueur de la ligne avant d'avoir regarde la ligne modele. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette idee directrice de l'accroissement des lignes et des poids, idee purement intellectuelle au debut, prend-elle cette force obsedante? Par inertie; si l'eleve s'engage dans la voie de l'idee directrice, c'est parce que c'est la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accroitre regulierement l'appreciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une appreciation serieuse de chaque poids et de chaque ligne. Tout en cedant a l'idee directrice, le sujet en comprend souvent, a demi, la faussete et il cherche a lutter contre elle; mais il ne parvient pas toujours a s'en debarrasser completement, et lorsqu'on lui demande la raison pour laquelle il a persiste dans l'erreur, bien qu'il l'ait reconnue, il est fort embarrasse pour repondre. Ou bien il met en avant des motifs dont l'inanite saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obei a un sentiment de crainte, dont l'apparition parait bien singuliere dans une experience aussi seche et aussi froide que celle qui consiste a reproduire des lignes et a soupeser des poids. L'explication de cet etat emotionnel ne me parait pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'emeut et n'ose pas revenir en arriere parce qu'il comprend qu'il a eu tort de manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application generale. Sans entrer dans les details, il me parait vraisemblable d'admettre que cette suggestion que subit le sujet ne s'execute que par l'intermediaire de phenomenes d'inconscience ou plutot de desagregation mentale; le sujet ignore l'origine de l'idee qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer a lui-meme sa conduite; ce sont la, sous une forme attenuee, je le veux bien, mais absolument reconnaissable, les caracteres de la suggestion hypnotique. Ordonnons a une hysterique hypnotisee d'aller a son reveil frapper un individu present; elle executera cette suggestion sans savoir qui lui a donne cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des raisons pour justifier son acte, elle declarera par exemple que sa victime l'a narguee ou insultee; inconscience de l'origine de la suggestion, obeissance a cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels sont les caracteres communs de toutes ces experiences. Mais il est evident que dans l'experience pedagogique ces phenomenes d'inconscience ne sont qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux experiences aurait quelque chose de force et de faux si l'on oubliait toutes les differences si importantes qui les separent. INFLUENCE DE L'AGE SUR L'EXPERIENCE DE SUGGESTIBILITE RELATIVE AUX POIDS Chacune des experiences de suggestion que nous faisons pourrait etre variee de diverses manieres, pour mettre en lumiere certains aspects ou certains facteurs de la suggestibilite. Nous n'avons nullement l'intention d'epuiser cette etude, et de passer en revue toutes les variations possibles. Nous nous bornons a reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous interessent plus que les autres. Une premiere question est celle de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Nous avons etudie la suggestion des poids sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ceux-la meme qui nous avaient servi a l'etude de la suggestion des lignes. Les eleves ont ete examines isolement; mis en presence de la serie de 15 poids alignes sur une table, ils ont recu la meme explication que les eleves d'ecole primaire. On leur a fait faire seulement la premiere epreuve, celle qui consiste a soupeser les poids successivement d'une seule main, en decidant chaque fois si le poids souleve est plus lourd, moins lourd que le poids precedent, ou egal; de plus, cette premiere epreuve a ete repetee cinq fois de suite, pour nous permettre de savoir si au bout de ce temps l'eleve arriverait a se corriger de son erreur. On se rappelle qu'a la premiere epreuve nos eleves d'ecole primaire ont donne en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-a-dire jugements influences par la suggestion. Les eleves de l'ecole Colbert ont ete un peu moins suggestibles; la moyenne des jugements de + a la premiere epreuve a ete seulement de 5,1, mais cette difference est peu considerable. Le tableau donne la serie de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a ete de 6, et le nombre minimum de 3. Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 epreuves qui ont suivi la precedente, on constate que ce nombre est en moyenne reste a peu pres le meme; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne parait ni croitre ni decroitre. Les valeurs individuelles ne sont pas plus explicites; a part 1 eleve (parmi les derniers) qui s'est nettement corrige, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une suggestion croissante, les autres n'ont presente aucune difference bien nette. _Tableau X.--Experiences sur les poids. Eleves d'Ecole primaire superieure_. [Illustration: Tableau10.png] Nombre de jugements + Premiere Deuxieme Troisieme Quatrieme Cinquieme epreuve epreuve epreuve epreuve epreuve Eleve dans les premiers 6 3 5 7 3 Id. 3 2 3 3 4 Id. 6 4 7 5 7 Id. 3 3 5 3 4 Id. 5 6 5 6 6 Id. 4 5 4 3 3 Id. 5 4 5 6 4 Eleve dans les derniers 6 6 0 1 1 Id. 4 7 8 5 8 Id. 6 7 7 7 8 Id. 6 7 10 8 10 Id. 6 8 6 9 6 Total............... 62 59 65 60 66 Moyenne............. 5,1 4,9 5,4 5 5,5 Si ce resultat se confirme dans des experiences plus nombreuses, il faudra en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la suggestion des lignes; elle fait naitre une illusion dont le sujet ne se debarrasse pas aussi aisement. Cette difference me parait du reste bien naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer avec le modele de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupese une serie de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on fait des appreciations erronees. Il faudra aussi conclure que l'influence de l'age se marque moins nettement dans l'experience de suggestion par les poids que dans celle des lignes. CONCLUSION RELATIVE AUX EXPERIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDEES DIRECTRICES Ces experiences ont ete au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1 sur les poids. Nous rangeons ici les eleves d'apres leur rang dans les 3 experiences; nous ne prenons que 17 eleves, ceux-la seulement qui ont pris part aux 3 experiences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e classification, qui est la synthese des trois precedentes; dans la colonne de cette classification-synthese, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent l'ordre de chaque eleve dans les 3 classifications precedentes; on peut voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les resultats ont ete analogues dans chaque epreuve; ainsi, si un eleve a par hypothese les chiffres 1--1--15, ces chiffres signifient qu'il a ete le premier, le moins suggestible, dans les 2 premieres epreuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles, le 15e, c'est-a-dire l'antepenultieme dans l'epreuve des poids. Nous ferons remarquer que la 1re note se refere a l'epreuve dite des 4 pieges; or, cette epreuve est tres courte, le sujet n'est pas pousse a fond; je crois bien que cette epreuve est la moins significative de toutes. Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux; le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont reellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilite moyenne. Puis, apres avoir passe Martin, qui fait la transition, on arrive a Vaud. et a tous les suivants, qui sont d'une suggestibilite extreme. Cette suggestibilite est due, pour quelques-uns, a leur jeune age, et pour d'autres, comme Bout., Poire, et And., a une condition mentale particuliere. Un examen plus detaille montre que le plus souvent les rangs dans les 3 epreuves sont equivalents; cependant, certains sujets ont ete d'une suggestibilite toute speciale pour les poids, comme Delans., Pet., et surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Feli., ont ete moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et surtout les derniers, ont ete suggestionnes d'une valeur equivalente dans les deux experiences sur les lignes et les poids. La conclusion a tirer n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des sensations en jeu peut jouer un role dans la suggestibilite; certains sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondement suggestibles comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilite dans toutes les experiences. _Tableau XI._--_Synthese des experiences sur l'idee directrice_. [Illustration: Tableau11.png] Classifi- Classifi- Classifi- Classifi- RANG TOTAL cation cation cation cation de chaque eleve des rangs d'apres d'apres d'apres synthe- l'epreuve l'epreuve l'epreuve tique 1re 2e 3e des des lignes des poids epr. epr. epr. 4 pages croissantes 1.Delan. 1.Delan. 1.Lac 1.Lac 4 2 1 7 2.Gesb. 2.Lac. 2.Obre. 2.Delan. 1 1 6 8 3.Pet. 3.Gesb. 3.Feli. 3.Saga. 5 4 5 14 4.Laca. 4.Saga. 4.Mart. 4.Gesb. 2 3 10 15 5.Saga. 5.Pet. 5.Saga. 5.Pet. 3 5 9 17 6.Bien. 6.Feli. 6.Delan. 6.Bien. 6 8 7 21 7.Feli. 7.Vasse. 7.Bien. 7.Obre. 10 9 2 21 8.Vasse. 8.Bien. 8.Vasse. 8.Feli. 7 6 3 22 9.Poire. 9.Obre. 9.Pet. 9.Vasse. 8 7 8 23 10.Obre. 10.Mart. 10.Gesb. 10.Mart. 17 10 4 31 11.And. 11.Van. 11.Gouj. 11.Van. 12 11 13 36 12.Van. 12.Bout. 12.Die. 12.Poire. 9 14 15 38 13.Hub. 13.Die. 13.Van. 13.Die. 16 13 12 41 14.Gouj. 14.Poire. 14.Hub. 14.Gouj. 14 17 11 42 15.Bout. 15.Hub. 15.Poire. 15.Bout. 15 12 16 43 16.Die. 16.And. 16.Bout. 16.Hub. 13 15 14 43 17.Mart. 17.Gouj. 17.And. 17.And. 11 16 17 44 CONCLUSION.--Nos 3 experiences de suggestion fondee sur une idee directrice nous paraissent etre utiles a conserver; ce sont des tests pratiques, rapides, faciles a executer. Comme l'erreur provient du sujet lui-meme, et qu'elle est le resultat d'une auto-suggestion, la responsabilite en incombe a lui seul; elle n'atteint nullement l'experimentateur; et c'est la une circonstance qui presente un interet bien reel, qu'on appreciera bientot lorsqu'on aura vu les resultats des etudes sur l'action morale. Nous avons constate que chacune de ces epreuves donne des renseignements nombreux sur l'etat mental du sujet, si nombreux memes qu'ils sont une difficulte pour la classification des sujets; mais si la classification en devient plus delicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous plus de points de vue differents. Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant deux cas extremes et bien tranches. Voici ce que nos 3 epreuves nous permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallele que nous allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus interessant que nous donnons leurs portraits, planches I et II. LAC.--A la premiere experience sur les lignes, il a vu deux fois le piege, et il a fait les _lignes pieges_ egales aux precedentes, donnant ainsi une preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveille la longueur absolue des lignes, et il s'est laisse entrainer a augmenter un peu cette longueur. Dans la seconde experience sur les lignes, il a montre la meme habilete, il ne s'est guere laisse entrainer par la suggestion, il s'est repris aussitot et s'est debarrasse de l'idee directrice; les ecarts qu'il a marques sont tres petits. Pour l'experience des poids, il s'est montre aussi refractaire a la suggestion; le nombre de ses jugements + est tres faible, et la valeur qu'il a donnee au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois epreuves qui nous montrent par consequent que ce garcon est mefiant et fort difficile a tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'apres les renseignements fournis par son ecole, c'est un independant, sinon un indiscipline. POIRE.--Il est plus age d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus avance dans ses etudes; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e classe; mais combien il est plus suggestible! A la premiere experience, c'est un vrai automate; il ne se mefie d'aucun piege, et marque tous les ecarts egaux a 8 millimetres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien compris; on ne peut pas etre moins critique que lui. Son coefficient de suggestibilite est de 88, tandis que celui de Lac. etait de 50, mais il semble bien que la difference reelle est superieure a celle que donnent ces chiffres. La 2e experience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son caractere d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimetres (pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des ecarts egaux, de 8 millimetres; ici encore, pas la moindre reflexion, c'est la machine. L'experience sur les poids nous le fait encore apparaitre sous le meme jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier poids la valeur enorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes) et fidele a ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois, regulierement, la boite de 10 grammes. Voila donc deux enfants qui sont a peu pres du meme age, et le plus age, le plus instruit des deux, presente une absence complete de jugement personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est deja maitre de son intelligence. Ce sont des differences bien caracteristiques; elles nous sont revelees par des epreuves qui n'ont rien de commun avec l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne presentent aucune espece d'inconvenient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilite que presentent les methodes nouvelles que nous exposons. CHAPITRE V L'ACTION MORALE Dans les circonstances de la vie reelle ou nous subissons l'influence d'une suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs facteurs, et, c'est pour les besoins de l'etude que nous cherchons a isoler ces facteurs et a etudier separement l'action de chacun. Nous venons de suivre l'influence d'une idee directrice, qui est personnelle au sujet, qu'il a formee lui-meme, et qui est par consequent ce qu'on appelle le produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherche dans cette etude a eliminer la part qui pourrait revenir a une action morale d'un autre individu; dans la vie reelle, l'idee directrice a laquelle nous obeissons nous vient souvent d'un autre; l'eleve, par exemple, la tient de son maitre, il y obeit d'autant plus aveuglement, qu'il subit davantage l'autorite de son maitre, si bien que les travaux d'un maitre vivant et influent sont presque toujours verifies par ses eleves, surtout lorsque ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc cherche a eliminer cette etude de l'action morale, pour ne pas compliquer la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une idee directrice produite par auto-suggestion. Nous allons, dans ce chapitre, chercher a etudier l'action personnelle ou action morale. Les auteurs americains, Scripture et ses eleves, qui ont commence l'etude de la suggestibilite par les memes methodes que nous, se sont efforces de faire, dans leurs experiences, une elimination complete de l'action morale; et quoiqu'ils n'y soient pas completement parvenus, ils ont cru que cette elimination etait necessaire pour donner a leurs recherches un caractere scientifique. Que peut-on entendre par la? Ne nous effrayons pas d'un mot, et voyons pourquoi l'etude d'un phenomene reel--et l'action morale en est un--pourrait ne pas etre scientifique. Les auteurs americains, autant que je les comprends, ont rejete l'etude de l'action morale, parce qu'il est difficile de determiner avec precision la nature et surtout le degre de cette influence. Telle personne, on le sait, exerce une influence considerable; elle se fait ecouter et obeir des plus indociles, tandis qu'une autre est meprisee et ridiculisee; entre les deux, il peut y avoir egalite d'age, de position, mais difference d'action morale. Or, il est clair qu'une meme experience sur l'action personnelle aura des resultats tres differents si elle est confiee au premier de ces individus ou au second; des lors, les resultats manqueront de la precision necessaire pour constituer des documents scientifiques, car variant avec la personnalite de chaque experimentateur, ils ne peuvent pas etre repetes a volonte et controles par un autre experimentateur, ce qui est le propre de la science; c'est a cause de cet indetermine et de cet inconnu, qu'on a cru bon de rejeter l'etude de l'action personnelle, et que meme, allant beaucoup trop loin, Scripture a declare que les nombreuses etudes contemporaines sur l'hypnotisme ne sont point scientifiques; son opinion sur ce point est si energique qu'il va meme jusqu'a l'injure. Je sens profondement tout ce qu'il y a de juste dans ces critiques, mais je crois qu'il est exagere d'en conclure qu'on doit s'interdire une etude sur l'action morale. S'il est difficile, dans l'etat present de la psychologie, de mesurer avec precision l'action morale d'un experimentateur donne--et cette difficulte, en tout cas, n'est nullement une impossibilite--on peut toutefois se proposer un but un peu different; un experimentateur, dont l'action morale restera indeterminee, peut rechercher comment divers eleves se comportent par rapport a cette action morale, qui restera inconnue dans son degre, mais constante; le point important est la; si l'action demeure constante, il sera possible d'examiner les differences de suggestibilite des eleves relativement a cette influence et nous pourrons ainsi savoir si une classification des eleves d'apres leur suggestibilite d'autre espece, par exemple relativement a des idees directrices, est la meme que leur classification d'apres la sensibilite a l'action morale. Ainsi comprise, notre recherche me parait interessante, il me semble meme que j'aurais fait un oubli grave en la laissant de cote. Notre etude se divise en deux parties: Dans la premiere partie, qui sera l'objet de ce chapitre, j'exposerai les effets d'une affirmation sur la conviction des sujets, je ne ferai point une analyse psychologique de l'experience, du moins je ne m'attarderai pas a cette analyse; je me contenterai d'etablir, d'apres les resultats de l'experience, une classification des sujets au point de vue de la docilite avec laquelle ils acceptent mon affirmation. Dans la seconde partie de notre etude, nous ferons une analyse de l'action personnelle, cette analyse portera sur les formes de langage, employees pour suggestionner le sujet; ce sera par consequent une etude surtout sur la psychologie de l'interrogatoire, question qui presente un grand interet pratique, comme nous le montrerons plus loin. I Les suggestions qui vont nous servir pour influencer les sujets sont de deux especes. Les unes sont contradictoires; elles agissent sur le sujet apres que lui-meme a exprime son opinion, et elles consistent a contredire cette opinion, pour le forcer a l'abandonner. Les suggestions de la seconde espece sont directrices; elles sont formulees avant que le sujet ait forme une opinion. Par la elles ressemblent aux idees directrices dont nous nous sommes occupes dans les chapitres precedents; elles en different en ceci qu'elles supposent une action personnelle, une suggestion provenant d'une personnalite etrangere, tandis que les idees directrices que nous avons decrites jusqu'ici sont l'oeuvre meme du sujet et constituent des auto-suggestions. 1 deg. _Suggestion contradictoire sur les noms de couleurs_.--Je me suis servi d'une serie composee de 9 couleurs differentes; le n deg. 1 est franchement bleu, le 2 est d'un bleu gris moins franc que le 1, le 3 est d'un bleu verdatre, le 4 est vert bleuatre, le 5 est vert, le 6 est d'un vert jaunatre, vert mousse, le 7 est encore plus jaune, vert olive, le 8 est encore plus jaune, et le 9 est jaune d'or. Cette serie est graduee d'une maniere qui me parait tres satisfaisante. Les couleurs consistent dans des laines qui m'ont ete fournies par la manufacture des Gobelins; chaque nuance de laine a ete disposee sur un carton blanc distinct; les fils presses parallelement les uns contre les autres donnent l'apparence d'une surface unie et striee, ayant la forme d'un carre de 2,5 centimetres sur 3,5 centimetres. Je ne peux rien ajouter a ma description pour fixer le ton et la nuance de ces couleurs; par consequent, un autre experimentateur ne pourrait pas reprendre exactement mes experiences, sans que je lui communique au prealable mes echantillons. Voici comment l'experience etait disposee. Je montrais d'abord aux eleves les 7 feuilles de papier colore dont on se sert dans les ecoles pour apprendre aux eleves les noms des couleurs ou pour les habituer a faire de petits decoupages. Les couleurs sont: rouge, bleu, vert, jaune, orange, violet. Je montrais chaque feuille l'une apres l'autre, et priais l'eleve de me nommer la couleur; la plupart, meme les plus jeunes, ont pu nommer les 7 couleurs, sauf l'orange: c'est cette derniere couleur qui est la moins connue. Voici la statistique des reponses: Connaissent toutes les couleurs 10 sujets Connaissent toutes les couleurs, sauf l'orange 10 -- -- -- sauf l'orange et le violet 2 -- Ne connait aucune couleur 1 -- ---- Nombre total de sujets 23 On voit que si on met a part l'orange, la grande majorite des sujets connait les 7 couleurs principales, puisqu'il y a 20 eleves sur 23 qui les connaissent. Quand on leur presente le papier de couleur orange, une moitie des sujets se contente de dire qu'il ignore le nom de cette couleur; l'autre moitie donne un nom inexact; on a dit 2 fois rouge, 1 fois vermillon, 1 fois grenat, et 1 fois jaune fonce; par consequent, l'enfant rapproche plus volontiers l'orange du rouge que du jaune. Pour le violet, il a ete appele une fois grenat et une fois bleu[49]. [Note 49: Pourquoi les enfants de l'ecole savent-ils si mal le nom de l'orange? Les renseignements pris aupres du directeur m'ont appris qu'on enseigne d'abord aux enfants les trois couleurs principales; ce sont le rouge, le jaune et le bleu; on leur enseigne ensuite les couleurs composees: le vert, que l'on produit en melangeant le jaune et le bleu, le violet qu'on produit on melangeant le bleu et le rouge, et enfin l'orange qu'on obtient avec le melange du jaune et du rouge; il resulte de cette maniere d'enseigner que l'orange n'est point considere comme une couleur principale, et que par consequent l'attention de l'enfant est moins attiree sur cette couleur que par exemple sur le rouge. Le meme directeur m'a indique une seconde raison pour expliquer l'ignorance si frequente du nom de l'orange; je crois cette seconde raison plus importante que la premiere; les couleurs rouge, bleu, jaune, vert et violet ont des noms qui appartiennent au langage courant du peuple et des enfants, tandis que l'orange est un mot qui s'emploie bien plus rarement; une personne sans instruction emploie le mot rouge, elle n'emploie pas le mot orange, pas plus que le mot indigo. Par consequent, pour apprendre le nom de l'orange a un enfant, il faut l'obliger a ajouter un mot nouveau a son vocabulaire, c'est un effort plus grand que pour apprendre le nom du rouge. Je saisis cette occasion pour deplorer qu'on continue a propager de vieilles erreurs dans l'enseignement primaire; pourquoi repeter aux Enfants qu'il y a 3 couleurs fondamentales, que le jaune et le bleu melanges donnent du vert, puisque c'est absolument faux? Pourquoi enseigne-t-on encore aux eleves de lycee que la myopie est le contraire de la presbytie, que l'oeil myope a la vue courte et l'oeil presbyte la vue longue, puisque c'est la une confusion ridicule, et qu'un oeil myope peut etre en meme temps presbyte?] Il ne faudrait pas croire que ce sont les enfants les plus jeunes qui seuls ne savent pas le nom de l'orange; nous trouvons cette meme ignorance chez des enfants de douze ans et meme chez un enfant de quatorze ans. Voici le tableau des ages dans les differents groupes: Connaissent Connaissent Sauf N'en toutes les toutes sauf l'orange et connaissent 7 couleurs. l'orange. le violet. pas. Enfants de 7 ans " " 1 1 8 -- 1 5 " " 9 -- 1 1 " " 10 -- 2 1 1 " 11 -- " " " " 12 -- 3 2 " " 13 -- 4 " " " 14 -- " 1 " " Je passe maintenant a l'experience. Comme toutes celles qui precedent, elle est faite individuellement, sur chaque eleve appele a son tour dans le cabinet du directeur. L'eleve est assis a cote de moi, devant une table; je lui donne papier, plume et encre, et ensuite, je lui adresse l'explication suivante: "Nous allons faire ensemble un petit examen pour savoir si vous connaissez exactement les noms des couleurs. Je vais mettre sous vos yeux plusieurs couleurs, les unes apres les autres; quand vous verrez chaque couleur, vous l'examinerez avec attention, ensuite vous m'en direz le nom; et apres avoir dit le nom, vous l'ecrirez sur la feuille de papier qui est devant vous. Je vous recommande de dire a haute voix le nom de la couleur avant de l'ecrire." Ensuite, je montrais la serie de couleurs; 2 fois, je faisais une suggestion, en general au moment ou je montrais la 2e et la 3e couleurs; j'attendais que l'enfant eut dit le nom de chacune de ces couleurs, qu'il eut dit _vert_; alors, au moment ou l'eleve, apres avoir dit ce nom, s'appretait a l'ecrire, je prenais la parole pour dire: non, _bleu_. Je me suis attache a toujours prononcer la meme parole, et toujours avec le meme accent; je disais cela d'une voix blanche, sans accentuer, avec negligence, sans elever la voix--et surtout sans regarder la figure de l'enfant, et sans regarder ce qu'il ecrivait sur la feuille de papier. Cette suggestion verbale etait faite pour 2 a 3 couleurs, suivant les cas; il eut ete preferable de faire un nombre constant de suggestions, mais je voulais toujours suggestionner du bleu, et il m'etait impossible de le faire lorsque l'eleve appelait spontanement bleu une couleur verte; j'etais donc oblige d'attendre qu'il annoncat la couleur verte, et par consequent, j'ai du suggestionner certains eleves des la 1re couleur de la serie, tandis que pour d'autres, j'ai du attendre la 2e couleur, et meme la 3e; mais ce dernier cas etait assez rare. Meme difficulte pour la seconde suggestion. Dans la majorite des cas, elle etait faite sur la 3e couleur, et la 1re suggestion etait faite sur la 2e couleur; mais il est arrive assez souvent que l'eleve obeissant a la 1re suggestion, a appele bleue la 3e couleur, et alors j'ai ete oblige d'attendre qu'il annoncat une couleur verte pour le suggestionner de nouveau dans le sens du bleu. L'attitude des enfants, quand ils recoivent une suggestion contraire a leur affirmation, est tres variee. On peut distinguer 3 genres d'attitudes: 1 deg. l'enfant reste tranquille, passif, il n'exprime ni surprise, ni trouble, il ecrit ce qu'on vient de lui suggerer; 2 deg. l'enfant est trouble par l'affirmation de l'experimentateur, il rougit, il me regarde avec un peu d'etonnement, il prend un air soucieux, embarrasse; il feint de contempler longuement la couleur, en froncant le sourcil, pour cacher son embarras. Je regrette beaucoup que le dispositif de l'experience ne permette pas de recueillir tous ces signes de surprise et d'emotion, il aurait fallu sans doute trouver un moyen pour les inscrire, mais la psychologie experimentale ne nous fournit pas encore une methode precise pour enregistrer les etats emotionnels passagers. Je suis donc oblige de me contenter d'une description avec des mots, et je ne me dissimule pas que cette description laisse echapper, evaporer en quelque sorte, une des parties les plus curieuses de l'experience; 3 deg. la troisieme attitude, qui a la verite s'est manifestee bien rarement, est une attitude de revolte; l'eleve exprime ouvertement son scepticisme, dans son langage familier: il dira par exemple: "C'est bleu, ca?" ou bien il aura un sourire moqueur, ou un geste de denegation. Les eleves, apres avoir recu la suggestion, ont a ecrire le nom de la couleur. Les uns, et c'est la grande majorite, ecrivent le nom de la couleur qu'on leur a suggeree; les autres ecrivent le nom de la couleur qu'ils ont designee eux-memes; et enfin, il en est quelques-uns qui demandent des explications, et interrogent directement l'experimentateur, pour savoir s'ils doivent ecrire le nom de couleur trouve par eux ou celui qui leur a ete dicte. Je me garde bien de repondre a cette question, je repete: ecrivez. Nous ne pouvons pas tenir compte de cette obeissance a la suggestion pour classer nos sujets, parce que quelques-uns ont pu comprendre qu'ils devaient ecrire leur propre reponse, et nous ne pouvons pas faire etat de leur erreur. J'arrive enfin a l'effet le plus important de cette tentative de suggestion, a l'effet qui permet le mieux de se rendre compte de la suggestibilite de chacun; lorsque l'on vient de suggerer une couleur bleue, et qu'on presente ensuite a l'eleve la couleur suivante, il a une tendance, pour satisfaire l'experimentateur, a trouver que cette nouvelle couleur est bleue; mais, d'autre part, la nuance verte de cette couleur est plus forte, plus saisissante que celle de la couleur precedente, par consequent l'eleve est porte a resister contre la suggestion, et a appeler verte la nouvelle couleur qu'on lui presente. Suivant les caracteres, le resultat de ces deux tendances varie: il y a des eleves qui s'affranchissent tout de suite de la suggestion, disent vert pour la couleur qui suit immediatement la couleur suggeree; il y en a d'autres, au contraire, qui appellent bleue la couleur suivante, et peuvent meme appeler bleue 2, 3, 4, des couleurs suivantes; en consequence, la persistance de la suggestion est donc plus considerable chez les seconds que chez les premiers, et comme cet effet de suggestion se presente sous une forme numerique, nous l'avons pris comme base du calcul de la suggestibilite; la suggestibilite prendra donc les coefficients 0, 1, 2, 3 etc, suivant le nombre de couleurs subsequentes qui subissent l'effet de la suggestion. Il y a de tres grandes variations individuelles. Nos 25 sujets se repartissent de la maniere suivante: 0 ont un coefficient egal a ............. 0 1 a -- ............. 0,5 8 ont -- ............. 1 4 -- ............. 2 2 -- ............. 4 2 -- ............. 5 1 a -- ............. 7 Le tableau ci-joint resume les resultats; la premiere colonne donne le nombre de fois que j'ai essaye la suggestion contradictoire; dans la seconde colonne est indique le nombre de fois que le sujet a obei a cette suggestion; et enfin, la troisieme colonne indique le nombre de fois que le sujet a, pour les couleurs suivantes, ecrit le mot bleu. Gesb., celui qui a un coefficient egal a 0,5, prenait un moyen terme entre la suggestion et son opinion personnelle; il ecrivait bleu-vert. Le dernier sujet, Poire, completement trouble par la suggestion, a donne aux couleurs des noms extraordinaires; ainsi il a appele orange le vert, etc. NOMS Tentatives Obeissance Obeissance ATTITUDE des sujets. de aux continuee. suggestion. suggestions directes. ...................................................................... Abras. 3 0 0 Expression malicieuse. Attitude de scepticisme complet, sans emotion. Feli. 3 3 0 Interrogateur. Demande ce qu'il doit ecrire. Laca. 2 2 0 Un peu d'hesitation avant d'ecrire le mot suggere. Bon. 3 1 1 Hesitation. Bout. 2 1 0 Lent, hesitant, rougissant, interrogateur. Gesb. 3 1,5 0,5 Longue hesitation, air interrogateur. Martin. 2 1 0 Rien de particulier. Blasch. 2 2 1 Interrogateur, repete la couleur suggere. Motte. 2 2 1 Timide. Mien. 2 2 1 Regard interrogateur, figure impassible. Delans. 3 3 1 Tres long, tres hesitant et reflechi, se penche pour regarder la couleur. Pet. 2 2 1 Tres doux. Vasse. 2 2 1 Extremement lent, hesitant deux minutes, etonne, rougissant, embarrasse. Saga. 3 3 1 Tres doux, hesitant, interrogateur. Die. 3 3 1 Hesitant. Meri. 3 3 2 Rien de particulier. Pou. 1 1 2 Tres lent, hesitant. Monne. 2 0 2 Etonne. Demi. 3 2 2 Etonne, hesitant, tres doux. Van. 3 3 4 Hesitant, embarrasse, tres lent, se mord les pouces. Bien. 2 2 4 Etonne, de mauvaise humeur. Uhl. 2 2 5 Lent. Gouje. 3 3 5 Etonne d'abord, puis, a la fin, sourit en dessous. Hub. 2 2 7 Automatique. Dit le nom de couleur et attend l'approbation avant d'ecrire. Poire. 2 1 desordre. Lent, hoche la tete, l'air embarrasse. L'experience terminee, j'ai pu constater sur les eleves, par une interrogation discrete, qu'ils n'avaient ete dupes d'aucune illusion; ils savaient tout bien qu'ils n'avaient pas ecrit les vrais noms des couleurs. Hub. lui-meme, le plus suggestible de tous, s'en rendait compte; tous avaient ecrit des erreurs parce que je les leur avais dictees, et qu'ils avaient cru de leur devoir de m'obeir. Il y a donc eu, tres probablement, simple suggestion par obeissance. II _2 Suggestion contradictoire, relative aux longueurs de lignes_.--Cette seconde experience est faite huit jours apres la precedente, et sur les memes sujets (eleves d'ecole primaire elementaire). Une serie de 24 lignes a ete tracee parallelement sur une feuille de papier: la plus petite a 12 millimetres et la plus grande 104 millimetres; elles different regulierement de 4 millimetres, et sont rangees par ordre de grandeur, la plus petite occupant la partie gauche de la feuille; toutes partent du meme niveau inferieur, de la marge; elles sont paralleles, avec une distance de 7 millimetres. Au-dessous de chacune est un numero; elles sont numerotees de la plus petite a la plus grande. Apres avoir montre ce tableau a l'eleve, et le lui avoir explique, on lui presente une ligne isolee, et on le prie de bien la regarder, car il devra la retrouver parmi celles du tableau. Quand il a examine la ligne isolee pendant 3 a 5 secondes, on l'enleve et on lui presente le tableau; il doit y designer le numero de la ligne qui lui parait egale a celle qu'il vient de voir; le temps qui s'ecoule entre la vue de la ligne isolee et celle du tableau n'est que de 1 a 2 secondes. On fait trois fois cette epreuve, d'abord avec une ligne egale a la ligne 6 du tableau, elle a 32 millimetres, ensuite avec la ligne 12, qui a 56 millimetres, en troisieme lieu avec la ligne 18, qui a 80 millimetres. Dans aucun cas, on ne dit au sujet si l'operation a ete exacte ou non. La suggestion intervient au moment ou le sujet designe la ligne du tableau qu'il juge egale au modele qu'on lui a montre. Quelle que soit sa designation, on dit au sujet: "En etes-vous sur? N'est-ce pas plutot la ligne ...?" et on indique le numero de la ligne immediatement superieure a la ligne donnee par l'eleve. Par exemple, il a indique la ligne 5, on lui suggere la ligne 6. S'il repond: non, on repete la meme question, exactement dans les memes termes, pour provoquer une nouvelle reponse. Si cette seconde reponse est encore negative, on suspend la suggestion; on considere l'eleve comme ayant resiste a la suggestion; et on procede alors a la presentation de la seconde ligne, pour laquelle on fait alors la meme serie de suggestions verbales, et de meme pour la 3e ligne. Si au contraire l'enfant repond oui, soit a la premiere suggestion, soit a la seconde, on continue; on lui dit: "N'est-ce pas plutot la ligne 7?" S'il repond negativement, on repete la question, exactement sur le meme ton, et on considere une reponse comme negative quand le sujet a resiste a cette repetition d'une meme question. Si le sujet repond affirmativement que c'est la ligne 7, on continue de la meme facon: "N'est-ce pas plutot la ligne 8?" et ainsi de suite. On ne doit s'arreter dans cette marche ascensionnelle que lorsque le sujet oppose une resistance repetee a la suggestion. Cette epreuve ressemble beaucoup a celle que j'ai faite autrefois avec V. Henri, et que j'ai decrite dans le premier chapitre; seulement, sous la forme recente, elle est plus methodique et poussee plus loin; autrefois, nous nous contentions de dire: "N'est-ce pas la ligne d'a cote?" et nous notions la premiere reponse donnee par l'enfant. Il est tres important, pour ce genre d'epreuves, de peser exactement le moindre mot qu'on prononce, parce que chaque mot, comme chaque nuance d'accentuation, peut produire un effet different. On ne se doute pas de l'importance que prend une certaine tournure de phrase, quand on n'a pas observe cette influence sur un enfant, qui est un reactif si delicat de suggestibilite. La simple phrase "En es-tu sur?", suivant qu'elle est dite avec un accent naturel d'interrogation ou avec une nuance de doute, de scepticisme ou de severite, peut provoquer de la part de l'enfant deux reponses opposees, que l'enfant donnera meme successivement si on change l'accentuation de la demande[50]. [Note 50: Un pretre me disait un jour que la pratique du confessionnal lui avait montre la tres grande influence des questions posees sur les aveux. A la question: avez-vous fait cela? beaucoup repondent: non, mon pere; mais si, quelque temps apres, on reprend la meme question, sur un ton un peu plus affirmatif, en disant: vous avez fait cela? la reponse est le plus souvent: oui, mon pere.] 25 enfants seulement ont pris part a cette experience, qui s'est terminee en deux apres-midi. Nous noterons d'abord les lignes qui ont ete choisies prealablement a la suggestion. Pour la premiere ligne modele, la ligne 6, voici comment se distribuent les reponses: La ligne 4 a ete designee......6 fois ---- 5 ----- ......9 fois ---- 6 ----- ......8 fois ---- 7 ----- ......2 fois La moyenne donnerait donc une ligne comprise entre le 5 et le 6. Pour la ligne 12, on a: 8 designe..... 1 fois 9 ---- ..... 1 fois 10 ---- ..... 6 fois 11 ---- ..... 8 fois 12 ---- ..... 7 fois 13 ---- ..... 1 fois 14 ---- ..... 1 fois Enfin, pour la ligne 18: 14 ............ 1 fois 15 ............ 2 fois 16 ............ 7 fois 17 ............ 5 fois 18 ............ 3 fois 19 ............ 3 fois 20 ............ 4 fois Par consequent, ces enfants ont une tendance a designer des lignes plus courtes que le modele. En ce qui concerne leur suggestibilite, nous les classons de la maniere suivante. Nous notons 1 toutes les fois que nous avons reussi a leur faire accepter la ligne immediatement superieure a celle qu'ils ont choisie, et nous notons 2 l'ecart accepte de 2 lignes, et ainsi de suite. Nous faisons ensuite la somme de ces deviations produites par suggestion dans les 3 epreuves; ainsi, si un sujet a cede pour une ligne seulement, et a cede de la meme maniere dans les 3 epreuves, il recevra la note 3; s'il a cede pour 2 lignes la premiere fois, pour 3 lignes la seconde fois, pour 0 ligne la troisieme fois, sa note sera 3 + 2 = 5; et nous considererons un individu comme d'autant plus suggestible que sa note sera plus elevee. Il n'echappera a personne que ce calcul de la suggestibilite est un peu arbitraire; il repose sur cette hypothese que la suggestibilite est proportionnelle au nombre de deplacements de lignes obtenus par suggestion; or, il n'est pas demontre que tous les deplacements soient equivalents, que le 2e deplacement d'une epreuve soit equivalent au 1er de cette epreuve, ou que le 2e de la 1re epreuve soit equivalent au 2e de la 2e epreuve, etc. Ce sont la des questions tres delicates a trancher; je les laisse pour le moment de cote, esperant qu'il sera possible de les resoudre plus tard, lorsque ces recherches seront plus avancees. La mode de calcul que je viens d'indiquer implique une autre hypothese, qui me parait beaucoup plus grave, et que je crois meme erronee; c'est que du moment qu'un sujet ne change point la ligne qu'il a d'abord choisie, et y persiste malgre la suggestion, on doit lui donner la note 0 et le considerer comme ayant echappe a la suggestion. Est-ce bien exact? Sans doute, ce sujet n'a point modifie son opinion dans le sens de la suggestion, mais il n'en resulte pas qu'il n'ait pas ete influence par la suggestion. Plusieurs cas pourraient etre distingues; une personne A a porte avec beaucoup de soin un jugement sur la longueur de la ligne modele, et elle est portee a croire que c'est la ligne 12 du tableau qui est egale a la ligne modele; quand on lui suggere que c'est la ligne 13 qui est egale au modele, elle examine cette ligne 13 sans parti pris, et apres l'avoir comparee a son souvenir du modele, elle la rejette et revient a sa ligne 12, qu'elle avait choisie tout d'abord; elle nous apprend qu'a son avis c'est la ligne 12 qui est egale, au modele. Il me parait incontestable que cette personne A n'a point subi dans son jugement l'influence de la suggestion. Mais supposons une personne B qui a egalement choisi la ligne 12 comme egale au modele, et qui, quand elle recoit la suggestion, ne veut meme pas regarder la ligne 13, par esprit de contradiction ou pour toute autre raison, et maintient sa designation de la ligue 12; ce cas est, me semble-t-il, un peu different du precedent; la personne B a reellement subi l'influence de la suggestion, elle a ete reellement modifiee par la suggestion, seulement elle n'a pas suivi le sens de la suggestion; elle s'est obstinee dans son choix, sans rien vouloir regarder ni entendre. Enfin, il peut se presenter une personne C qui, apres avoir designe la ligne 12, non seulement n'accepte pas la ligne 13 qu'on lui suggere, mais encore, par esprit de contradiction nettement developpe, adopte la ligne 11; celle-la aussi a subi l'influence de la suggestion, car si on ne l'avait pas suggestionne, elle en serait restee a son choix de la ligne 12. Il y a donc, ce me semble, des distinctions a faire dans la suggestibilite; on peut etre influence par la suggestion, sans etre influence dans le sens de la suggestion. Les 25 sujets sur lesquels se fait l'experience se comportent de maniere bien differente; quelques-uns n'ont point obei au sens de la suggestion, d'autres y ont obei quelquefois, d'autres y ont obei toujours. Je n'en ai rencontre aucun qui, ayant pris le contre-pied de mon affirmation, ait adopte, apres ma suggestion, une ligne plus petite que celle qu'il avait d'abord choisie. Je repartis tous les sujets en 9 groupes: SUJETS AYANT CEDE A LA SUGGESTION _Contradiction relative aux lignes_. 0 FOIS|1 FOIS|2 FOIS |3 FOIS|4 FOIS |5 FOIS|6 FOIS|7 FOIS| PLUS DE | | | | | | | | 7 FOIS ------+------+-------+------+-------+------+------+------+--------- Hub |Gouje.|And. |Abras.|Meri. |Uhl. |Van. |Mott. |Poire. Monne.|Die. |Martin.|Dew. |Delans.| | | | Vasse.|Pet. |Bien. | | | | | | Bout. |Gesb. |Blasch.| | | | | | Mien. |Pou. |Saga. | | | | | | Lac. |Feli. | | | | | | | ------+------+-------+------+-------+------+------+------+--------- Il est a remarquer que plusieurs enfants tres jeunes sont parmi les moins suggestibles, par exemple Hub., Gouje et Die. Nous avons l'habitude de rencontrer ces enfants avec des coefficients de suggestibilite tres forts. S'ils ont ete peu suggestibles pour l'experience des lignes, c'est parce qu'on leur avait devoile le piege dans les experiences sur les couleurs, faites quelques jours avant: quelques-uns l'ont declare a haute voix. Ainsi Gouje nous a dit: "Vous voulez me faire monter, comme l'autre fois; moi, je ne veux pas." Cet exemple nous prouve combien il est delicat de repeter dans un meme milieu des suggestions contradictoires, reposant sur l'action personnelle. Aussi, je pense que le classement donne par cette experience sur les lignes ne doit pas etre accepte sans controle. Nous retrouvons Poire parmi les plus suggestibles, il etait meme suggestible a l'infini. Il y a eu tres peu de lutte a soutenir contre les eleves, et nous n'avons pas remarque les signes d'emotivite aussi frequemment que pendant les suggestions sur les couleurs. Cette difference est facile a comprendre; la contradiction est moins grave lorsqu'elle porte sur une longueur de ligne que sur un nom de couleur; nous apprenons par exemple a l'enfant que la ligne qu'on lui a montree n'est pas egale a la ligne 5 du tableau, mais a la ligne 6; la contestation porte sur un souvenir, et non sur une perception presente; de plus, elle porte sur un degre, une quantite et non sur la materialite d'un fait; enfin, chose curieuse, il arrive souvent, dans cette contestation, que c'est nous qui avons raison, et que c'est l'enfant qui a tort; en effet, le plus souvent, l'enfant designe dans le tableau une ligne plus petite que le modele; par consequent, notre suggestion, qui a pour effet de le conduire a designer une ligne plus longue, se trouve etre par hasard une suggestion correctrice. C'est un hasard heureux, qui peut meme eviter a l'experimentateur un certain embarras; si le sujet s'apercoit qu'on veut lui faire designer une ligne plus grande que celle qu'il a choisie et si le sujet vient a se plaindre de cette contrainte qu'on exerce sur lui--ce fait arrive quelquefois--on n'a pour repondre a ce soupcon qu'une chose a faire: rapprocher le modele et la ligne qu'on voudrait forcer le sujet a prendre par suggestion. Comme le plus souvent les deux lignes sont egales, le sujet, surpris et confus, se trouve reduit au silence, et il ne peut plus accuser l'experimentateur de chercher a le tromper. Il me semble donc que cette experience a plusieurs avantages sur celle des couleurs; ce sont les avantages suivants: 1 deg. on peut mieux preciser une longueur de ligne qu'une couleur; 2 deg. la contradiction, etant moins forte, n'eveille pas chez l'enfant le soupcon qu'on veut le tromper. III 3e _Suggestion directrice sur les longueurs de lignes_.--Notre troisieme essai pour l'etude de l'action personnelle est d'un autre genre que les deux precedents; nous ne faisons plus de lutte avec l'eleve, nous cherchons a le guider d'avance; c'est une suggestion directrice. Nous montrons a l'enfant des lignes qui ont toutes 60 millimetres de longueur; ces lignes lui sont montrees successivement; elles lui apparaissent par la fenetre pratiquee dans un disque que nous tenons a la main, le disque a un diametre de 13 centimetres, et la fenetre a la forme d'un rectangle allonge de 11 centimetres sur 2 centimetres. Nous tenons le disque vertical, pose sur la table, a 50 centimetres de l'enfant, et tourne vers la fenetre de la piece. L'enfant est prie de regarder les lignes et d'en reproduire la longueur, non par un trait continu, mais par des points marques a la distance voulue de la ligne noire qui est tracee en marge du papier quadrille (a 4 millimetres) qu'on place devant lui; la reproduction des lignes se fait donc comme dans notre experience anterieure sur les idees directrices. La premiere ligne est montree sans que nous fassions la moindre remarque; mais a la seconde ligne, nous disons: _En voici une qui est plus grande_; a la troisieme, nous disons: _En voici une qui est plus petite_; et ainsi de suite, nous alternons la suggestion de ligne grande et de ligne petite, jusqu'a la derniere. Cette suggestion est donnee lentement, d'une voix douce, sans regarder l'enfant; la suggestion est donnee avant que la ligne ait apparu; nous prononcons les paroles convenues, tout en tournant tres lentement le disque, de sorte que le sujet voit, a travers la fenetre immobile, le disque tourner, et il attend encore l'apparition de la ligne au moment ou il nous entend annoncer que la ligne est plus grande ou plus petite que la precedente. Les lignes se succedent a intervalles de sept a dix secondes. Il n'y a eu de la part des sujets aucune observation verbale, et ils n'ont donne aucun signe appreciable d'emotivite; chacun a marque en silence les points successifs. Nous avons veille a ce que les points fussent marques toujours sur les lignes successives de papier quadrille, car si l'enfant avait marque deux points sur une meme ligne, cela aurait produit des confusions et des erreurs sur leur signification. En general, les enfants font leurs marques dans une zone qui ne s'eloigne guere de la marge; trois enfants ont marque des points qui s'eloignaient de plus en plus de la marge, et comme deux de ces trois enfants (And. et Bout.) sont des plus suggestibles, nous pensons que cette direction des points qu'ils ont traces peut etre un souvenir de l'experience sur l'idee directrice qui a ete faite sur eux trois semaines auparavant. La plupart, la grande majorite des enfants ont obei a la suggestion que nous leur donnions; et si on compare l'effet de cette suggestion verbale a l'effet de l'auto-suggestion relative a la croissance des lignes, il est incontestable que la suggestion verbale a eu une influence plus forte, car 16 enfants sur 23 l'ont completement subie, tandis que l'auto-suggestion n'a exerce une action absolue que sur un bien plus petit nombre de sujets. Le tableau XI contient tous les resultats. A droite de chaque nom d'eleve nous inscrivons la longueur de la premiere ligne copiee sans suggestion d'aucune sorte. Cette ligne modele a 60 millimetres. Ensuite, nous inscrivons les differences en + et en - marquees par les eleves sous l'influence des suggestions. Toutes les fois que les differences marquees par les eleves sont egales a 0, ou sont en sens contraire de la suggestion, nous les indiquons en caracteres gras. Dans les deux dernieres colonnes verticales de droite, on trouve pour chaque eleve la moyenne des ecarts, et le nombre de resistances a la suggestion. La moyenne des ecarts est obtenue sans tenir compte du signe precedant chaque ecart, mais en tenant compte seulement du fait que l'ecart marque par l'eleve est d'accord avec notre suggestion, ou contraire a cette suggestion; on fait la somme algebrique de ces deux genres d'ecarts, en considerant comme positifs les ecarts qui sont dans le sens de la suggestion, et comme negatifs les autres; et par consequent les moyennes precedees du signe - indiquent que d'ordinaire le sujet a resiste, a marque ses ecarts en sens contraire de la suggestion; au contraire les moyennes precedees du signe + indiquent une docilite habituelle a la suggestion. Le nombre de resistances se calcule sans difficulte; nous avons compte comme resistance un ecart egal a 0, car tout eleve qui fait une ligne egale a la precedente lutte contre la suggestion; mais nous ne savons pas au juste si cette resistance est plus grande que celle qui consiste a faire un ecart precisement oppose a celui de la suggestion, et dans le doute nous avons attribue a ces deux genres de resistances la meme valeur. Tableau XI(a).--_Resultats de l'experience sur l'action personnelle_ [Illustration: Tableau11a.png] ...................................................................... NATURE DE LA SUGGESTION NOMS DES Longueur de ............................................ ELEVES la 1re ligne + - + - + - + - ...................................................................... 1. Mien 48 +1 +4 -4 +4 -8 +12 -12 +16 2. Vasse. 28 +4 -4 +4 0 +4 -4 0 +4 3. Uhl. 36 +4 -4 +4 -4 0 0 +4 0 4. Gouje. 36 +4 -4 +4 +2 +2 -4 +8 -4 5. Pet. 48 +4 -4 0 0 +4 -4 -4 -4 6. Monne. 44 +4 -8 +8 0 0 -8 +4 +4 7. Lac. 36 +12 0 -4 0 +4 +4 -4 -4 8. Blasch. 60 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +4 9. Saga. 40 +8 -4 +4 -4 +4 -8 +4 +4 10. Feli. 40 +4 -4 +4 -4 +6 -4 -2 +4 11. Demi. 36 +8 -4 +4 -4 0 -4 +8 -4 12. Pou. 40 +4 -4 +8 0 +8 +8 +4 -4 13. Abras. 52 0 -4 +4 0 +4 -8 +8 -4 14. Bout. 32 +4 -8 +12 -4 +8 -4 +8 -4 15. Die. 40 +8 +4 +4 -12 +4 -4 +8 -4 16. Bien. 32 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +4 -2 17. Hub. 44 +4 +4 +4 -4 +8 -8 +8 -8 18. Gesb. 36 +8 -8 +8 -8 +8 -8 +4 -4 19. Dew. 44 +4 -8 +4 -6 +4 -6 +8 -6 20. Delans. 40 +10 -6 +4 -6 +4 -4 +8 -6 21. Van. 32 +8 -12 +8 -4 +4 -8 +12 -8 22. Motte. 52 +8 -20 +4 -4 +8 -4 +8 -8 23. And. 36 +4 -8 +12 -4 +8 -4 +8 -4 24. Poire. 36 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 25. Martin. 40 +4 -8 +8 -8 +8 -6 +2 -4 ..................................................................... Nombre des resistances. 1 4 3 8 4 4 5 7 ...................................................................... Somme des ecarts +128 -119 +111 -79 +101 -87 +102 -50 ...................................................................... Moyenne des ecarts 5 4,9 4,4 3 4 3,5 4 2 ...................................................................... Tableau XI(b).--_Resultats de l'experience sur l'action personnelle_ ...................................................................... NATURE DE LA SUGGESTION Moyenne Nombre .................................................. des des resis- + - + - + - + - + - ecarts. tances. ...................................................................... -20 +4 0 +4 +4 -4 -8 +4 -4 -4 -5,2 14 0 0 0 +4 -8 0 0 0 0 0 +0,2 13 0 +4 -4 0 +4 -4 0 +4 -4 +1,2 10 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +0,2 7 +4 -0 +4 -10 +8 -4 0 0 +4 -4 +3 6 0 0 +4 -4 0 -4 +2,8 6 +4 -4 +1,6 5 +4 -4 -4 +4 -4 +4 +1 5 -4 +4 +4 +4 -4 -4 +4 -4 +2 5 +4 +2 -2 +2 4 +4 -4 +4 -4 0 0 +4 -4 +4 3 +4 -4 +4 -8 +4 -8 +4 -4 +12 +4 2 +4 -8 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 2 +8 -4 +4 -4 +4 -4 +4 +4 +4 -4 +5 1 +4 -8 +4 -4 +4 -4 +5 1 -1 +1 +1 -4 +1,4 2 +12 -12 +12 -12 +12 -12 +12 -12 +9 1 +4 -8 +4 -4 +12 -4 +4 -8 +4 -4 +6 0 +2 -4 +8 -4 +2 -4 +2 +5 0 +2 -2 +4 -6 +6 -4 +2 +5 0 +4 -8 +8 -8 +4 -4 +7 0 +12 -8 +4 -8 +20 -12 +4 -8 +8,7 0 +8 -4 +8 -4 +8 -4 +8 -4 +6 0 +4 -4 +8 -4 +4 -4 +4 -4 +4 0 +2 -2 +4 -1 +6 -8 +4 -6 +5 0 ...................................................................... 7 9 6 6 5 ...................................................................... +61 -71 ...................................................................... 2,5 2,8 3,3 2,7 ...................................................................... Pour classer les eleves, il faudrait tenir compte a la fois de la valeur de la moyenne et du nombre des resistances; car en general, ceux qui resistent le plus souvent sont ceux qui font les ecarts les moins forts; et quand le nombre de resistances de deux eleves est egal, il faut considerer comme le moins suggestible celui qui a fait les ecarts les plus petits. Nous etablirons notre classification en prenant pour guide les nombres de resistances; ce n'est la, bien entendu, qu'une mesure toute conventionnelle. Il faut remarquer que lorsque le nombre de resistances ne depasse pas 1, il n'a pas grande importance par lui-meme, car il peut tenir simplement a un moment de distraction, l'eleve n'ayant pas bien ecoute la suggestion; ce defaut d'attention doit etre surtout soupconne chez ceux qui ont des ecarts de suggestion dont la moyenne presente une valeur tres forte: c'est le cas de Die., de Hub., de Bout. La valeur des ecarts, prise dans l'ensemble, a beaucoup diminue a mesure que l'experience se prolongeait. C'est ce que montrent les deux rangees horizontales de chiffres inscrits au bas du tableau XI. La somme totale des ecarts suit une progression regulierement descendante, tandis que la somme des resistances augmente; ces deux donnees en se confirmant, nous prouvent que les eleves ont ete, surtout au debut, les dupes de l'illusion, mais que peu a peu ils s'y sont moins abandonnes, ils en ont eu une conscience plus claire. Fait curieux, que je ne m'explique pas, la suggestion a surtout ete effective lorsqu'elle tendait a l'augmentation de la ligne modele, et en effet, la somme des ecarts successifs est plus faible pour les ecarts dans le sens de la diminution que pour les ecarts dans le sens de l'augmentation. La somme des 5 premiers ecarts d'augmentation est de 503 millimetres, la somme des 5 ecarts de diminution est de 406 millimetres, la difference est donc tres nette. A quoi peut-elle tenir? Je suis bien certain d'avoir fait de la meme voix les deux suggestions, et il n'y a pas la de cause d'erreur qu'on puisse incriminer. Il est possible que le souvenir d'experiences anterieures, dans lesquelles les lignes modeles presentaient un accroissement regulier ait influe sur l'esprit des eleves. Il est possible aussi qu'une personne, qui s'occupe a tracer ou a marquer des lignes, eprouve plus de difficulte psychique a rapetisser les lignes qu'a les agrandir; un arret de mouvement--on le sait du reste par d'autres experiences--exige un plus grand effort de volonte que la continuation d'un mouvement; mais cette explication ne se verifie que pour le cas ou les lignes sont tracees d'un trait. S'applique-t-elle au cas ou les lignes sont marquees par un simple point final? Les chiffres de notre tableau XI nous montrent que les differences individuelles de suggestibilite ont ete tres fortes. C'est du reste la regle dans toutes les recherches que nous avons faites jusqu'ici sur la suggestibilite; et il serait bien temeraire d'extraire de resultats aussi heterogenes une moyenne permettant de dire: la suggestibilite des eleves d'ecole primaire dans cette experience est de tant. Mien., un eleve de 3e classe, vient en tete, comme resistance a la suggestion, il a presque toujours pris le contre-pied de mon affirmation; nous trouvons egalement parmi les refractaires Laca., Saga., Blasch., Feli., etc. Parmi les plus suggestibles ont ete And. et Poire., vrais automates, qui ont toujours marque des ecarts reguliers, conformes a la suggestion. _Meme experience sur des jeunes gens d'ecole primaire superieure_.--Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire aux sujets, lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions apres des experiences comme celle-ci, les resultats nous en sont comme fermes; nous n'avons en notre possession que des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se rendre compte d'un etat de conscience. Je n'ai point voulu interroger ces eleves d'ecole primaire elementaire, parce que ce sont mes sujets habituels, et qu'en attirant trop souvent leur attention sur les illusions dont je les avais rendus victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour des experiences ulterieures. J'ai donc prefere repeter mes suggestions dans un autre milieu, et j'ai passe une apres-midi dans une ecole primaire superieure, ou j'ai fait copier des lignes, exactement dans les memes conditions, a 10 eleves, ages environ de 17 ans, et appartenant a la deuxieme annee de l'ecole. Ces eleves sont ranges dans le tableau XII par ordre de merite intellectuel; les 2 premiers sont juges par leurs maitres comme tres intelligents, les 3 derniers sont faibles, les autres sont moyens. On voit que parmi ces eleves, tout comme parmi ceux d'ecole primaire elementaire, il y en a qui n'ont jamais resiste, et fait des ecarts enormes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres ont resiste constamment, prenant le contre-pied de ce que je disais. La moyenne de la valeur des ecarts, inscrite au bas du tableau, est plus faible que celle de leurs camarades plus jeunes. La difference est meme assez nette: en mettant vis-a-vis la moyenne des ecarts pour les deux groupes d'eleves, on a: ORDRE DES ELEVES DU PRIMAIRE ELEVES DU PRIMAIRE SUGGESTIONS ELEMENTAIRE SUPERIEUR DIFFERENCES 1 5 2,6 - 2,4 2 4,9 2,6 - 2,3 3 4,4 3,8 - 0,6 4 3 2,7 - 0,3 5 4,3 2,4 - 1,6 6 3,5 2 - 1,5 7 4 2,2 - 0,8 8 2,3 4,7 + 2,7 9 2,5 1,9 - 0,9 10 2,8 2,8 = 0,9 Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que l'avantage reste aux eleves d'ecole primaire superieure. Ces derniers ne se sont pas corriges nettement au cours de l'experience, et le dixieme ecart qu'ils ont marque n'est pas plus faible que le premier; par la aussi ils different des enfants plus jeunes, et si on prenait ces chiffres a la lettre, et qu'on fut tente de generaliser a outrance, on arriverait a cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige pas autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus pres, on a une impression tout autre; on voit que l'enfant, en se corrigeant, s'est rapproche des resultats donnes par l'adulte, resultats qui supposent une demi-conscience de l'illusion, et c'est parce que l'adulte avait des le debut, et sans education necessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu a se corriger comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte moins de marge a la correction. Je passe maintenant a l'interrogatoire des eleves. Je l'ai ecrit en meme temps que je le faisais. Il est tres difficile de poser les questions sans suggestionner l'eleve. TABLEAU XII [Illustration: Tableau12.png] INFLUENCE D'UNE ACTION MORALE DIRECTRICE _Eleves d'une Ecole primaire superieure_. ................................................................................................ NATURE DE LA SUGGESTION ELEVES [1] [2] [3] .................................................................... + - + - + - + - + - + - + - + - + ................................................................................................ Buccin 50 +2 -2 +2 -2 +1 = +1 -1 +1 -1 +2 -1 +1 -1 +1 -1 1,2 1 Dupuis 52 0 -12 +4 -8 +4 -4 +4 -8 +4 -4 +8 -4 -4 -4 +4 -4 +8 5 0 Auclot 44 +3 -3 +4 -4 +2 = +6 -4 -4 -2 +2 = +1 -1 2 3 Colin 62 = +8 = -10 = = +4 -3 = = = = +3 0,3 12 Carriste 40 +3 -3 +6 -4 +1 +1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 1,7 0 Raoul 32 +4 -6 +4 -3 +4 -2 +6 -10 +6 -8 +4 +2 +6 -10 +6 4 1 Malgache 52 -4 +16 -4 = -4 +4 -8 +4 -4 -4 +4 = +4 -4 +4 -8 -1,2 10 Lachelier 42 +8 -6 +4 -4 +8 -3 +2 -8 +3 = +2 -4 +4 -2 +4 -10 4,5 1 Daumet 44 +4 -8 -4 -6 +4 -2 +2 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 4 0 Drumont 48 +6 -10 +14 -4 +4 -8 +4 -12 +10 -4 +2 -6 +6 -2 -8 -6 6,6 0 ................................................................................................ Somme des ecarts 26 26 38 27 24 20 22 47 19 28 29 18 34 29 Moyenne des ecarts 2,6 2,6 3,8 2,7 2,4 2,0 2,2 4,7 1,9 2,8 2,3 1,8 3,4 2,9 ................................................................................................ (col. 1: Longueur donnee a la ligne de 6 mm.) (col. 2: Moyenne des ecarts.) (col. 3: Nombre des resistances.) INTERROGATOIRE DE BUCCIN Sujet tres suggestible. Il a eu l'illusion complete jusqu'a ma question 3, qui parut lui avoir ouvert les yeux. 1. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de vos resultats? _R_.--(Hoche la tete.) Je crois que je me suis trompe. Je les ai faites (les lignes) presque toutes grandes. 2. _D_.--Les differences reelles entre les lignes sont-elles plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites? _R_.--Elles sont plus grandes. 3. _D_.--Avez-vous _vu_ les differences des lignes? _R_.--Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas bien les differences. INTERROGATOIRE DE DUPUIS Ce sujet a ete un des plus suggestibles. 1. _D_.--Les differences que vous avez marquees entre les lignes sont plus grandes au commencement qu'a la fin. Pourquoi? _R_.--Elles etaient les memes; une grande et une petite qui suivaient. 2. _D_.--A combien appreciez-vous les differences? _R_.--A cinq millimetres. 3. _D_.--N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les differences des lignes? _R_.--(Embarras.) 4. _D_.--Avez-vous exagere ou rapetisse les differences? _R_.--J'ai du exagerer. Les differences n'etaient pas sensibles. _D_.--Avez-vous eu des doutes tout a l'heure sur la longueur des lignes? _R_.--Oui. _D_.--Alors pourquoi, les ayant crues egales, les avez-vous faites inegales? _R_.--Je n'etais pas sur de moi. On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4 a eu un role decisif, et qu'a partir de ce moment le sujet a reconnu son erreur, soit que notre encouragement ait diminue sa timidite, soit que notre question ait oriente son attention dans le sens de la critique. INTERROGATOIRE DE RAOUL Ce sujet est un peu moins suggestible que le precedent. Cela se voit par les resultats numeriques de l'experience. Cela apparait tres nettement aussi dans l'interrogatoire. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de ces lignes? _R_.--Je les ai vues presque toutes a peu pres de la meme longueur. _D_.--Quand vous est venue cette idee? _R_.--Vers le milieu de l'experience. _D_.--Comment cette conviction vous est-elle venue? _R_.--(Embarras) _D_.--D'ou vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des lignes inegales? _R_.--Parce qu'il y avait des lignes un peu moins epaisses; c'est peut-etre ce qui les faisait paraitre moins longues. _D_.--Ma parole influait-elle sur vous? _R_.--Oui. _D_.--Avez-vous cru reellement que les lignes etaient tantot plus grandes, tantot plus courtes? _R_.--Des le debut, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis apercu que pour quelques-unes elles etaient plus courtes, quand vous disiez plus longues. _D_.--Etait-ce par complaisance que vous les avez faites plus courtes? _R_.--Oui, monsieur. Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au debut, illusion intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le sujet s'apercevant que les lignes ne different pas comme je l'annonce; c'est vers le milieu de l'experience que l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de la suggestibilite, la timidite de l'eleve, qui continue a obeir a ma parole sans y croire. Nous voyons bien nettement ici une dissociation des deux facteurs. INTERROGATOIRE D'AUCLOT Un peu moins suggestible que le precedent; il a eu a la fois l'illusion intellectuelle et la docilite, mais a un moindre degre. Il est interessant de voir que ce sujet invente un motif inexact pour appuyer son illusion. _D_.--Que pensez-vous de ces lignes? _R_.--Je crois qu'elles sont a peu pres toutes egales, et a differentes positions. _D_.--Cette idee, quand vous est-elle venue? _R_.--Au milieu,, vers la 8e ligne. _D_.--Comment avez-vous eu cette idee? _R_.--Quand vous disiez, "un peu plus grand", elles etaient vers le centre du disque--et "un peu plus petit", elles etaient vers la peripherie. (C'est tout a fait faux. Exemple de motif surajoute.) _D_.--Avez-vous pense qu'elles etaient rigoureusement egales ou de difference tres minime? _R_.--_Maintenant_, je crois qu'elles sont egales; a ce moment-la j'ai pense a une difference tres petite, de 1 a 3 millimetres. _D_.---Alors pourquoi avez-vous parfois exagere ces differences? _R_.--Il me semblait bien qu'elles etaient egales, je suivais vos paroles; et j'avais un peu le sentiment que je me trompais. INTERROGATOIRE DE MALGACHE Ce sujet est le moins suggestible de tous. _D_.--Que pensez-vous de cette experience? _R_.--Les memes traits ont passe plusieurs fois. Je les ai reconnus individuellement. _D_.--Avez-vous fait une autre reflexion? _R_.--Elles n'ont pas grande difference, elles sont presque egales. Elles paraissent egales, on ne s'en apercoit pas parce qu'elles ne sont pas placees pareilles, mais elles doivent etre egales. _D_.--Quand cette conviction vous est-elle venue? _R_.--Vers le milieu, mais a la fin, j'etais presque certain qu'elles etaient egales. _D_.--Pourquoi les faisiez-vous egales si vous n'en etiez pas sur? _R_.--De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je me suis recopie. _D_.--J'annoncais que certaines lignes etaient longues, et d'autres courtes. Quel effet cela vous faisait-il? _R_.--Je ne l'ai pas cru du tout. Des la seconde ligne, je me suis apercu que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne faisais pas attention a ce que vous disiez. A partir du 5e point, c'est comme si vous n'aviez rien dit. _D_.--Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous remarque? _R_.--Non, je n'ecoutais pas. Je dois dire que ce dialogue a fini par prendre une tournure un peu embarrassante, quand le sujet me disait tranquillement: "Je ne vous ecoutais pas, c'est comme si vous ne m'aviez rien dit." Ces quelques paroles rendent singulierement eloquents les chiffres representant la moyenne des ecarts, et on comprend qu'une moyenne negative represente une lutte, une sorte de rebellion, qui n'a rien de sympathique. Cet eleve n'a eu ni illusion ni docilite. COMPARAISON DES TROIS EXPERIENCES PRECEDENTES SUR LA SUGGESTION OPERANT COMME ACTION MORALE Nous reproduisons ici les 3 classifications auxquelles nos experiences sur l'action personnelle ont abouti. La comparaison de ces classifications montre qu'elles different beaucoup: certains eleves, par exemple, comme Gouje et Uhl, qui sont derniers dans la premiere epreuve, sont premiers pour la seconde. Ces changements brusques de rang peuvent tenir a deux causes: ou que l'action personnelle a des effets extremement variables, ou que le sujet, d'une experience a l'autre, a appris a se mefier. SUGGESTION SUGGESTION SUGGESTION SYNTHESE des 3 SYNTHESE des 3 CONTRA- CONTRA- DIRECTRICE classifications classifications DICTOIRE DICTOIRE sur les precedentes. d'apres sur les sur les lignes. l'experience couleurs. lignes. des idees directrices. ...................................................................... 3,5.Ahras. 3,5.Hub. 1.Mien 1.Lac. 15. 1.Lac. 7. 3,5.Feli. 3,5.Monne. 2.Vasse. 2.Mien. 15,5. 2.Delans. 8. 3,5.Lac. 3,5.Vasse. 3.Uhl. 3.Vasse. 17. 3.Saga. 14. 3,5.Bon. 3,5.Bout. 4.Couje. 4.Bout. 22. 4.Gesb. 15. 3,5.Bout. 3,5.Mien. 5.Monne. 5.Feli. 23. 5.Pet. 17. 3,5.Martin. 3,5.Lac. 6.Pet. 6.Monne. 26. 6.Bien. 21. 7. Gesb. 9,5.Gouje. 7.Blasch. 7.Pet. 27. 7.Feli. 22. 11,5.Blasch. 9,5.Die. 8.Lac. 8.Blaschek.33,5. 8.Vasse. 23. 11,5.Motte. 9,5.Pet. 9.Saga. 9.Abras. 35. 9.Martin.31. 11,3.Mien. 9,5.Gesb. 10.Feli. 10.Saga. 35,5. 10.Van. 36. 11,5.Delans. 9,5.Pou. 11.Demi. 11.Gouje. 36. 11.Poke. 38. 11,5.Pet. 9,3.Feli. 12.Pou. 12.Die. 37. 12.Die. 41. 11,5.Vasse. 15. And. 13.Abra. 13.Martin. 37,5. 13.Gouje. 42. 11,5.Saga. 15. Martin. 14.Bien. 14.Gesbe. 38,5. 14.Bout. 43. 11,5.Die. 15. Bien. 15.Bout. 15.Pou. 39. 15.Hube. 43. 17,5.Meri. 15. Blasch. 16.Die. 16.Hub. 44,5. 17,5.Poue. 15. Saga. 17.Hub. 17.Uhl. 47,5. 17,5.Monne. 18,5.Abras. 18.Poire. 18.Bien. 50. 17,5.Demi. 18,5.Dew. 19.Martin. 19.Delans. 53. 20,5.Van. 20,5.Meri. 20.Dew. 20.Motte. 59,5. 20,5.Bien. 20,5.Delans. 21.Delans. 21.Poire. 68. 22,5.Uhl. 22. Uhl. 22.Gesb. 22.Van. 68,5. 22,5.Gouje. 23. Van. 23.And. 24. Hub. 24. Motte. 24.Motte. 25. Poire. 25. Poire. 25.Van. C'est cette seconde raison qui certainement explique les deplacements de Gouj.... C'est un enfant tout jeune, fort intelligent, qui appartient a la 4e classe, et qui a les allures d'un moineau franc. Il parait qu'en classe il prend constamment la parole, pour montrer qu'il sait, et son maitre est oblige de lui imposer silence. Dans le cabinet du Directeur, il se montra d'abord plus reserve et plus timide; il fut tres suggestible pour les experiences sur les idees directrices, ce que j'attribuai a son jeune age. Pour l'experience des couleurs il se laissa tromper completement; mais il se souvint qu'il avait ete trompe; quand il revint pour l'experience de suggestion contradictoire relative aux lignes, et aussi pour l'experience de suggestion directrice relative aux lignes, il me dit avec aplomb, en me regardant bien dans les yeux: "Vous voulez me tromper comme l'autre fois; moi, je ne veux pas; je ne veux pas qu'on dise que je suis aveugle, etc.," puis vint un bavardage intarissable; l'enfant avait perdu sa timidite avec moi. Malgre ces causes d'erreurs, je pense qu'en faisant la synthese de nos 3 classifications, on doit aboutir a une classification unique qui reflete tout au moins les differences de suggestibilite des eleves relativement a une action personnelle. Comparons donc cette classification synthetique a celle que nous avaient donnee les experiences d'idee directrice, et voyons ou elles concordent. Lac. est le 1er sur les 2 listes; nous avons deja parle de cet enfant, a la physionomie d'adulte, peu avance dans ses etudes, mais ayant deja pris des habitudes de liberte, comme un homme fait. Mien, qui est le 2e, est un enfant beaucoup plus jeune (3e classe, neuf ans et demi) a la figure fermee et serieuse; il ne figure pas dans la classification relative aux idees directrices parce qu'il n'a pas pris part a toutes les experiences; il a ete extremement peu suggestible pour les lignes, et beaucoup plus pour les poids. Vasse. (n deg. 3) est un jeune garcon a mine eveillee, bien developpe physiquement, ayant l'habitude de la rue; il etait d'une suggestibilite moyenne pour les idees directrices; il parut assez rebelle a l'action personnelle. Jusqu'ici les deux listes concordent. Pour Bout. (n deg. 4), nous avons une surprise; ce jeune enfant, qui est dans la 1re classe, mais ne compte pas parmi les premiers, s'est comporte en vrai automate pour tout ce qui concerne les idees directrices; il a, au contraire, bien resiste a l'action personnelle. D'ou vient cette exception? Il resulte des renseignements donnes par le directeur, que c'est un enfant doux, rougissant, discipline, ne faisant pas de bruit en classe, mais capable de se defendre avec beaucoup de force si on l'accuse injustement; alors, il proteste, il eleve la voix. Feli. (n deg. 5)est un garcon gai, vigoureux, un boute-en-train, aime de ses camarades; il a le meme rang dans nos deux listes (5 et 7). On peut en dire autant de Pet. (n deg. 7). Saga. (n deg. 9) parait avoir subi l'action personnelle plus que ne le faisait prevoir son rang (3) dans les autres experiences. Gouje. (n deg. 10) a bien plus lutte contre l'action personnelle que contre l'automatisme des experiences. Rien a dire des suivants. Notons Poire., qui reste aussi suggestible dans tous les cas, Van. aussi; mais finalement, nous rencontrons une derniere exception, Delans.; ce jeune garcon, qui a fait preuve anterieurement de tant d'esprit critique, a, au contraire, subi avec une grande docilite l'action personnelle. C'est le cas inverse de celui de Bout. et nous devons conclure de ces deux cas, qui nous paraissent typiques, que ces deux formes de suggestibilite peuvent etre absolument independantes, comme elles peuvent aussi se rencontrer jointes, ainsi que Poire nous en fournit un bel exemple. CONCLUSION.--Les experiences sur l'action morale sont incontestablement celles qui se rapprochent le plus de l'hypnotisme et du magnetisme animal. La comparaison, des deux methodes est d'autant plus legitime que divers auteurs des plus competents, Bernheim, Delboeuf, admettent aujourd'hui "qu'il n'y a pas d'hypnotisme" mais seulement de la suggestion; et que la suggestion est "la clef du magnetisme animal"; en d'autres termes, tous les phenomenes physiologiques et nerveux qui caracterisent l'hypnose pourraient etre produits par simple affirmation, ils resultent de l'affirmation autoritaire d'un individu exercant son influence sur un autre individu. Or, comme nous ne faisons pas autre chose, dans les 3 experiences sus-decrites, que d'influencer un eleve par une affirmation, il resulterait de cette maniere de voir que notre experience n'est pas autre chose qu'une tentative de suggestion hypnotique. Il y a du vrai dans ce rapprochement; l'hypnotisation ressemble a nos experiences autant que la suggestion anormale ressemble a la suggestion normale. Ce rapprochement ne doit pas nous faire oublier que les differences de degre ont en pratique une importance enorme, et qu'il y a veritablement un abime entre notre suggestion pedagogique qui influe seulement sur l'appreciation d'une longueur de ligne, ou d'une nuance de couleur, et la suggestion medicale ou hypnotique qui peut faire manger a un malade des pommes de terre crues qu'il prend pour des gateaux. Dans ce dernier cas nous avons une tentative d'asservissement d'une intelligence, et c'est la ce que Wundt considere comme une immoralite: le sujet devient la chose de l'experimentateur; on pese sur lui jusqu'a ce que sa resistance soit vaincue, et sa servilite complete; et le resultat de cette tentative est de le rendre pins suggestible, plus servile pour une autre occasion. Dans nos experiences scolaires, au contraire, l'effort que nous faisons pour influencer le sujet est cent fois plus discret; il a pour but non de l'asservir, mais d'eprouver son degre de resistance. N'est-ce point la tout autre chose? Est-ce briser une lame d'acier que de rechercher si elle est souple? On ne renverse pas l'individu, on le convie a essayer ses forces, et l'epreuve tourne pour lui en lecon, et devient un correctif de la suggestibilite, si on lui explique ce qu'on a voulu faire, surtout si on lui apprend a se defier dorenavant des affirmations sans preuves. Je n'ai pas besoin d'ajouter que sous sa forme benigne, notre experience est beaucoup plus precise qu'une suggestion hypnotique, puisqu'elle donne une mesure de la resistance du sujet, mesure qui peut s'exprimer en chiffres, alors que l'appreciation de la resistance a une suggestion hypnotique reste toujours tres vague. Quoi qu'il en soit, j'admets qu'il y a tout au fond de notre experience une lutte sourde entre la personnalite du sujet et celle de l'experimentateur, lutte qui dans un milieu scolaire pourrait avoir des inconvenients pratiques; c'est pour cette raison que je prefere aux suggestions orales, seules decrites jusqu'ici, les suggestions dont il me reste maintenant a parler. CHAPITRE VI L'INTERROGATOIRE Ainsi que je l'ai indique dans le precedent chapitre, je divise mon etude sur l'action personnelle en deux parties; dans la premiere partie, j'ai expose quelques tests qui permettent d'apprecier la docilite d'une personne quelconque a l'action personnelle, et qui montrent que ces phenomenes si delicats d'influence, que jusqu'ici l'on avait etudies seulement apres les avoir provoques a l'aide des manoeuvres de l'hypnotisme, peuvent prendre la forme inoffensive d'un exercice scolaire. J'aborde maintenant la seconde partie, je cherche a pousser l'analyse plus loin; je ne me contente pas d'etablir une classification de suggestibles, je m'efforce de penetrer dans le mecanisme de cette suggestion de nature speciale qu'on peut appeler l'action personnelle ou l'action morale. Une tres simple analyse, qui est evidemment a priori, mais que j'adopte comme plan commode d'exposition, permet d'etablir dans l'action morale qu'un individu exerce sur un autre individu plusieurs subdivisions et distinctions. Tout individu represente, cela est certain, une puissance morale d'intensite particuliere; cette puissance morale depend en premiere ligne de tout ce que l'individu a suggestionner connait sur celui qui le suggestionne; position officielle, etat de fortune, existence passee, etc.; puis, il faut faire entrer en ligne de compte la personnalite physique, les caracteres de cette personnalite physique, le developpement du corps, l'habilete, la force musculaire, le timbre de la voix; enfin, il faut prendre en consideration l'energie morale, la volonte, l'esprit de conduite; ce sont des caracteres qui jouent le premier role dans la carriere de la plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels on attache officiellement la moindre importance, car il ne se fait pas d'examens sur l'energie morale, et cependant elle est au moins aussi necessaire a beaucoup d'individus, au militaire, par exemple, que les connaissances techniques, qui font l'objet unique des examens. Parmi ces caracteres auxquels on reconnait qu'un individu est un fort ou un faible, il y en a un que je dois signaler tout particulierement, c'est le regard; ou plus exactement, c'est la faculte de regarder un autre individu avec persistance dans les yeux. Ceux qui ont de l'autorite morale, d'apres mes observations journalieres, sont tous doues de cette faculte. Aucune etude n'a encore ete faite jusqu'ici--aucune etude methodique, j'entends--sur ces assises, psycho-physiologiques de l'autorite morale; et je ne suis pas en mesure de combler cette regrettable lacune. J'ai dirige mes recherches vers un point un peu different; je me suis attache a l'etude de l'influence suggestive de la parole. C'est par la parole, le plus souvent, que la suggestion morale s'exerce; j'ai donc voulu rechercher quelle est la puissance de suggestion des mots qu'on prononce--la personne qui les prononce restant autant que possible la meme. Le dictionnaire et la syntaxe sont ainsi mis a contribution par notre experimentation, et je suis loin d'avoir entierement explore mon domaine. Pendant que je faisais ce travail, j'ai presque constamment adopte le point de vue du juge d'instruction; et j'ai recherche ce que le procede d'interrogatoire judiciaire renferme de possibilites de suggestions et d'erreurs. La question se divise en plusieurs parties selon la maniere dont on comprend un interrogatoire, et je ne doute pas qu'en pratique, et, de la meilleure foi du monde, les juges emploient telles ou telles varietes d'interrogatoire, sans se rendre compte des differences qu'elles presentent au point de vue des garanties de sincerite et d'exactitude. Je distingue donc 4 varietes principales: 1 deg. Le juge laisse a la personne qu'il interroge--supposons que ce soit un temoin--sa spontaneite complete; le temoin ne repond point a des questions, il depose d'abondance. 2 deg. Le juge pose des questions, il fait des questions precises, il montre de l'insistance, il force le temoin a repondre, sans du reste le suggestionner dans un sens ou dans l'autre. C'est un _forcage_ de memoire. 3 deg. Le juge exerce sur le temoin, par la nature des questions qu'il emploie, une suggestion douce. 4 deg. Le juge fait de la suggestion a outrance. L'ordre logique voudrait que nous commencions par la 1re forme d'interrogatoire; mais en fait, j'ai commence mes experiences par la 2me, pour cette raison bien simple qu'on ne fait pas de semblables classifications au debut des recherches. Je commencerai donc par exposer les resultats que j'ai obtenus par la forcage de la memoire. EXERCICE DE MEMOIRE FORCEE Supposons un juge d'instruction qui, seul en tete a tete avec un enfant, l'interroge: cet enfant a ete le temoin d'un fait grave, dont la constatation sans erreur presente une grande importance pour la justice; le juge interroge l'enfant avec douceur, avec patience, sachant combien la moindre suggestion peut avoir d'influence sur l'esprit docile d'un enfant, il pese ses moindres paroles avant de les prononcer, et il pousse meme la prudence jusqu'a cacher a l'enfant sa conviction personnelle, afin de ne pas dicter, malgre lui, la reponse qui lui parait veridique; mais, malgre cette prudence, il est oblige d'insister, et de revenir plusieurs fois a la charge, pour obtenir de l'enfant les reponses qui ne viennent pas de suite; il ne peut se contenter du silence de son petit temoin; il veut le faire parler, soit dans un sens, soit dans un autre; il est impartial, je le repete, mais tres impartialement il pose des alternatives a l'enfant: "Avez-vous vu ceci ou cela, lui demandera-t-il, precisez, les choses se sont-elles passees de cette maniere-ci, ou de cette maniere-la?" Je crois bien ne pas m'avancer beaucoup en admettant que l'interrogatoire des enfants qu'on est oblige de citer en justice comme temoins se produit le plus souvent d'apres ce procede[51]. Un juge d'instruction ne peut considerer ce procede comme incorrect, puisqu'il a la conscience de n'avoir rien suggestionne de precis a l'enfant, et qu'il a laisse celui-ci libre de choisir entre les differentes alternatives qu'on lui presente. Mais si ce n'est pas de la suggestion qu'on a fait sur cet enfant, on a exerce sur lui une influence qui n'en est pas moins dangereuse, comme je vais le montrer dans un instant, car on a _force_ sa memoire; en mettant l'enfant en demeure de preciser des souvenirs qui sont vagues et incertains, on l'oblige a commettre, sans qu'il le sache--et par consequent avec une entiere bonne foi--des erreurs de memoire qui ont une grande gravite. [Note 51: Il ne doit pas etre rare non plus qu'un juge d'instruction Suggestionne directement l'enfant qu'il interroge. Bernheim a ecrit quelques pages instructives sur cette suggestion judiciaire des enfants: il a montre comment on peut, de la meilleure foi du monde, faire entrer peu a peu dans l'esprit d'un enfant l'image hallucinatoire d'un crime dont le juge admet la realite, et auquel il s'imagine que l'enfant a assiste. De _la suggestion_, Paris, Doin, 1886, p. 186 et seq.] Ces reflexions me sont inspirees par les resultats de l'experience que j'ai imaginee sur les erreurs de memoire chez les enfants; les resultats de cette experience ont, de beaucoup, depasse toutes mes previsions, et elles ont etonne le Directeur d'ecole qui m'assistait et qui a collabore a mes recherches. Je n'ai aucune crainte que les enfants aient cherche a nous tromper; ils ont trop de respect de leur Directeur pour s'y risquer, et du reste, l'etonnement qu'ils ont tous eprouve, l'experience terminee, lorsqu'on leur a fait toucher du doigt leur erreur, etait manifestement sincere. L'epreuve a ete faite individuellement, sur chaque enfant isole, dans le cabinet du Directeur. Je commencais par dresser a l'enfant les explications suivantes: "Mon ami, nous allons faire ensemble une experience, pour savoir si vous avez une bonne memoire, une memoire meilleure que celle de vos camarades; je vais vous montrer un carton, qui est la, cache derriere cet ecran; sur ce carton sont fixes des objets. Je vais mettre le carton sous vos yeux, vous regarderez les objets avec soin pendant dix secondes; dix secondes, remarquez-le bien, c'est un temps tres court, ce n'est pas une minute; une minute contient soixante secondes; dix secondes sont tres vite passees; il faudra donc ne pas perdre ce temps precieux, et le mettre a profit pour regarder tres vivement et tres attentivement les objets du carton; car des que les dix secondes seront ecoulees, je vous enleve le carton, et alors je vous poserai une foule de questions sur ce que vous aurez vu; je vous poserai plus de 30 questions, sur beaucoup de petits details, et il faudra me repondre exactement; est-ce compris?" Cette explication a presque toujours eu pour effet d'exciter la curiosite et le zele d l'enfant. Je lui repete encore une ou deux fois: "faites bien attention", puis je prends d'une main le carton, je le pose sous les yeux de l'enfant, devant lui, sur la table; a ce moment je fais partir de l'autre main une 7montre a secondes, puis j'attends douze secondes. L'enfant penche sur le carton, le devore des yeux, promene son regard d'un objet a l'autre, sans rien dire; aucun ne prononce de parole a haute voix, ni ne touche l'objet avec ses mains. Les douze secondes etant ecoulees, je cache le carton derriere l'ecran, et je prends une plume, je demande a l'enfant quels sont les objets qu'il a vus et dont il se souvient. Dans tout ce qui suit, c'est moi qui tiens la plume; j'adresse des questions a l'enfant, il me repond oralement, et j'ecris ses reponses. Cet interrogatoire est assez long. A cause de la necessite d'ecrire les reponses, je parle lentement; le plus souvent j'ecris tout en parlant. L'interrogatoire dure pour chaque enfant de dix a vingt minutes, car il y a beaucoup de questions a poser, et, en outre, certains enfants sont tres lents a trouver leurs reponses, il faut repeter chaque question un grand nombre de fois avant qu'ils se decident a sortir de leur mutisme, et on leur arrache certains details par monosyllabes; d'autres au contraire donnent spontanement les details qu'on doit leur demander et l'interrogatoire va beaucoup plus vite. Quand l'experience est terminee et que toutes les reponses sont ecrites, je montre de nouveau le carton a l'enfant, pour qu'il puisse reconnaitre les erreurs qu'il a commises; tous les enfants sont tres curieux de revoir le carton. En leur permettant de prendre connaissance de leurs erreurs, je me prive de recommencer une experience analogue sur ces memes eleves, mais je leur rends service, et d'autre part je me mets d'accord avec eux sur les erreurs qu'ils ont commises. En effet, il aurait pu arriver qu'un enfant n'eut pas fait d'erreur de memoire sur un objet, mais eut mal explique sa pensee; en lui montrant l'objet en litige, il est facile de s'entendre. Du reste, ce cas, que je craignais pour des raisons theoriques, ne s'est jamais presente. Les erreurs une fois reconnues, l'experience est terminee, l'enfant quitte le cabinet du Directeur; toujours le Directeur lui recommande expressement de ne pas raconter a ses camarades les objets qu'il a vus sur le carton. Cette recommandation est faite sur le ton le plus serieux, et le Directeur s'est charge de savoir, par une enquete discrete, si les prescriptions avaient ete suivies. Les experiences ont ete faites en trois apres-midi successives; dans la premiere, on a termine avec les enfants de la 1re classe; dans la seconde, on a termine avec les enfants de la 2e classe; et enfin, dans la troisieme, avec les enfants de la 3e et de la 4e classe. Pour empecher des indiscretions, nous avons donc pris toutes les mesures qu'il nous etait possible de prendre, et nous sommes persuades que les enfants, craignant une punition du Directeur, n'ont rien dit a leurs camarades. [Illustration: Fig15.png--Objets ayant servi a l'exercice de memoire force (reduit).] Le carton sur lequel les objets[52] sont fixes est jaune fonce; il est de forme carree, il a 22 centimetres de longueur sur 15,5 centimetres de hauteur. Les objets colles sont au nombre de six: un sou, une etiquette, un bouton, un portrait d'homme, une gravure representant des individus qui se pressent devant une grille entr'ouverte, et un timbre francais neuf, de 2 centimes. Nous donnons, dans notre figure 15, une photographie d'ensemble du carton et des objets qu'il porte; c'est une reduction de la realite, comme on peut le voir par la grandeur du sou. Nous donnons en outre une photographie speciale et grandeur naturelle de chacun des 6 objets. Il est peut-etre necessaire que nous decrivions en detail chacun des 6 objets; nous nous bornerons a l'essentiel, renvoyant pour le reste aux figures. S'il fallait decrire _completement_ un de ces objets, nous aurions besoin de plusieurs pages pour chacun, et encore ne serions-nous pas complet. [Note 52: Si nous nous etions propose une experience de psychologie Generale sur les erreurs d'imagination, nous n'aurions pas employe des Objets concrets et compliques, mais des lignes, des teintes, des figures Geometriques, en un mot des elements aussi simples que possible. Mais Notre but etait surtout de provoquer une grande abondance d'erreurs D'imagination, et nous avons pense que les objets usuels, grace aux Associations complexes qu'ils eveillent, seraient plus suggestifs que des elements simples. Il faudrait aussi, si on reprenait cette experience, calculer le temps d'exposition pour chaque objet, rechercher si la suggestion varie avec la duree du temps d'exposition, si elle est plus efficace quand elle est donnee apres que lorsqu'elle est donnee avant la perception de l'objet, etc.] [Illustration: Fig16.png--Le sou.] _Le sou_.--Il est colle sur le carton; on apercoit la face, a l'effigie de Napoleon III, non couronne; le sou est vieux, sale comme tous les vieux sous; il presente une deterioration en bas et un peu a droite, sur son contour exterieur; c'est une surface de quelques millimetres qui est lisse, depourvue de dessins, comme si elle avait ete frappee d'un coup de marteau. _L'etiquette.--_ C'est une etiquette des magasins du Bon Marche. Elle est collee au carton; elle est traversee par une epingle, dans le sens de bas en haut; elle est verte; elle est double. Les autres details, forme et inscriptions, se voient sur la figure. [Illustration: Fig17.png--L'etiquette.] _Bouton_.--Colle au carton. Il est de forme circulaire, avec un rebord en relief; il est perce de 4 trous, par lesquels ne passe aucun fil. Il est en corozo; sa couleur est brun fonce, avec des marbrures brun clair. [Illustration: Fig18.png--Le bouton.] _Portrait_.--Ce portrait est emprunte a une serie chrono-photographique de M. Demeny. _Gravure_.--Cette gravure, que j'ai decoupee dans un journal illustre, represente une scene de la greve des facteurs, qui avait eu lieu quelques jours avant l'experience. Il n'est pas plus necessaire de decrire la gravure que le portrait, puisque nous en donnons la photographie. La gravure et le portrait sont imprimes en noir. [Illustration: Fig19.png--Le portrait.] _Timbre_.--Il est francais, de 2 centimes, rouge-brun de couleur, non oblitere, colle au carton. Tous les enfants connaissent ces objets; ils savent que le sou est francais, ils distinguent et connaissent l'effigie de Napoleon III sur les sous; ils connaissent l'existence des magasins du Bon Marche, qui sont a peine a 1 kilometre de l'ecole; le bouton a une forme et une couleur des plus vulgaires, qui ne peuvent etonner les enfants; le timbre leur est connu; seulement quelques enfants ne savent pas--c'est une chose assez inattendue--reconnaitre un timbre qui a deja servi; nous noterons ce fait d'ignorance quand il se presentera. La photographie n'offre rien de particulier, si ce n'est la grimace de l'homme. Enfin la gravure, qui represente la greve des facteurs, illustre un evenement dont plusieurs enfants avaient entendu parler, car il avait occupe tout Paris quelques jours auparavant; aussi, plusieurs enfants ont-ils pense a la greve des facteurs et en ont-ils parle, quand ils ont decrit de memoire la gravure. L'un d'eux avait meme vu la gravure dans un journal illustre, ce qu'il nous apprit en rougissant beaucoup. En resume, les 6 objets que nous montrons ne presentent aucune difficulte d'interpretation pour les enfants, et quelques uns leur sont familiers. [Illustration: Fig20.png--La gravure.] [Illustration: Fig21.png--Le timbre.] Si notre but avait ete de rechercher comment un enfant se rend compte des objets qu'il percoit, et de quelle maniere il les percoit, nous aurions prie les eleves de faire une description des objets par ecrit; nous avons deja employe, a d'autres occasions, ces descriptions par ecrit, qui sont une bien curieuse experience de psychologie individuelle; elles permettent de distinguer ceux qui decrivent minutieusement leurs sensations, les descripteurs secs, puis ceux qui font la synthese, qui cherchent l'interpretation de ce qu'ils percoivent, puis ceux qui melent a leur description une nuance d'emotion, ceux enfin qui quittent l'objet pour evoquer des souvenirs ou developper des idees generales[54]. En ce moment, notre but est tout autre; nous ne cherchons pas a nous rendre compte de l'orientation d'esprit d'un individu quand on le met en presence d'un objet; nous cherchons a provoquer chez cet individu des erreurs de souvenir, pour connaitre la puissance d'erreur de son imagination. C'est pour cette raison qu'au lieu de l'abandonner a lui-meme, et de le laisser en tete a tete avec l'objet qu'on lui a montre, nous lui posons toute une serie de questions precises. C'est ainsi que deux experiences qui paraissent etre de meme nature peuvent, suivant le mode operatoire, servir a des fins bien differentes. Notre experience se divise en deux parties: la premiere partie est la plus courte; elle consiste simplement a demander a l'enfant l'enumeration des objets qu'il a vus sur le carton. Cette demande est faite aussitot apres que le carton a ete cache derriere l'ecran; 4 enfants seulement se sont rappele tous les 6 objets; 10 enfants ont oublie un seul objet; 8 enfants ont oublie 2 objets; 1 seul enfant en a oublie 3. Le nombre moyen d'objets retenus est donc compris entre 4 et 5. Nous donnons ci-apres la liste des eleves, avec la serie des objets qu'ils ont oublies. [Note 54: Voir _Annee psychologique_, III, p. 296, _la description d'un objet_.] Nous notons que les oublis ne se sont pas repartis uniformement sur tous les objets: il fallait s'y attendre. NOMBRE DE FOIS QUE CHACUN DES OBJETS A ETE OUBLIE Le timbre............... 10 fois. L'etiquette............. 9 fois. Le bouton............... 4 fois. Le sou.................. 3 fois. Le portrait............. 2 fois. La gravure.............. 0 fois. Le portrait et la gravure sont les objets qui ont ete le moins oublies; pourquoi ont-ils si souvent et si fortement attire l'attention des enfants? Je pense que c'est parce qu'ils sont plus interessants qu'un bouton ou un timbre-poste; et ils sont plus interessants, chacun le comprend, parce qu'ils contiennent des elements plus nouveaux et plus nombreux a percevoir. L'etiquette et le timbre ont ete oublies bien souvent, et le timbre en particulier; ce sont des objets qui n'offrent rien de curieux; le timbre, en outre, occupe une place en haut et a droite, qui n'est ni celle par laquelle on commence une lecture, ni celle par laquelle on la finit; c'est donc une place sacrifiee. Le bouton ne presente rien de particulier; le sou, qui est aussi un objet familier, me semble avoir beneficie d'une position a gauche et en haut, qui est bonne, parce qu'elle est la place de debut pour la lecture d'une page. Passons a la seconde partie de l'experience. Notre maniere de proceder est la suivante: nous prenons l'un apres l'autre chaque objet, et nous posons a l'eleve les questions suivantes: QUESTIONS POSEES A L'ENFANT DANS L'EXPERIENCE DE MEMOIRE FORCEE _Le sou_.--1 deg. Est-il francais ou etranger? 2 deg. Est-il vu pile ou face? 3 deg. La tete est-elle couronnee ou non? 4 deg. Est-il neuf ou vieux? 5 deg. Est-il deteriore ou intact? _Le bouton_.--6 deg. De quelle forme est-il? 7 deg. Quelle est sa couleur? 8 deg. Cette couleur est-elle unie ou melangee a une autre couleur? 9 deg. Le bouton est-il en etoffe ou en une autre substance? 10 deg. Qu'y a-t-il au centre du bouton? 11 deg. Combien de trous? 12 deg. Comment le bouton est-il fixe sur le carton? 13 deg. Par ou passent les fils? 14 deg. Quelle est la couleur des fils? _Le portrait_.--15 deg. Quelle est sa forme? 16 deg. Quelle est sa couleur? 17 deg. Que represente-t-il? 18 deg. L'individu est-il vu tout entier? 18 deg. Jusqu'a quelle partie du corps est-il vu? 19 deg. Que fait-il? 20 deg. Que fait sa main droite? 21 deg. Quelle est la couleur de sa veste? 22 deg. Quelle est la couleur de son gilet? _Etiquette_.--23 deg. De quel magasin est-elle? 24 deg. Quelle est sa couleur? 25 deg. Quelle est sa forme? 26 deg. Est-elle regulierement rectangulaire? Dessinez-la. 27 deg. Porte-t-elle des inscriptions ou non? 28 deg. Dites toutes les inscriptions que vous avez lues. 29 deg. Comment est-elle fixee au carton? 30 deg. Quelle est la direction de l'epingle (ou du fil)? 31 deg. Quelle est la couleur du fil? _Timbre_.--32 deg. De quel pays est-il? 33 deg. Quelle est sa valeur? 34 deg. Quelle est sa couleur? 35 deg. Est-il neuf ou bien a-t-il servi? _Gravure_.--36 deg. Quelle est sa forme? 37 deg. Quelle est sa couleur? 38 deg. Que represente-t-elle? 39 deg. Comment sont habilles les individus? 40 deg. Y a-t-il parmi eux des femmes et des enfants? 41 deg. Que voit-on dans la maison? Ces 41 questions ne sont pas toutes necessairement posees au meme enfant; j'ai toujours essaye de les poser toutes, afin de placer les enfants dans des conditions uniformes; mais il y a des enfants qui devancent les questions, et decrivent spontanement les details dont ils se souviennent, avant qu'on ait eu le temps de les leur demander; ceux-la repondent donc a des questions qui ne leur ont pas ete posees: d'autres enfants commettent des erreurs d'imagination qui ne permettent pas de leur poser les questions ordinaires; ainsi, quand un sujet se trompe completement sur la gravure et decrit une scene tout autre que celle representee, on est oblige de le suivre dans son invention pour lui faire preciser son erreur, et par consequent il faut abandonner le questionnaire habituel. J'ai donne plus haut les questions dans les termes memes que j'ai employes: ces termes ont une extreme importance; toute variation, si minime qu'elle paraisse, pourrait influencer l'enfant et meme changer completement sa reponse. J'en citerai par avance un exemple interessant. Un enfant venait de me repondre que l'etiquette etait attachee par un fil au carton; je lui dis alors: _vous avez vu le fil?_ Ces mots furent prononces par moi sans intention marquee dans la voix. L'enfant repondit aussitot: "Je ne l'ai pas vu". Avant ma demande, il admettait que le fil existait, il faisait la un raisonnement, ou plutot, ce qui est plus probable, il ne se rendait pas compte au juste s'il avait percu le fil ou s'il le supposait; mais mon interrogation precise a attire son attention sur ce point, et alors il a pu faire la distinction entre un souvenir et une supposition. Je dois dire encore que les questions n'etaient point faites d'une voix imperieuse; j'invitais l'enfant a opter entre deux alternatives contraires, ou bien je lui posais une question precise, mais l'enfant restait toujours libre de repondre: "Je ne sais pas." Tous les resultats sont inscrits dans les tableaux XIII, les erreurs sont en italiques. ERREURS COMMISES SUR LE TIMBRE Nous rappelons que 4 questions relatives au timbre ont ete posees aux 24 enfants: 1 deg. _Le timbre est-il francais ou etranger?_ 22 eleves ont repondu qu'il etait francais; un seul a dit qu'il n'etait pas francais, sans savoir de quel pays il etait. 2 deg. _Quelle est la couleur du timbre?_ La couleur du timbre est brun-rouge; nous considerons comme reponses exactes toutes celles qui contiennent le mot brun ou le mot rouge. Les erreurs sur la couleur ont ete tres nombreuses; elles ont ete de 15 sur 24 reponses; il n'y a eu que 7 reponses justes et un refus de repondre, par suite de doute; les reponses fausses ont ete 2 fois plus nombreuses que les reponses justes. Remarquons que les reponses ont toujours ete donnees en termes absolus, sans restriction. Deux enfants seulement ont dit pour la couleur: _Je ne sais pas_. Un seul a emis un doute en disant: bleu ou marron. Dans les autres cas, l'enfant s'est contente de dire le nom de la couleur, sans ajouter aucune autre observation. Le bleu a ete indique 6 fois; le vert 3 fois; le rose 4 fois; le blanc 1 fois, le violet passe 1 fois. La predominance de la couleur bleue me parait provenir de ce que le timbre le plus usuel, celui qui est necessaire a l'affranchissement des lettres circulant en France, est le timbre bleu de 15 centimes. 3 deg. _Quelle est la valeur du timbre?_ Il y a eu 9 reponses exactes. Les autres reponses se distribuent de la maniere suivante: Deux enfants, les plus jeunes, ont dit: Je ne sais pas; un des enfants, commettant une erreur d'interpretation, a repondu: 2 sous, alors que le timbre porte seulement le chiffre 2, qui veut dire 2 centimes; un autre a dit simplement: 2. Les autres chiffres indiques sont les suivants: 15 centimes (3 fois), 10 centimes (4 fois), 5 centimes (3 fois), 1 centime (1 fois), 3 sous (1 fois). Souvent il existe une correlation entre l'erreur sur la couleur du timbre et l'erreur sur la valeur; ainsi on attribue 3 fois la valeur de 15 centimes au timbre qu'on croit bleu, et 2 fois la valeur de 5 centimes au timbre qu'on croit vert. Ces correlations sont exactes, et il est probable que l'une des erreurs est souvent la suite logique de l'autre. 4 deg. _Le timbre est-il neuf ou bien a-t-il servi?_ 13 enfants repondent qu'il est neuf; ce souvenir est donc plus fidele que celui de la couleur. Un enfant n'a pas su repondre, ou plutot il a repondu que le timbre n'etait pas neuf et qu'il n'avait pas servi. D'autres ont donne des reponses douteuses; Poire, disait que le timbre avait servi et qu'il le voyait a la couleur du timbre, mais il n'a pas pu expliquer ce qu'il voulait dire par ca. Obre, repond que le timbre a servi, mais il ne peut pas dire a quoi il s'en est apercu. Nous comprenons a la rigueur ces reponses embarrassees, puisque le fait est faux. Pou, dit que le timbre a servi, _car il a ete colle_. Blasch., qui est un garcon intelligent, nous donne une singuliere reponse; il dit que le timbre a servi, car la colle etait enlevee. _D_.--Comment le voyait-on?--_R_. Par le dessous.--_D_. Vous avez donc vu le dessous du timbre?--_R_. Oui.--Ceci est non seulement l'affirmation d'un fait faux, mais encore une affirmation bien invraisemblable. Comment l'eleve a-t-il pu voir le dessous du timbre, puisque le timbre, comme du reste tous les autres objets, etait colle sur le carton? Mais voici des faits qui me paraissent bien curieux: le fait faux est affirme par beaucoup d'eleves avec une precision qui ne laisse rien a desirer: l'eleve repond que le timbre a servi, et qu'il a vu le cachet de la poste sur le timbre: 4 eleves sont dans ce cas. Je les ai pries de dessiner le timbre. Ils ont dessine le contour du timbre et figure le cachet de la poste, soit en haut a droite, soit en haut a gauche, soit sur tout le timbre; l'un d'entre eux a meme cru qu'il avait pu distinguer sur le cachet de la poste les 3 lettres R I S, terminaison du mot PARIS. C'est un des eleves de la 1re classe qui a commis cette erreur tres grave. En resume, si nous mettons a part la nationalite du timbre, qui a donne lieu a un nombre d'erreurs insignifiant, nous trouvons que sur les 3 autres points, la couleur, la valeur du timbre et son etat, les erreurs ont ete soit egales, soit superieures en nombre aux reponses justes; au total, on compte 3 reponses justes et 38 reponses fausses. L'experience a donc ete bien organisee pour provoquer des erreurs de memoire. ERREURS COMMISES SUR LE SOU Les erreurs ont ete peu nombreuses, et celles qui ont ete commises ne sont pas considerables. 1 deg. _Le sou est-il francais ou etranger?_ Tous les eleves ont repondu qu'il etait francais. 2 deg. _Que voit-on sur le sou?_ Les reponses erronees ou incompletes sont les suivantes: --La tete de la Republique (2 fois). --Une dame (1 fois). --Une tete de monsieur (1 fois). --Un aigle, et un monsieur derriere (1 fois) l'aigle est un peu abime. (L'enfant croit avoir vu "un monsieur derriere", bien que le sou fut colle sur le carton). --Un aigle de l'Empire (1 fois). Reponses exactes. Napoleon III (19 fois). _3 deg. La tete est-elle couronnee ou non?_ --Je ne sais pas (1 fois). --Tete couronnee (3 fois). --Pas de couronne (12 fois). 4 deg. _Le sou est-il vieux ou neuf?_ La reponse a toujours ete correcte, sauf une fois seulement. On a repondu: vieux ou sale. 5 deg. _Le sou est-il ou bien n'est-il pas deteriore_? --Pas abime (15 fois). --Je ne sais pas (1 fois). Tableau XIII(a-1). _Experiences sur les erreurs de memoire forcee_. [Illustration: Tableau13a.png = tableau entier en format graphique] ............................................................................................... BOUT. VASSE. DELAN. MONNE. POIRE. GESB. .............................................................................. LE SOU: Pays Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Effigie Tete de Aigle de Face de Face de Face de Face de republique l'empire Napol. III. Napol. III. Napol. III. Napol. III. Couronne " " " Couronne. Pas Pas couronne. couronne. Etat Pas trop Ni jeune Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. vieux. ni vieux. Deterioration Une Pas de Petit defaut Use sur les Pas abime. Pas abime. ecorchure. defauts. en bas vers cheveux. la droite. Reponse spontanee ou suggeree R. sug. R. sug. Nombre d'erreurs 1 2 0 2 1 1 ............................................................................................ LE TIMBRE: Pays Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Valeur 15 centim. 2 centim. 2 centim. 2 centim. 2 centim. 1 centim. Couleur Bleu. Fond rouge. Rose. Rouge. Vert. Brun. Etat Neuf. A servi; Neuf. A servi; A servi, a Le cachet a timbre de cachet de cause de la droite haut; la poste la poste le couleur. de notre avec RIS. couvrant. ville. Reponse spontanee ou suggeree R. sug. R. sug. R. sug. R. sug. Nombre d'erreurs 2 1 1 1 2 2 ............................................................................................ L'ETIQUETTE: Forme Rectangle. Rectangle. Rectangle, Rectangle, Rectangle, Rectangle, coins 2 coins 2 coins 2 coins coupes coupes coupes coupes, en bas. en bas. en haut. 1 en haut, 1 en bas. Couleur Verte. Rose. Bleue. Verte. Grise. Blanche. Mode de Epingle Epingle Epingle Fil beige Epingle Epingle. fixation en travers, en largeur. en long. en travers, en travers. en haut. en haut. Provenance Bon-Marche. " Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. ? Inscriptions 6 fr 75. " Bon-Marche, Lingerie, Magas. du ? 6 fr 75. et un n deg.. Bon-Marche. Reponse spontanee ou suggeree R. sug. R. sug. Nombre d'erreurs 2 3 1 1 3 2 ............................................................................................... Tableau XIII(a-2). _Experiences sur les erreurs de memoire forcee (suite)_. ................................................................................................ DEW. PET. FELI. BIEN. POU. MIEN. LACA. ................................................................................................ Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Face de Face de Face de Face de Tete de Tete de Tete de Napoleon Napoleon Napoleon Napoleon republique. Napoleon Napoleon III. III. III. III. III. III. " Couronne. Pas Pas " Couronne. Pas couronne. couronne. couronne. Vieux. Vieux. Vieux, Vieux. Neuf. Vieux. Sale. de 1857. Deforme en bas Rien. Pas abime. Rien. Pas abime. Pas abime. Un peu tordu sur le cote. 0 2 1 1 3 2 0 ............................................................................................... Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. 2 centim. 2 centim. 5 centim. 2 centim. 10 centim. 5 centim. 2 centim. Marron. Marron. Vert. Rouge. Rouge. Vert. Marron. A servi. A servi. Neuf. Neuf. A servi, Neuf. Neuf. Cachet en car il a ete haut gauche, colle. sans nom de ville. R. sug. R. sug. 1 1 2 0 2 2 0 ................................................................................................ Rectangle, Rectangle, Rectangle Rectangle. Rectangle, Rectangle, Rectangle, 2 coins du le haut regulier. coins coupes 4 coins coins coupes haut coupes. arrondi. en haut. coupes. en bas. Rouge. Verte, un Bleue. Verte. Verte. Verte. Verte. numero bleu. Epingle en Cousue avec Petit clou Cousue au Attachee Ficelle Collee sur travers en un fil a grosse fil blanc aux 4 coins rouge le carton. haut. blanc, tete. aux 4 avec des traversant croise en coins. ficelles l'etiquette. croix. jaunes. Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche, Au Lingerie et Bon-Marche Le prix. Au Au Bon-Marche 3 fr. 75 Bon-Marche. mercerie, et ? Bon-Marche-- et un numero. Park. magasins de nouveautes. R. sug. R. sug. 2 3 4 2 2 3 0 ............................................................................................... TABLEAU XIII(b-1) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_ [Illustration: Tableau13b.png = tableau entier en format graphique] ............................................................................................... SAGA. BLASCH. MOTTE. MARTIN. UHL. OBRE. ............................................................................................... LE SOU: Pays Francais Francais Francais Francais Francais Francais Effigie Face de Face de Face de Face de Tete de Napoleon II, Nap. III Napol. III Nap. III Napoleon III de monsieur. je crois. Couronne Sans Sans Sans ? Sans couronne. couronne. couronne. couronne. Etat Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. Sale. Deterioration Pas abime. Abime a 5 Pas abime. Pas abime. Abime, tordu. ? endroits. (dessin a l'appui). Nombre d'erreurs 1 1 1 1 0 0 ............................................................................................... LE TIMBRE: Pays Francais Francais Francais Francais Francais Francais Valeur 10 cent. 5 cent. 15 cent. 10 cent. 15 cent. 2 sous. Couleur Bleu. Rose. Bleu. Violet Bleu. Rose. passe. Etat Neuf. Servi, la A servi. Pas servi. ? A servi colle est ne peu enlevee. A dire a quoi vu le il l'a vu. dessous du timbre. R. sug. R. sug. R. sug. Nombre d'erreurs 3 3 2 2 ............................................................................................... L'ETIQUETTE: Forme Rectangle, Rectangle, Rectangle, Rectangle, Rectangle, coins coupes coins coupes coins coupes coins coupes coins abattus en haut. en bas. en haut. en haut. en bas. Couleur Verte. Verte. Verte. Verte et Verte. cadre noir. Mode de Fil blanc Collee. Fil vert Collee. ? fixation en haut. en travers. Provenance " " Bon-Marche. Bon-Marche. Bon-Marche. ? Inscriptions Corsages, Lingerie et ? Bon-Marche, 6 fr. 75 et ? lingeries. bonneterie. 6 fr. autre chose. R. sug. Nombre d'erreurs 3 1 2 1 0 1 ............................................................................................... TABLEAU XIII(b-2) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_ ............................................................................................... TOTAL DES AND. DIE. VAN. MERI. GOUJE. Erreurs. Oublis. Reponses justes. ........................................................................................... Francais. Francais. Francais. Francais. Francais. 0 0 25 Face de Une tete. Tete de Une dame. Un aigle et 5 0 19 Napoleon Napoleon un monsieur III. III. derriere. non couronne Pas de Pas de " " 3 1 12 couronne. couronne. Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. Vieux. 4 23 Pas abime. Pas abime. Pas abime. Pas abime. Abime dans 18 1 5 le milieu de l'aigle. 1 1 1 2 2 ............................................................................................... Francais. Parisien. Pas francais. " " 1 0 21 2 sous. ? 2 10 cent. ? 13 2 9 Blanchatre et Bleu. Bleu ou Blanc. Rose. 15 0 9 un peu rouge. marron Neuf. Pas servi. Neuf. Neuf. Neuf. 10 1 13 R. sug. R. sug. 1 1 2 2 1 ................................................................................................ Rectangle, Rectangle, ? Rectangle Rectangle, 17 1 5 coins coins regulier. coins coupes abattus abattus en haut. en haut. en haut. Verte. Bleu. Marron. Bleu. Rouge. 11 1 12 Du fil, Aiguille en ? Fil noir au Fil noir en 15 3 6 mais ne l'a long. centre, travers. pas vu formant noeud. Bon-Marche. ? ? Bon-Marche. Bon-Marche. 0 4 17 Bon-Marche, ? ? ? 320. 6 7 11 magasins de nouveautes. Boucicault. sug. R. sug. R. sug. R. sug. 3 2 1 3 3 ................................................................................................ TABLEAU XIII(c-1) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_ [Illustration: Tableau13c.png = tableau entier en format graphique] ................................................................................................ BOUT. VASSE. DELAN. MONNE. PET. POIRE. .............................................................................. LE BOUTON: ---------- Forme Rond. Rond. Rond avec Rond. Rond et Rond. un rebord. petit rebord. Couleur Noir et Marron Marron. Marron Marron tache ? bleu. avec taches. uni. de blanc. Substance Metal. Os. Corne. Porcelaine. Corne. Bois. Milieu " 4 trous. 4 trous. 4 petits 2 trous. 4 trous. trous. Fixation Epingle. Fil blanc Fil blanc Fil beige. Fil noir Fil noir. en coton qu'on voyait dans les passe par passant par trous. les trous. les trous. Le sujet s'est rappele R sug. Nombre d'erreurs 3 1 1 3 2 1 ............................................................................................... LE PORTRAIT: ------------ Forme Rectangle. Rectangle. Rectangle. Rectangle. Rectangle. Rectangle. Couleur Noir. Noir gris. Noir. Noir. Noir. Noir sur un cote. Sujet Homme Assis, Homme assis, Un monsieur Homme Un monsieur represente qui ouvrait fatigue, ouvre la qui rie. qui baille. assis la bouche. reflechit. bouche pour qui baille. parler. Partie Le buste. Jusqu'aux Jusqu'aux On ne voit On voit le Jusqu'aux visible genoux. genoux. pas ses pantalon, genoux. jambes. non les genoux. Position de Livre a la " Appuyee sur Leve la main Leve le bras ? la main main. le dossier plus haut a la hauteur de la que la tete. de l'epaule. chaise. Couleur du Habit noir, ? Veston Gilet Gilet blanc, " vetement gilet noir. noir. blanc. veste noir. Nombre d'erreurs 2 2 2 1 2 2 ................................................................................................ TABLEAU XIII(c-2) _(suite).--Experiences sur les erreurs de memoire forcee_ -----------+-----------+------------+----------+----------+-----------+-----------+ | | | | | | | GESBE. | DEW. | FELI. | BIEN. | POU. | MIEN. | LACA. | | | | | | | | ------------+-----------+------------+----------+----------+-----------+----------+ | | | | | | | | |Forme |Circulaire.| Rond. | Rond. | Rond. | Rond. | Rond. | |circulaire.| | | | | | | | | | | | | | | |Places | Marron. | Jaune, | Marbre | Jaune | Gris et | Beige | |blanches | | pas uni. | jaune un | uni . | blanc. | avec | |et un peu | | | peu | | | petites | |brunes. | | | claire. | | | rayures | | | | | | | noires. | | | | | | | | | | |Nacre. | Corne. | Corne. | Nacre | Nacre. | ? | ? | | | | ou os. | | | | | | | | | | | | | |4 petits | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous. | 4 trous | |trous. | | | | | | formant | | |