The Project Gutenberg eBook of Caillou et Tili This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Caillou et Tili Author: Pierre Mille Release date: September 3, 2023 [eBook #71553] Language: French Original publication: Paris: Calmann-Lévy, 1911 Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CAILLOU ET TILI *** PIERRE MILLE CAILLOU ET TILI PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3 CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS DU MÊME AUTEUR Format in-18. BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES LA BICHE ÉCRASÉE LOUISE ET BARNAVAUX SUR LA VASTE TERRE LE MONARQUE Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY Il a été tiré de cet ouvrage DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, tous numérotés. PREMIÈRE RENCONTRE ... C’était une présence. Je le sentais près de moi, depuis quelques jours. Invisible et bienveillant, il planait, frôlait, enveloppait. Au fond, je n’ignorais pas qu’il dût arriver. Chaque année, tôt ou tard, il vient, mais je ne sais comment, c’est toujours par surprise, et il est si fort, avec son air très doux, qu’il vous écrase. Les gens font ce qu’ils peuvent pour s’occuper d’autre chose; il y a des grèves, il y a des révolutions, il y a des armées en marche et des bateaux d’acier qui bougent. On voudrait croire que c’est l’important, on ne saurait; on sent dans tout son corps que tout cela n’est qu’une apparence: la vérité, la seule vérité à laquelle on pense, c’est qu’il est revenu. Je vous parle du printemps. Les premiers à savoir qu’il est chez nous, par un phénomène mystérieux, ce sont les objets inanimés... J’ai eu une petite amie, une très petite amie: elle n’avait que treize ans. Mais ne pensez pas à mal, j’avais moi-même le même âge. Elle allait à l’école communale, dans un faubourg de Paris, et on lui donna un jour un devoir de style à composer sur le printemps. Elle me le fit lire. Je vois encore son écriture anglaise, qui était maladroite et enfantine. Et voici comment elle avait débuté: «C’est le printemps; alors toutes les tables se mettent à sortir à la porte des cafés.» J’étais un petit garçon qui avait déjà lu trop de livres, je ne possédais plus que des idées littéraires sur le printemps, mon esprit était faussé: cette manière de parler me parut choquante. Aujourd’hui je la juge au contraire toute remplie d’un sens profond: quand le printemps va venir, les tables de café le savent, et elles sortent toutes seules pour prendre l’air. Il fait encore très froid, le ciel est gris, tout le monde grelotte, tout le monde s’ennuie. Mais elles ont été renseignées par un instinct très sûr; elles sortent bravement et font des signes aux panamas de Guayaquil qui ont sauté de leur boîte pour se précipiter à la devanture des chapeliers. Et après les objets inanimés, ce sont les infiniment petits qui sont avertis: les moucherons qui dansent au soleil, toute une poussière ailée qui semble naître des herbes encore pâles et souffrantes. Je me suis longtemps demandé d’où leur venait cet instinct prophétique, et tant que je n’ai pas commencé à vieillir, je n’y ai rien compris. Mais à mesure qu’on prend de l’âge, il y a des sens qui s’aiguisent: c’est une compensation. On entend un peu moins bien, on y voit plus mal, mais l’odorat fait son éducation, il apprend à reconnaître dans l’air et dans les choses des parfums subtils qu’il ne distinguait pas auparavant. Voilà pourquoi, ainsi, que je sais aujourd’hui que le printemps s’annonce par une nouvelle odeur du vent, et quelques jours plus tard par celle de la terre. C’est le vent qui vous prévient d’abord, parce qu’il est grand voyageur, qu’il va très vite, et qu’il thésaurise. Toutes les fois qu’il a passé sur une pousse verte ou une petite fleur, il lui vole un peu de son haleine, va plus loin, et recommence. A la fin, quand il nous arrive, il est déjà très riche, et au premier rayon de soleil, tout ce qu’il porte avec lui s’exalte et se révèle. C’est à ce moment qu’on se dit: «Qu’est-ce donc, et qu’y a-t-il de changé?» L’intelligence n’y entend rien, mais quelque chose d’inconscient, dans l’abîme de notre être, éprouve une espèce d’émotion frissonnante qui fait ouvrir les narines et battre le cœur. Cependant la terre est encore plus sensible que nous. Elle s’échauffe à son tour. Au delà des taches blanches, rouges et noires que font les villes, les charrues l’ont ouverte et retournée, et les mottes de glèbe jettent en séchant vers le ciel l’expression d’une sorte de désir. C’est une odeur extrêmement vague, et pourtant très certaine, fraîche, saine, allègre et de la même nature, bien que plus légère et plus fine, que celle des champs labourés après les grandes pluies de juillet et d’août. Elle pénètre jusque dans les cités, étonnant ceux qui les habitent parce qu’ils n’en savent pas l’origine. On n’aperçoit encore rien sur le visage des hommes, mais les femmes prennent des traits, un teint, un port de taille tout neufs, un air à la fois plus conquérant et plus hardi. Qu’on m’enferme, si l’on veut, durant des années dans une prison sans fenêtre, où je ne pourrais compter ni les jours, ni les saisons, mais qu’on me montre une femme: je saurai tout de même si le printemps est venu rien qu’à la façon dont elle marche, à quelque chose dans ses yeux, et à la façon dont elle respire. On a donc bien tort d’affirmer que les femmes ne sont pas sincères: elles ne cachent jamais rien de ce qu’il est réellement bon de connaître, et salutaire de ressentir. Quelques jours plus tard, les bourgeons ont éclaté, et les oiseaux sont revenus. Ce sont alors les bruits du monde extérieur qui changent. D’abord, ils ne sont pas les mêmes, et personne ne l’ignore; un univers où les oiseaux n’ont plus de voix, où les insectes ne bourdonnent pas, n’est pas semblable à celui où les moineaux saluent la lumière chaque matin, où les mouches font de la musique en dansant; mais c’est aussi que les rumeurs les plus brutales sont toutes différentes dès qu’il leur faut passer à travers les feuilles, tandis que l’air même est plus sonore parce qu’il est plus sec. Peut-être aussi parce qu’il est plus lumineux; car je suis persuadé que la lumière influe sur les sons, et qu’un violon ne chante pas de la même manière au grand jour ou dans l’obscurité, par un temps gris ou quand le ciel est sans nuage, au printemps ou sous la neige. Tout cela est impondérable, indéterminé, impossible à prouver; on n’en a que l’impression et le pressentiment; mais les forces les plus grosses de l’univers ne se composent que d’actions imperceptibles qu’on subit sans parvenir à les mesurer, et il ne faut pas s’étonner que le sang et la sève des végétaux, des bêtes et des hommes subissent d’incompréhensibles changements, alors que dans l’obscurité perpétuelle et l’égalité de température des celliers, le vin même est sensible à la saison nouvelle, et s’émeut et bouillonne. Il y a, au moment du printemps, des correspondances inexplicables entre l’animé et l’inanimé, des passages de l’un à l’autre, des crises de résurrection. Et l’esprit n’y peut rien saisir, il n’y a pas de phrases à découvrir dans la nature, il n’y a pas de mélodie. C’est seulement comme des accords qui s’enchaîneraient les uns aux autres. Presque tous sont joyeux; mais brusquement il en éclate quelques-uns qui sont pathétiques, déchirants, et vous laissent pénétrés d’un sentiment d’enthousiasme. On croit savoir pourquoi on vit: illusion, mais délicieuse! Je me souviens d’un pays, à l’autre bout de la terre. L’ordre des saisons y est renversé. Aussitôt que la fraîcheur de l’hiver y a disparu, le sol rouge s’y couvre de la floraison rose des pêchers sauvages; car les pêchers, introduits il y a moins d’un siècle par les Européens, s’y sont répandus avec une incroyable rapidité. Vers le milieu de novembre, tous les sommets de ces régions incultes prennent la couleur des seins d’une femme amoureuse, et les petites filles qui descendent aux rizières arrachent en passant quelques-unes de ces branches fleuries. C’est le moment où l’on comprend le mieux que les sentiments du peuple qui vit sur cette terre ne sont pas absolument différents des nôtres, et que tous les pays où il y a un printemps pourront un jour avoir la même âme; les autres demeureront barbares. On s’étonnera que dans ces quelques lignes, où il est parlé du printemps, il soit question de tout, excepté d’amour... C’est que l’amour n’est qu’un des effets de cette résurrection: il ne vient qu’à cause du reste. On dirait qu’on ouvre une porte, à l’aube, dans une demeure sombre, où une petite bête câline aurait erré toute la nuit pour savoir ce qui lui manque. Elle aperçoit la terre éclairée, l’espace et la vie, elle s’échappe et bondit. Voilà tout. Mais c’est très beau. * * * * * C’est un de ces jours tout jeunes que j’eus avec Caillou la première conversation qui fit de nous de grands amis, malgré la différence d’âge: il n’a pas encore cinq ans, et c’est le dernier né d’une assez grande famille. Sa mère, qui n’est pas bien riche, ni bien pauvre,--et c’est peut-être le pire, pour l’embarras que ça donne, d’être encore des bourgeois qui ont un rang à tenir, quand on a des enfants et qu’il faut les élever,--sa mère m’avait affirmé légèrement que c’était lui-même, Caillou, qui s’est donné ce nom, sans que personne sache pourquoi. Mais je ne l’avais crue qu’à moitié, à cause de la grande connaissance que je crois avoir de l’âme des petits hommes au-dessous de cinq ans. Je m’aime en eux, je me retrouve, je sais à peu près comment ils pensent et comment ils inventent. Voilà même pourquoi je suis persuadé qu’ils n’inventent rien complètement: ils ne font que déformer les idées qu’on leur suggère. Je résolus donc d’observer Caillou et d’en avoir le cœur net. Je sentis que j’approchais de la vérité le jour où, dans le jardin des Tuileries, sous les bons vieux marronniers qui sont là, Caillou, que je venais de faire enrager un peu, me dit sérieusement: --Tu m’embêtes (tous les petits garçons qui ont des frères plus âgés parlent un langage déplorable: c’est l’avantage des grandes familles), tu m’embêtes, et je vais t’écraser avec ma charrette. La charrette de mon ami Caillou a coûté un franc quarante-cinq au Bazar de l’Hôtel-de-Ville, et mesure exactement dix-huit centimètres. C’est à peine si une bête à bon Dieu la sentirait passer. Et j’eus dès ce moment l’intuition profonde de l’âme de Caillou: il a de l’imagination, encore plus d’imagination que les autres enfants de son âge. Quand il traîne sa charrette sous les marronniers, il a réellement sous les yeux un camion très lourd, remorqué par quatre chevaux vivants. Même, je présume qu’il pourrait décrire la couleur de ces chevaux. Comme tous les grands poètes, il refait en le magnifiant l’univers qui l’entoure. C’est alors que je fus sur la piste de plus grandes découvertes. Je l’interrogeai prudemment, et il me confia: --J’suis un caillou, plus dur que tous les aut’ cailloux. Quand j’tombe, j’leur fais du mal. Son petit front, ses genoux et ses bras étaient couverts de bosses. Il y en avait de bleues et de vertes, les plus anciennes, d’autres écorchées, d’autres enfin toutes fraîches, rondes et gonflées. On lui avait dit, une fois qu’il pleurait après une chute sur le gravier des Tuileries: «Tu viens encore de leur faire du mal, aux petites pierres!» Et il en avait été consolé, par esprit de vengeance; il avait vu ces petites pierres souffrir, et souffrir plus que lui; il s’était considéré sérieusement comme une espèce de caillou plus lourd, qui faisait du mal aux autres, au prix de petites douleurs qu’il lui était alors aisé de supporter courageusement! C’est ainsi que coulait sa vie, héroïque et glorieuse, au milieu des batailles qu’il livrait aux choses. * * * * * A partir de ce moment, je décidai que Caillou était un grand petit homme selon mon cœur et je le déclarai à sa mère. Elle en fut naturellement flattée, mais sans montrer d’enthousiasme extérieur parce qu’elle est habituellement occupée de choses importantes et pressées. Chez elle ou aux Tuileries, je la voyais toujours tirer, d’un grand panier à ouvrage, de petites culottes, de petites vestes de marin, et aussi de petites jupes et de petits corsages. Et là-dedans elle coupait, taillait, cousait infatigablement, gardant toujours dans sa tête la taille respective de ses rejetons. Car lorsqu’on a une si nombreuse postérité, il faut posséder l’esprit d’organisation. Quand le numéro un avait grandi, on faisait pour lui l’emplette d’un nouveau vêtement, mais l’ancien n’était pas perdu: il passait au numéro deux, avec de petites modifications, et souvent ensuite au numéro trois ou au numéro quatre, le numéro trois étant une fille qu’il eût été choquant de voir autrement qu’en jupes. Pour les derniers, les combinaisons étaient plus faciles: les sarraux et les tabliers de la petite enfance n’ont pas de sexe. Voilà pourquoi mon ami Caillou portait tranquillement un costume qu’il avait vu l’année précédente sur le dos de sa sœur Lucile. Il avait d’autres affaires en tête et ne s’en inquiétait guère. Mais il vint un jour où je ne trouvai aux Tuileries que sa mère toute seule. --Il n’est pas malade, notre Caillou, répondit-elle à mon interrogation. Seulement, au moment de partir, sans cause il a fait une scène, une scène... J’ai dû le laisser à la maison. Cependant, je puis me tromper, il est peut-être malade tout de même, ajouta-t-elle, soucieuse. Et j’appris, la semaine suivante, que Caillou était méchant quand il n’était pas triste, et triste quand il n’était pas méchant. Son caractère changeait, il était tout sombre. --Décidément, avait dit sa mère, il est malade. C’est très difficile de savoir ce qu’ont les tout petits. Ils ne savent pas s’expliquer. Tout leur corps, depuis le cou jusqu’aux jambes, ils l’appellent ordinairement leur ventre, et beaucoup, quand ils ont mal aux dents, disent qu’ils ont mal à la tête. Le médecin fit déshabiller Caillou et l’ausculta de tous les côtés, sans rien y comprendre. Il lui demandait: --Qu’est-ce que tu as, Caillou? Pourquoi ne manges-tu pas ton œuf et ta bouillie d’avoine? --Elle n’est pas bonne! répondit Caillou. --Elle est très bonne, protesta sa mère indignée. C’est la même qu’il y a quinze jours. Alors le médecin déclara que c’était de l’embarras gastrique et qu’il fallait purger cet enfant. Caillou avala des pilules qui n’ont pas de goût, trouva qu’elles avaient du goût, cracha, fit pour le reste ce qu’on demandait de lui et demeura mélancolique. Ce n’était pas ça! Alors le médecin fut encore rappelé, et déshabilla de nouveau Caillou sans rien voir. Mais il dit: --Ça doit être des vers! Et Caillou prit de la santonine. Il se laissa faire gentiment, et aussi avec un sentiment d’importance qui le rassérénait un peu. Mais on se rendit compte bientôt, d’une façon incontestable, que ce n’était pas des vers: il retomba dans le marasme et sa famille dans l’inquiétude. Sa mère me dit à la fin: --Allez le voir. Il vous aime, il sent que vous êtes son ami, et je crois qu’il a quelque chose sur le cœur qu’il ne sait comment dire. Enfin vous le confesserez, car c’est maintenant comme s’il se méfiait de nous. J’allai voir mon ami Caillou. La plupart des petits garçons ne sont pleinement heureux que lorsqu’ils ont une affection en dehors de chez eux. Et l’objet de cette affection est généralement un homme. C’est d’abord parce qu’ils ne savent pas, et ça vaut mieux. C’est aussi parce qu’ils sont fiers d’avoir un ami dont ils pensent qu’ils seront comme lui plus tard: aussi grands et aussi beaux; je veux dire barbus. Caillou vint à moi la main tendue, sa chère bouche à la fois ouverte et rétrécie pour un baiser, les yeux brillants et sa petite poitrine gonflée d’une amoureuse confiance. Il portait toujours le sarreau légué par sa sœur Lucile. Nous causâmes d’abord des sujets graves qui nous intéressent tous les deux: d’un chien qui est notre ami, d’un bateau sous-marin qui a fait naufrage l’autre jour dans le bassin des Tuileries, et d’une petite fille. Puis il me dit, de lui-même: --Mon vieux, vois-tu, j’ai du chagrin. Je lui avais mis le bras autour des épaules, pour l’embrasser, virilement, afin qu’il sût bien que je le traitais comme quelqu’un de mon âge. Mais il fondit en larmes, comme un gosse, comme un bon petit gosse qu’il est. Je disais, vraiment ému: --Mais qu’est-ce qu’il y a, Caillou? Voyons, dis-moi ce qu’il y a! Il sanglotait bien fort, sans pouvoir répondre. A la fin pourtant il me dit, si bas que personne excepté moi ne pouvait entendre: --Toute la semaine je suis habillé comme tu vois, avec les choses de Lucile. Et le dimanche, on me met une culotte et un jersey... --Eh bien, Caillou? --Eh bien, fit-il, éclatant, comment veux-tu que je sache si je suis un garçon ou une fille, maintenant? Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je suis?... CAILLOU ET LES FEMMES Lorsque Caillou se trouva définitivement habillé en homme, c’est-à-dire assuré de son sexe, il reprit avec rapidité sa belle humeur et sa bonne grâce. La seule chose qu’il persista toujours à ne pouvoir souffrir, c’est qu’on fît devant lui allusion aux doutes qu’il avait un instant nourris sur sa virilité. Devant les enfants--cette précaution est essentielle--ne racontez jamais les histoires qui leur sont arrivées: s’ils sont disposés à l’affectation et à la vanité, vous en ferez de petits acteurs; s’ils sont fiers, délicats, chatouilleux de leur âme, vous blesserez leur susceptibilité. Car vous aurez beau faire, jamais vous ne conterez l’histoire comme ils l’ont sentie, vous êtes trop différents d’eux-mêmes, vous ne leur rendrez pas justice; et ainsi ils penseront que vous vous moquez de leurs chagrins ou de leurs soucis, que vous ne prenez au sérieux ni leur personne--il n’y a pas d’être humain au monde qui soit plus solitaire et par conséquent plus orgueilleux qu’un enfant--ni l’univers qu’ils sont en train de se construire en mosaïque, je veux dire en sensations ajoutées les unes aux autres: beaux fragments lumineux des choses, gemmes précieuses qu’ils amassent perpétuellement. Dès que Caillou fut sûr d’être un homme, il se conduisit en homme. Entendez par là qu’il méprisa du coup ses sœurs ou du moins ne leur accorda plus qu’une méfiance un peu dédaigneuse. --Caillou, lui dis-je un jour, il me semble que tu n’es pas gentil avec Lucile. Et pourtant c’est ton aînée, et elle est si bonne pour toi. Mais il secoua la tête. --Elle est embêtante, dit-il; les femmes sont embêtantes. Je fus tenté de lui répondre que plus tard il changerait d’avis. Mais c’eût été immoral. Je me tus. Caillou d’ailleurs réfléchissait. Il tenait à donner ses raisons, et c’est très difficile de donner des raisons quand on ne pense que par impressions et par images. --Je vais te dire, fit-il. Quand je suis seul avec elle, ça m’ennuie parce qu’elle joue à être ma maman... ou je ne sais pas quoi: elle colle. Je compris que l’un l’ennuyait et que l’autre chose, il ne la comprenait pas. --Et quand Lucile est avec d’aut’ filles, continua-t-il, elle m’embête, elle me fait tourner, elle triche. --Mais, demandai-je, quand vous êtes plusieurs petits garçons avec une seule petite fille, vous lui rendez ça? --Non, fit-il, étonné. Nous ne trichons pas. C’est de la sorte qu’il me fut révélé que les femmes, dès l’enfance, une fois qu’elles sont assemblées, considèrent les hommes comme des ennemis et prennent sur eux, quand elles le peuvent, des espèces de revanches sournoises. Caillou ajouta, toujours grave: --Aussi, elles ne sentent pas la même chose. C’est pas la même odeur. Cette phrase innocente me fit rêver. J’en fus à me demander comment Caillou concevait les relations qu’on peut avoir avec un sexe différent du sien. Mais il faut en vérité que je m’excuse. Au moment de traiter ce grave sujet, je me demande tout à coup si la matière en existe. Il semble au contraire, à première vue, être le seul qui n’intéresse pas directement Caillou, qui jamais n’a là-dessus rien prononcé de mémorable. Caillou ne m’a pas une fois paru percevoir le rapport qui pouvait exister entre les femmes et l’amour. Il aime pourtant, il aime toutes choses et de toutes ses forces. Je me rends très bien compte que plus tard, quand il aura l’âge, je veux dire tous les âges, même encore le mien, où les femmes tiennent dans la vie une place si grande, si heureuse ou si douloureuse, si amère ou tout à coup si délicieuse, c’est avec ses souvenirs d’enfance, pour les trois quarts peut-être, qu’il fabriquera les images qui lui rendront sensibles son bonheur ou son mal: être bercé ou grondé, être accueilli ou repoussé, être enfin--et c’est ça, oui, c’est surtout ça!--être _celui auquel on fait attention_. Caillou sent comme avec des tentacules invisibles et délicats s’il plaît ou s’il ne plaît pas, si on le comprend, surtout quand il est en apparence incompréhensible. L’orgueil, la tendresse, l’amour-propre, le besoin d’être le premier dans les préoccupations, tout ce qui fait l’amour excepté l’éveil des sens, il l’a. Et dans son vocabulaire, les mots qui sont les seuls, les mots qui plus tard toujours lui suffiront, baisers, caresses, chagrin, peine et plaisir, il les connaît, et l’on dirait qu’ils ont déjà chez lui plus de retentissement que les autres. Un jour, il monta sur mes genoux, et me dit: --Tu m’aimes, n’est-ce pas? --Mais oui, mon petit, mais oui! --Alors, dis-moi des secrets! Il a donc senti qu’il doit y avoir, en amour, une chose qui s’appelle la confidence. Tout son appareil sentimental est prêt. Seulement il n’aime pas les petites filles. Son opinion, qu’il m’avait auparavant exprimée, si vous voulez bien vous en souvenir, c’est que sa sœur Lucile, qui a deux ans de plus que lui, non seulement le persécutait, mais encore s’associait avec les autres petites filles pour le persécuter, sans raison ni bonne foi. Ainsi son premier sentiment sur les sexes, c’est qu’ils sont ennemis. --Par exemple, explique-t-il, on joue à chat perché: elles ont inventé que, quand elles sont assises, elles sont perchées! Ça ne fait encore rien; mais quand je vais en prendre une, l’autre l’attire tout de suite et l’assied sur ses genoux. Alors c’est moi que j’y suis toujours. Il explique ça très longuement, en s’y reprenant, étant inhabile à tout ce qui est construction raisonnée, et aussi pudique, si j’ose dire, sur tout ce qui est pour lui un chagrin passé; il a peut-être peur du mal que ça lui a fait, ou bien qu’on se moque. * * * * * J’ai alors regardé les petites filles et j’ai été obligé de constater qu’il avait raison: quand elles se trouvent, en nombre, devant un seul petit garçon, ce sont de petites rosses. Mais Caillou ne s’aperçoit pas qu’elles ne font peut-être que se venger, car il est, lui Caillou, complètement idiot quand il se trouve seul avec une seule d’entre elles, ou deux tout au plus. Elles lui font la cour, et il ne s’en aperçoit pas. Il est poli, mais il s’embête. Ça doit tenir à deux choses. La première, c’est qu’elles sont beaucoup plus intelligentes que lui pour leur âge, et moins actives. Caillou est pour les jeux où l’on remue. Il a besoin d’épancher une surabondance de force, et s’il parle en jouant c’est pour raconter des choses absurdes et démesurées. N’oubliez pas que c’est lui qui voulait m’écraser avec une charrette de vingt-neuf sous. Il est instinctivement énorme, c’est-à-dire romantique, et la réalité l’ennuie. Les petites filles ont au contraire le sens des charmes de cette réalité, elles la voient d’une façon beaucoup plus aiguë et précise. La seconde différence entre elles et Caillou, c’est qu’elles ont l’instinct inné de la coquetterie et qu’il en est dépourvu. Caillou existe pour les petites filles, tandis que les petites filles n’existent point pour Caillou: ce point de dissidence est grave. Et plus elles sont petites, plus il les méprise. Il n’aime que ce qui est grand. ... On vient de le conduire chez Jeanne, qui reçoit aussi Vivette. Ils vont être trois, dans une _nursery_ pour passer deux heures. Caillou ne discute jamais la décision de ses parents ou de sa bonne, quand on le mène dans un endroit qu’il ne connaît pas; il n’a aucune opinion préconçue. De plus on lui a dit: «Tu seras gentil, n’est-ce pas?» Il n’aime pas beaucoup ces avertissements, mais ils lui font de l’effet. Toute parole agit sur lui, elle émeut sa volonté imaginative et malléable. Vivette et Jeanne sont d’ailleurs très aimables avec lui. Elles ne sont que deux. Ce n’est pas aujourd’hui «l’instinct ennemi» du sexe contre un autre sexe qui parlera, c’est celui de la coquetterie. Chacune voudrait être celle qui est remarquée, et d’ailleurs on les a faites très belles. Seulement Vivette, qui est en visite, a une capote blanche sur la tête, tandis que Jeanne, qui reçoit, n’a qu’un ruban bleu. Et cela n’est pas sans l’inquiéter. Un instinct primitif et sauvage porte en effet les enfants à mettre la beauté, non pas dans les traits, mais dans ce qu’on y ajoute. Pour une petite fille, une belle petite fille est celle qui a une belle robe. Pour un Caillou, au contraire, le petit garçon enviable, n’eût-il pas de jambes, sera celui qui a un aéroplane. ... Mais Caillou, une fois qu’il est dans la nursery, ne fait pas plus attention à Jeanne qu’à Vivette. Il sent qu’elles n’ont pas de mauvaises intentions à son égard, ce qui lui suffit; il ne se soucie pas du tout de savoir qu’elles veulent lui plaire. Il les traite donc de la même manière. Ceci ne veut pas dire qu’il leur accorde impartialement ses faveurs; il reste lui-même, tout simplement. Il s’amuse pour son compte et les deux petites filles le suivent, en essayant de se faire remarquer. Parfois l’une met sa joue sur la joue de Caillou, et Caillou l’embrasse. Alors l’autre fait de même, et Caillou l’embrasse également, sans y trouver beaucoup de plaisir. Mais il ne s’ennuie pas, il est à son aise. Cependant on vient le chercher, pour dire bonjour à la maman de Vivette. Il y va ingénument, sans grands regrets ni satisfaction évidente. Je ne sais pas ce qu’on lui dit, je ne sais pas ce qu’il répond, et ceci n’importe pas à l’histoire. Mais tout à coup on entend, dans la nursery, des pleurs et des cris qui font retentir les murailles, et les mères se précipitent. Un sentiment obscur et puissant, quelque chose comme un désespoir passionné, venait de s’emparer de Vivette et de Jeanne, laissées à elles-mêmes. Ni l’une ni l’autre n’a réussi à vraiment attirer l’attention de Caillou, et durant toute une heure leur amertume en a grandi; elles s’en rendent, sans même s’en douter, réciproquement responsables. Voilà pourquoi, l’objet de leur rivalité ayant disparu, la querelle a éclaté, sans qu’elles sachent pourquoi. Car elles ne savent rien, sinon qu’elles se détestent. Et Jeanne a arraché le chapeau de Vivette, Vivette a tiré sur la robe de Jeanne. Ainsi elles tentent toutes deux de détruire ce qu’elles ont remarqué et haï le plus profondément dans leurs personnes. C’est comme dans les vieilles batailles navales, où on ne tirait que sur la voilure. Caillou ne dit rien. Il réfléchit. Plus tard, ayant entendu qu’on racontait l’événement devant moi, il m’a révélé sur quoi il avait réfléchi: c’est que c’est pas comme ça qu’on se bat! * * * * * ... Alors je me suis dit: «Caillou est un bon petit. Il ne pressent pas encore la différence des sexes. Tant mieux.» Mais l’autre jour je suis allé chercher ses parents pour les conduire en soirée. Le père de Caillou était en habit noir, grand, vigoureux, resplendissant; je l’enviais. Mais Caillou n’avait d’yeux que pour les épaules et la beauté de sa mère, il était comme émerveillé. --Que tu es belle, maman! disait-il. Elle l’embrassa. --Il faut encore, insista-t-il presque misérablement, il faut que tu reviennes m’embrasser quand tu rentreras. ... Si, Caillou distingue les sexes; mais il les remarque seulement là où ils existent, chez les grandes personnes, et seulement celles qui l’aiment bien. Et dans sa mère il aime sa maman, mais aussi une femme, je vous assure. * * * * * Un peu plus tard, je le vis traverser en quelques heures toutes les joies et toutes les souffrances de l’amour. Ce spectacle me surprit. Je ne pensais pas que cette passion pût apparaître dans une âme si fraîche et un corps qui ne sait rien de la sensualité. Mais les signes qui se manifestèrent chez lui furent tels qu’il n’y avait pas à s’y tromper. C’est au bord de la mer que j’avais retrouvé Caillou. Cent ans de littérature romantique nous ont fait l’esprit assez faux. J’étais donc, assez sottement, curieux de savoir si Caillou comprendrait la grandeur de l’Océan; ma première impression fut qu’il ne la concevait d’aucune manière. J’en fus d’abord un peu fâché, comme s’il eût manqué de dire bonjour à une dame, ou d’embrasser les personnes avant de s’aller coucher. Je lui dis: --Tu ne vois donc pas comme c’est grand, Caillou? Il ne me donna aucun démenti, parce qu’il a du respect pour ceux qui ne lui mentent pas et ne se moquent jamais de lui. Si je lui affirme que la mer est grande, il est disposé à le croire. Mais on voyait bien que personnellement il n’avait pas d’opinion. Il réfléchit un petit instant et prononça: --Il n’y a qu’un bord! Ce fut à mon tour d’être étonné, car je ne m’étais point avisé jusqu’ici d’une observation si évidente: la mer n’a qu’un bord, du moins pour les yeux, et c’est pourquoi elle donne l’impression de l’infini. Mais l’infini est un mot abstrait, que Caillou ne pouvait posséder dans son vocabulaire. Il exprimait donc, à sa manière, que la mer étant une étendue d’eau inappréciable, il ne savait point si elle était grande ou petite. De plus, elle est telle, par nature, qu’il ne pouvait se l’approprier, en faire un jouet. Il la considéra donc comme pratiquement en dehors de son univers. C’est d’ailleurs ainsi que la plupart des hommes font pour le firmament, où sont les astres. Sachant qu’il existe, mais qu’il est inaccessible, ils ne s’en inquiètent plus. Mais le lendemain Caillou avait un bateau, et dans une flaque il le faisait voguer. En remuant de ses pieds nus, avec vivacité, l’eau de cette flaque, il lui infligeait des tempêtes. Des cailloux disposés par lui-même formaient un port, des quais, des bassins; au large, il avait ménagé des récifs. En rapetissant les choses il s’était efforcé d’en obtenir une image nette. C’est le procédé naturel de l’esprit humain. Je comptais toutefois qu’à la longue il s’apprivoiserait avec les objets nouveaux qui l’entourent, et qu’il me ferait part de ses découvertes. Je fus déçu; il devint muet. A table, en promenade, même le matin au réveil, à cette heure charmante où les petits enfants sont comme les oiseaux, si débordants de joie qu’ils pépient sans fin, Caillou ne prononçait plus une parole. --C’est parce qu’il pense trop à son jeu, me dit sa mère. Cette pensée me parut profonde. Quand les enfants s’amusent parfaitement, ils vivent dans leur jeu, ils en rêvent, ils sont hors du monde extérieur. Mais à quoi jouait Caillou? Je l’épiai et découvris qu’il passait toute la journée avec Kiki. Kiki est un chien, qui doit, autant qu’il est possible d’en juger, appartenir à la race des griffons, mêlée peut-être au sang des épagneuls et des islandais. Il est né dans la maison d’un pêcheur, et n’a pas encore deux mois: un peu de chair rose apparaît sous son poil déjà long, tacheté de blanc et de noir, et tout le jour des sentiments violents, joie, douleur, appétit, gourmandise, et le froid, et le chaud, agitent son petit corps tumultueux. Les paysans et les pêcheurs ne sont ni bons ni mauvais avec les chiens: ils les laissent vivre. Et Kiki avait un incroyable besoin de jeu et d’affection. Il suivait sans choix et sans règle tous ceux qui faisaient attention à lui, mais les enfants surtout. C’est un phénomène étrange que la rapidité avec laquelle les petits des bêtes s’attachent aux petits des hommes. Ils deviennent plus qu’amis, presque complices. Chez Kiki, le charme de la coquetterie s’ajoutait à ceux de la jeunesse. Il était le seul petit chien et il y avait autour de lui beaucoup de petits garçons et de petites filles. Il se laissait choyer, il se laissait aimer. Il était infidèle, ingrat, capricieux, naturellement. Le cœur tendre de Caillou connut toutes les délices de la passion inquiète. Plaire à Kiki, s’en faire suivre, inventer ce qu’il fallait pour l’attirer, était devenu sa seule préoccupation. Voilà pourquoi il ne parlait plus: il y avait comme de la pudeur dans son silence. Mais un jour il vit arriver sur la plage ce même Kiki avec un ruban autour du cou. Et le ruban était tenu par une petite fille qui s’appelle Aline, et qui cria triomphalement: --Nous partons demain et nous emmenons Kiki. Papa l’a acheté. Cinq francs, il l’a acheté. Il y a des gens qui ne prennent pas au sérieux les douleurs d’enfant, sous prétexte qu’elles s’apaisent vite. Je les méprise. Ces douleurs sont aussi vraies et plus fortes que les nôtres, elles saisissent toute l’âme des petits, elles la secouent d’une telle violence que c’est pour cela même qu’elles s’usent: et c’est bien heureux! Si elles duraient, il y aurait de quoi faire mourir. Caillou tomba sur le sable comme si on lui avait fauché les jambes, et il se mit à pleurer, à pleurer comme il n’avait jamais encore fait de sa vie. Aline disait seulement: --Puisqu’il ne veut pas de chien, ton papa à toi, il vaut mieux que Kiki soit chez nous. Tu viendras le voir. Caillou est trop bon pour connaître la haine; mais il pleura plus fort, pénétré de plus d’horreur à cet essai hypocrite de consolation. --Il sera à vous, à vous! dit-il. Avant, il n’était à personne. Je le pris dans mes bras. Avez-vous jamais tenu entre vos doigts pitoyables un oiseau qu’on vient de détacher du piège! Il n’est plus qu’un frisson affreux. Le cœur de Caillou battait de cette façon-là. J’en aurais pleuré moi-même: c’est une contagion nerveuse, on ne peut pas s’en empêcher. Je proférais des sottises pour retrouver mon calme. --Voyons, Caillou, disais-je, tu reviendras l’année prochaine. Et la maman de Kiki aura fait d’autres petits Kikis. On t’en donnera un. Caillou me jeta un regard indigné, navrant, navré, qui me fit honte, et s’enfuit en disant: --Mais ce ne sera pas celui-là! C’est celui-là que j’aime. Le lendemain il était encore grave, absorbé par sa douleur, et cependant il nourrissait une triste espérance. --J’ai été _lui_ parler, dit-il. Je lui ai dit adieu. Je lui ai raconté des choses. Je lui écrirai, et lui aussi m’écrira: on me l’a promis. Nous nous dirons tout, tout! Kiki n’était qu’un chien. Mais vous le voyez bien: par lui Caillou a connu l’amour, tout l’amour. Plus tard, il ne fera que repasser sur les mêmes sentiments. Il a éprouvé la joie inquiète et délicieuse de chercher à plaire et à séduire, l’horreur de l’abandon, la conviction qu’il n’y avait qu’un être au monde qu’on pût aimer, et qu’il est perdu à jamais; il s’est enfin bercé des consolations illusoires, qui seules restent à l’amour malheureux. Tout cela pour un chien! Est-ce qu’il n’aurait pas pu aimer de la sorte une petite fille, ou même un petit garçon? Je n’en sais rien. Mais il est probable qu’il y a dans l’amour, même à cet âge de toute pureté, l’idée de possession: et Caillou pense sans doute qu’une bête seule pourrait être toute à lui... * * * * * Lorsque j’eus écrit ces lignes, je les montrai à la maman de Caillou. Les auteurs sont tous les mêmes. Je me figurais que cette mère de famille serait très fière de voir immortaliser la figure et les actes de son fils. J’allai donc la voir: c’était parce que je l’aime bien, mais aussi pour quêter des compliments. Elle ne m’en fit aucun. Lorsqu’une personne attend d’une autre qu’elle mette la conversation sur un sujet, et que ce sujet n’est point abordé, il finit par en résulter un silence embarrassant. C’est ce qui advint: l’ange passa... Alors la maman de Caillou me dit avec un peu de pitié: --Vous voulez donc que je vous en parle; eh bien, non, mon cher ami, ce n’était pas tout à fait cela. Tous les hommes sont présomptueux, mais ceux qui écrivent, qu’en pourrait-on dire? A force de parler de Caillou, d’arranger ses mots, de raisonner dessus, de vous livrer à ce travail nécessaire mais si dangereux qui est le vôtre, et qui consiste à reconstituer la nature, à refaire un être tout entier avec les quelques fragments épars que vous en avez découverts, vous vous imaginez que c’est vous qui avez créé mon fils. --Hélas! non, répondis-je, et je sais bien le contraire. Elle écarta cette impertinence d’un geste de la main, et continua: --La faute grave où vous êtes tombé, c’est de croire que Caillou vous révèle toute son âme et que vous en connaissez les moindres replis. C’est une grande erreur. En réalité, sans le faire exprès, sans même le savoir, il a porté un jugement sur vous, il s’est fait de votre personne une image, sans doute encore plus incomplète que celle que vous vous êtes tracée de lui, mais qui lui suffit, et il ne vous parle que de ce qu’il croit pouvoir vous intéresser. Il est comme les sauvages; il s’efforce d’abonder dans votre sens; il vous imite, non par flatterie, mais par instinct, pour agrandir son domaine, élargir son univers. Et comme il a senti, permettez-moi de vous le dire, que vous n’êtes point un homme né pour éprouver profondément l’amour, il vous a caché tout un côté de lui-même, celui dont précisément vous avez prétendu parler. Voyez d’ailleurs combien vous êtes inconséquent. Vous avez commencé par dire que Caillou n’aimait point les petites filles, ce qui est exact, mais qu’il avait pour moi une affection très particulière et qui présentait certains des aspects de l’amour. Ce n’était point tout à fait faux. Et puis, subitement vous oubliez tout cela, et vous décidez que sa première crise amoureuse, il l’a eue à propos d’un chien. Vous vous trompez. Quand il éprouva la première fois la passion de l’amour, il avait quatre ans, et c’était pour une grande fille qui avait quatre fois son âge. * * * * * La maman de Caillou a toujours un ouvrage en main. Ses doigts continuaient de coudre, durant qu’elle parlait, et il semblait que ce travail régulier donnât de la fermeté à sa pensée, qu’elle arrangeât ses mots en même temps qu’elle suivait ses points. Je regardais son visage mince, ses cheveux pâles, l’air de courage tranquille qu’elle a toujours, et je me disais: «Combien elle sait de choses, et comme elle les dit simplement!» Elle continua: --Cette grande fille était une Autrichienne que nous avons rencontrée il y a un an dans un petit coin du Tyrol, où nous prenions nos vacances. Je ne puis vous dire comment elle s’appelait. Ce n’est point par devoir d’être discrète, puisque les amours de Caillou ne tirent pas encore à conséquence. Mais à peine avions-nous appris son nom, que nous l’oubliâmes; dès le premier jour nous l’avions surnommée «la Chèvre». Non pas qu’elle rappelât par son aspect cet animal maigre et barbu; je n’ai jamais rien vu au contraire de plus plein, de plus rose, de plus tendre que ce joli corps et cette chair parfaitement fine et tendre où la femme venait de s’épanouir dans l’enfant. Mais son pied était si ferme, si hardi, si léger sur les cailloux et les rochers; elle montrait si ingénument, surtout, ce désir de la route âpre et risquée, cette intrépidité tranquille des animaux de montagne, que le surnom que nous lui avions donné reste seul dans ma mémoire. Et je pense que c’est cela même qui décida l’élan de cœur de Caillou. D’abord c’était ce que nous admirions en elle, parce que c’était dans la marche et le bond que sa beauté apparaissait tout entière; et les enfants subissent toujours très fortement l’impression de nos jugements. Mais il y a encore autre chose: les actes physiques des grandes personnes les frappent beaucoup plus que leur apparence extérieure. Quand j’eus découvert le sentiment profond qu’inspirait la Chèvre à Caillou, je lui demandai: »--Tu la trouves jolie, n’est-ce pas? »Il me regarda d’un air étonné: »--Quand elle saute sur un rocher, fit-il, on dirait que c’est facile... Et ce n’est pas facile! »Il réfléchit pourtant à ma question et prononça: »--Ses deux tresses dans le dos! Elles sont longues, longues, claires et très belles. »Je vous répète cela pour flatter une de vos théories, qui me semble juste, par hasard: c’est que l’attention des enfants se porte davantage sur le costume que sur les formes mêmes et les traits des hommes et des femmes; or la chevelure, c’est presque encore du costume, c’est ce qui tient le moins à la personne... Mais il faut que je vous dise d’abord comment je m’aperçus que Caillou aimait la Chèvre. A table, un jour, je le vis qui rougissait. »--Qu’est-ce que tu as, Caillou, lui dis-je. »Il ne me répondit pas, il demeura obstiné à ne pas me répondre. Caillou avait un secret qu’il gardait pour lui, un vrai secret, une chose qu’on ne sait comment dire, ou qu’on ne veut pas dire, parce que, de l’exprimer, ça rendrait le sentiment si fort qu’on ne saurait plus se contenir, qu’on ferait des sottises dont on aurait honte. Mais je suivis la direction de ses yeux: il regardait la Chèvre, qui venait d’entrer. »Il fallut s’arranger pour qu’il lui tournât le dos à table. Il ne mangeait plus. »Tout le monde avait fini par savoir ce qu’il éprouvait, et il y a chez les femmes assez de coquetterie et de bonté maternelle tout à la fois pour que celles qui étaient là en fussent un peu émues et jalouses. Elles prenaient toutes Caillou dans leurs bras, elles essayaient de faire sa conquête à leur tour: il ne comprenait pas, et s’ennuyait. Alors elles disaient, gentiment dépitées: »--On va t’y conduire, à ta grande amie. »La Chèvre, flattée, le caressait après elles. Mais Caillou, qui cause si facilement avec vous, ne lui disait rien, absolument rien. Il avait l’air d’un petit morceau de bois et m’en fit savoir un jour la raison: »--On me regarde, quand je suis avec elle, et on m’écoute. Comment veux-tu que je lui dise quelque chose? »Cependant il la suivait comme un esclave quand je lui en donnais la permission, et ensuite me parlait d’elle. Un jour, il lui fit un bouquet. On croirait vraiment que les enfants ne cueillent pas les mêmes fleurs que nous. C’est parce qu’ils les choisissent chacune pour leur beauté particulière, sans se soucier de l’ensemble, qui a l’air incohérent, sauvage, et en même temps tout petit, comme eux. Quand il eut bien arrangé ce bouquet à son idée, il vint s’asseoir sur mes genoux. Il a au moins deux manières de s’asseoir sur mes genoux: en bondissant, quand il est joyeux, ou par une espèce de glissement souple, où il entre de l’humilité et de la câlinerie. C’est alors comme s’il se prosternait. Cette fois, ce fut de cette manière-là. Et il murmura: »--C’est pour la Chèvre. Mais je voudrais que ça soit toi qui le donne. Moi, je n’ose pas. J’interrompis alors la mère de Caillou. --... Oui, dis-je, il me semble bien que ce soit là du véritable amour. Tant de timidité en est la preuve. Mais comment cela s’est-il terminé? --La Chèvre est partie, et nous pensions que Caillou serait très malheureux. Mais le jour de son départ, elle a donné à son tour un bouquet à Caillou. Et c’était une jolie chose, où l’on voyait qu’elle était encore assez près de l’enfance pour en garder le souvenir, assez femme déjà pour connaître les harmonies qui conviennent: de petites tiges de fraisiers, où les petites baies rouges des fraises mûres se mêlaient aux fleurs. Elle avait pris ça dans la montagne, la Chèvre! Et Caillou fut si content, si content, qu’il fut une grande heure avant de manger les fraises. Mais il les mangea tout de même, une à une. --Et il ne fut pas triste, quand elle s’en fut allée? --Non. Il était exalté. Elle lui avait donné quelque chose! D’une si grande personne, c’était tout ce qu’il attendait. Et c’est pour cela qu’il y avait tout de même un peu de vrai dans ce que vous avez écrit l’autre jour. Quand Caillou a aimé le chien, il lui fallait tout le chien. Mais cette grande fille, elle l’avait contenté avec un rien! --Ah! dis-je, combien d’hommes sont comme lui! --Ne soyez pas mélancolique, répondit-elle. Vous pensez toujours à vous. Cela fausse votre jugement. LES CHIENS ET LA GLOIRE Peut-être vous souvenez-vous que Caillou a aimé un chien, et qu’il l’aima d’amour, très exactement. Désir de plaire, jalousie, désespoir, arrière-goût amer et savoureux de souvenirs mélancoliques, je l’avais vu traverser tous ces sentiments, s’en tracer à lui-même des images vivantes où je me complaisais d’autant plus qu’il est frêle, ingénu, innocent; il embellissait mes propres souvenirs. Nous sommes souvent si laids, nous les grandes personnes, dans les mêmes crises; si ridicules dans les mêmes joies; si lâches, devant les mêmes déceptions! Il m’avait ennobli mon passé, je lui en gardais de la gratitude. Mais je dus lui reconnaître bientôt une autre qualité encore: il avait de la mémoire. Lui qui repoussait, trois semaines auparavant, toutes les consolations; et qui, si on lui disait hypocritement: «Tu le reverras, le chien Kiki, puisque ce sont des amis qui l’ont acheté», répondait: «Ce n’est pas la même chose; je voudrais être toujours avec!» lorsqu’il fut à Paris, il n’eut plus qu’un désir: revoir celui qu’il ne pouvait posséder. Il me fallut donc le conduire dans la maison où le chien Kiki devait être. Nous traversâmes les ponts vers la rive gauche. Les petites jambes de Caillou le portaient allégrement. Il y avait tant de joie lumineuse dans ses cheveux blonds, pourtant coupés courts, qu’ils me parurent illuminer les vieilles demeures de la rue Lhomond, tout au fond de la ville immense, derrière le Panthéon. Caillou regardait, intéressé par ce paysage parisien, si différent de ceux qu’il a sous les yeux d’habitude. C’est plein d’arbres obstinés à vivre dans le plâtre et les moellons. Ils tendent leurs branches comme des bras tristes par-dessus les murailles, et il y a encore des poules, dans ce quartier, qui se promènent dans les rues. On croirait qu’on va tout de suite déboucher au milieu des champs. --Kiki ne doit pas s’ennuyer trop, dit Caillou. Et cette réflexion me parut héroïque: Caillou venait de penser aux jeux favoris, aux possibilités de bonheur de celui qu’il avait aimé; et il rattachait aussi des aspects nouveaux pour lui à un être qu’il connaissait. Cela est le propre de l’homme. Nous gravîmes l’escalier d’une très antique demeure, couvent aujourd’hui désaffecté. Mais il y a sans doute un sort bénit sur certains édifices. Celui-ci est habité à cette heure par des savants aussi modestes et taciturnes que les religieux qui le peuplaient jadis. Et Caillou contempla, un peu surpris, la sonnette de la porte qui allait s’ouvrir devant nous. Car c’est un petit civilisé; il ne connaît plus que les boutons électriques. Voilà même pourquoi nous nous regardâmes en riant. Je venais de me rappeler, et lui aussi, le jour où je lui avais dit, à la campagne: --Éteins la lampe, Caillou! C’était une vieille lampe à huile, comme on n’en trouve plus à Paris, et il m’avait répondu, d’un air malheureux: --Je ne trouve pas le commutateur! ... La sonnette fit un vrai bruit de sonnette, non pas de timbre, clair et délicieusement suranné. Son écho annonça de hautains vestibules dont les parois de pierre nue reposaient sur des dalles polies et froides. Et cela aussi lui fit un plaisir mêlé d’une sorte de crainte; il était comme en exploration. Mais il dit tout de suite: --_Il_ peut bien jouer, ici! Il voulait encore parler du chien, et je lui en sus gré; l’étrangeté amusante des lieux ne le détournait ni de son affection ni de ses désirs; il gardait sa simplicité sauvage. Dans une haute salle voûtée, où l’on ne voyait guère, sur une vaste table de bois blanc, que des instruments de cuivre et de verre, nous trouvâmes le père d’Aline en compagnie d’une autre grande personne très grave, qui a une longue barbe et un beau front. Mais Kiki n’y était point. --Hélas! dit le père d’Aline, vous ne le verrez plus jamais. Kiki ne connaissait point les pièges des villes. Sa hardiesse et sa naïveté rurales lui ont été funestes. Il est sorti insouciamment tout seul un matin et n’a point retrouvé sa route. Sûrement on l’a volé. C’est alors que je vis que le cœur de Caillou n’était point pareil au cœur corrompu des hommes. Il n’eut point les cruels retours des amants abandonnés qui apprennent l’infortune de leur successeur, il ne cria point: «Personne ne l’aura plus, et je ne serai plus le seul malheureux!» Il demeura muet, glacé par ce désastre qu’il n’avait pas prévu. --J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retrouver, dit le maître de Kiki. Je suis allé à la fourrière, j’ai fait placarder des affiches. Tout cela est resté inutile. Ce chien n’était point d’une race précieuse, pourtant, et celui qui l’a volé avait intérêt à le rapporter pour toucher une récompense. Je m’étonne un peu que mon espoir ait été déçu. Mais le monsieur à la barbe longue, qui est un médecin très célèbre, dit tranquillement: --Vous n’avez pas cherché dans les laboratoires d’hôpitaux? C’est là qu’il doit être. Vous dites qu’il n’avait pas de race; alors on nous l’aura vendu pour cent sous. Toutefois n’essayez pas de le reprendre; il est peut-être déjà trop tard. --On en a fait un malade? interrogea le maître de Kiki. --Un malade, ou un infirme, ou un fou. Car on fait aussi des fous, avec les bêtes. C’est triste, mais c’est nécessaire. On en fait des morphinomanes et des cocaïnomanes distingués. --Et des alcooliques? demanda le maître de Kiki. --C’est moins aisé, parce que l’odeur même de l’alcool ou du vin leur répugne. Mais on les prend par la famine, et le lendemain d’un jour de jeûne, si leur soupe est légèrement parfumée d’absinthe, ils la prennent tout de même. Le goût leur vient, au bout d’une petite semaine, et six mois plus tard, s’ils ne sont pas morts, ils ne mangent plus, mais ils boivent comme un homme. Ils font des maladies de foie, des crises épileptiformes. C’est très curieux... Et il faut ça, je vous dis, il faut ça, pour la science! »Il y a aussi ceux à qui on enlève un rein, continua-t-il, ou la rate, ou un morceau de cervelle. Quelquefois, on leur greffe un autre rein, une autre rate... une autre cervelle, c’est plus difficile. S’ils survivent, c’est un triomphe; on les garde, ceux-là, on les soigne quand ils tombent malades d’une maladie qu’ils ne devraient pas avoir, on les purge, on les drogue, on les guérit. Ils vivent longtemps, ils sont dans la gloire. --Qu’est-ce que ça peut leur faire? dit le maître de Kiki, un peu écœuré. --Vous croyez que ça ne leur fait rien? fit le médecin. Vous vous trompez. Vous ne connaissez pas l’âme des chiens. Ils ont l’ivresse, la folie, la jalousie de servir, le désir démesuré qu’on fasse attention à eux. Je suppose qu’ils nous considèrent comme des espèces de divinités et qu’ils gardent vaguement, dans leur pauvre et confuse petite cervelle, l’idée qu’ils ont été mis au monde pour nous plaire, et à tout prix. Tenez, j’en ai eu un, une fois... Caillou avait pris cet air extraordinairement sage des enfants quand ils écoutent des choses qu’ils ne comprennent pas tout à fait, mais qui les intéressent passionnément, et qu’ils ont peur qu’on les empêche d’entendre. --... J’en ai connu un, continua le médecin, et c’est il n’y a pas longtemps, à qui j’avais fait une ponction à l’estomac pour lui prendre du suc gastrique. C’est une opération très simple, à laquelle les animaux peuvent survivre presque indéfiniment. Celui-là se promenait toute la journée d’un air guilleret, portant sa petite canule de caoutchouc bien proprement attachée sur le flanc afin qu’elle ne traînât point par terre. Et quand on l’appelait pour lui soutirer son suc gastrique, il sautait sur la table du laboratoire avec la joie d’un chien de chasse qui vous voit prendre un fusil. Je ne croyais pas qu’il fût fier de son rôle, je ne pensais pas que les chiens pussent avoir--comment dirai-je?--autant d’âme, si vous voulez, ou du moins des sentiments si compliqués. »Mais voilà qu’un jour je rencontre devant la terrasse d’un café un autre chien, une espèce de loulou blanc, tout crotté, tout affamé. Il était trop sale pour que je pusse le caresser; je me mis à lui gratter le dos du bout de ma canne: tout de suite il commença de me lécher les mains. Il avait encore plus besoin de cette marque d’attention d’un homme que de soupe, et quand je me levai, il me suivit. Le lendemain, je le conduisis à l’hôpital. Oui, à l’hôpital! Puisque je vous dis que nous manquons d’animaux. Mais ça me faisait un peu de peine tout de même de travailler sur lui, parce qu’il avait eu trop de confiance. Je le laissais traîner ses pattes où il voulait, jusque dans le laboratoire, et l’autre, la fontaine à suc gastrique, n’avait pas l’air de faire attention à lui. »Mais un jour voilà mon loulou blanc, le nouvel arrivé, quand il voit son camarade sauter sur la table pour se faire vider l’estomac, qui se met à geindre, à geindre! Il demandait quelque chose avec tout son être, avec sa voix, avec son corps, ses yeux, sa queue, ses pattes. Mais qu’est-ce qu’il demandait? Le garçon de laboratoire me dit: »--Il veut qu’on l’opère aussi. Il est jaloux. Presque tous ils sont comme ça. »Alors, je l’ai pris tout de même, et je lui ai fait la ponction, et je lui ai mis une canule. Quand ce fut fini, il m’a encore léché les mains, il était aussi content que le jour où je l’ai recueilli. Mais l’autre était horriblement malheureux: il avait perdu sa supériorité. * * * * * --Caillou, dis-je, Caillou, te souviens-tu du jour où on avait mis un vésicatoire à ta mère? Tu disais: «Quand je serai grand, on m’en donnera un aussi, n’est-ce pas?» Il y eut un silence, parce que nous pensions tous à cet instinct d’imitation et d’émulation, si fort chez les animaux, les primitifs et les enfants. Mais Caillou, qui de son côté était resté silencieux, subitement fondit en larmes. Il ne songeait pas à tout cela. Mais il voyait son ami Kiki, le ventre ouvert, avec une chose en caoutchouc qui pendait... A LA CAMPAGNE Je fis encore d’autres découvertes. Le plus grand plaisir qu’on puisse faire à Caillou, c’est de prononcer, devant lui, des mots dont il ignore ce qu’ils veulent dire. Caillou n’a jamais vu de hache, ni un serpent, ni un lion. Mais aussitôt qu’une bouche a proféré devant lui ces mots étranges, pleins et nouveaux, il s’enquiert, il écoute, muet, l’explication, il se fait, s’il se peut, montrer une gravure qui les représente, une pauvre gravure qui le plus souvent altère et déforme l’objet ou l’animal. Le lendemain, il ne vous parle plus, il ne voit plus personne; il s’est fait une hache avec une pelle de bois, un serpent avec une corde, un lion avec un chien de carton ou une pierre informe; et il lui arrive alors avec ces monstres et cette arme, plus d’aventures qu’il n’en eût fallu pour remplir l’existence d’un chasseur des premiers âges. En vérité, j’ai pensé d’abord qu’il se rappelait. J’ai cru à la métempsycose, j’ai cru à des souvenirs d’ancêtres, ressuscités dans les plis de sa petite cervelle. Et puis je me suis aperçu qu’il en est exactement de même si je parle d’aéroplanes ou de coquecigrues. La vérité, c’est que son appareil à fabriquer des images, à voir en images, est encore tout frais et fonctionne tout seul. Aussitôt qu’on lui livre un mot, il travaille pour en extraire tout ce qu’il contient, et aucune réalité extérieure ne peut alors intervenir et le contrarier. Ou plutôt, pour lui, le monde est double. Il y a celui qu’il invente, c’est le seul important; et celui qu’il a sous les yeux, et qui ne devrait servir qu’à lui procurer des éléments pour les espèces de poèmes qui sont sa joie et la vraie nourriture de sa pensée. J’ai essayé une fois de lui faire dire, à la maison, ce qu’il y a dans ce jardin des Tuileries dont il venait. Il m’a répondu: --Du sable. De l’eau. --Mais il y a encore autre chose. Voyons, Caillou! Il a fait un grand effort d’esprit. --Ah! oui, a-t-il dit, des chiens et des petits garçons. Et des navires. Il citait les navires à cause de ceux qu’on fait voguer sur le bassin. Et il les voyait sans doute très grands et très vrais, parce qu’ils sont à sa taille. Quant aux arbres et aux fleurs, il ne conçut leur existence que lorsque je lui en parlai; encore suis-je tout disposé à croire qu’il ne perçut pas ceux qui sont là, mais d’autres, recréés d’après sa fantaisie. Il vit décidément dans un univers qui lui est propre, et qu’il a fait. C’est même la condition de son bonheur. Et lorsque les deux univers, le véritable et le sien, se manifestent à lui en même temps, il en peut résulter de fâcheux conflits, des chocs qui l’offensent et le déconcertent. * * * * * ... Caillou est maintenant à la campagne chez son oncle, parce que ce sont les vacances. Il s’est réjoui du voyage, des choses nouvelles qu’il a vues et qu’il s’est plus ou moins appropriées en les déformant à son usage. Le jardin est plus petit que celui des Tuileries; cela lui est parfaitement indifférent, puisqu’il ne conçoit jamais que les objets qui l’entourent immédiatement et dont il a besoin pour son jeu, toujours imaginaire et intellectuel. Au bas du jardin, coule une rivière. Mais il n’a pas, au fond, la certitude qu’elle existe, parce qu’elle est séparée de lui par une grille, et que, d’ailleurs, on lui a défendu d’en approcher. Sa petite âme est malléable et obéissante: s’il ne peut toucher aux choses et en faire jouet, il finit par en faire abstraction; elles se suppriment. Ou plutôt elles n’existeront plus qu’en traduction, le jour où il se sera fait une rivière bien à lui dans le gravier, avec de l’eau versée d’un arrosoir. Les canards et les poules du poulailler l’ont intéressé, mais un instant très court; elles ne font pas ce qu’il veut, donc elles ne rentrent pas dans son domaine, qui est immense, étant illusoire. Quand il voudra des poules, il s’en fera: les vraies sont fausses. Mais pour l’instant il pense à autre chose. Il est devenu, dans son esprit, chef d’armée; il songe à la guerre. Qui donc lui a parlé de guerre, et de victoire par conséquent,--car jamais les enfants ne supposent la défaite, toutes leurs constructions sont optimistes,--qui lui a parlé d’ennemis qu’on déteste et qu’on détruit? Personne dans sa famille, j’en suis presque certain, et il ne sait pas encore lire, Mais il a vu parfois passer des sabres, des fusils, des drapeaux, des fanfares; une autre fois la première page d’un journal en couleurs lui a montré des cavaliers s’entre-tuant; sans doute aussi, il a causé avec les seuls humains qu’il considère comme pleinement dignes de sa confiance, ceux de son âge, naturellement. Et il y en avait un qui savait! Et maintenant Caillou aime la guerre! Et voilà pourquoi, dans le nouveau jardin, près de la rivière qui le borne, il commande aujourd’hui une innombrable armée. Il s’est fait un sabre avec une branche d’arbre. Des pots de fleurs renversés, vides, béants, lui sont autant de canons; sa bouche et sa poitrine leur prêtent une voix. Et il chevauche un cheval plus beau, plus grand, plus piaffant que tous ceux qui sont sur la terre: une vieille canne. Quant à ses troupes, vous ne les voyez pas plus que le cheval, mais elles font tout ce qu’il veut, et sont invincibles. Pour l’ennemi, il est déjà mort! Il est déjà mort, ou il fuit. L’enthousiasme sanguinaire de Caillou le transporte et l’exalte. Il clame qu’il tue, il sent qu’il tue. Et il se promène maintenant dans son triomphe... Tout à coup, au moment même où son ivresse est au comble, voilà qu’une poule sort du poulailler et marche vers lui. Elle avance avec cet air fantasque et ces directions imprévoyables qu’ont les poules, elle avance sans faire semblant de rien, elle avance paraissant toujours regarder, de ses inquiétants petits yeux noirs, les mollets nus de Caillou. Et Caillou le général, Caillou le chef de guerre, Caillou le victorieux jette son sabre et crie: --Voilà une poule! Sauvons-nous! C’est ainsi que ce poète prend contact avec le monde extérieur. Cette expérience est douloureuse. * * * * * De l’autre côté de la petite rivière dont une grille défend à Caillou d’approcher, le terrain monte doucement. Des allées sablées enlacent la vieille maison, glissent autour d’une pelouse, et plus loin encore il y a une allée de tilleuls, puis des arbres qui croissent confusément, comme dans un vrai bois. Et c’est un vrai bois, en effet. Derrière la haie qui clôt le jardin, la forêt continue; cette infime parcelle de sauvagerie lui a été volée. Quand il fait grand vent, le soir, on l’entend qui pousse une plainte régulière, faite du bruit de toutes ses branches et de toutes ses feuilles. Et je songe parfois, en m’endormant, que si je pouvais, dans un de ces beaux vols tranquilles qu’on a en rêve, passer par-dessus, je verrais toute cette verdure onduler en longues vagues, comme les flots d’une mer. Dès le coucher du soleil, son pouvoir grandit. On dirait qu’elle marche, qu’elle avance. Son ombre sacrée envahit l’œuvre des hommes, il n’y a plus qu’elle, on la sent respirer dans la nuit, d’une haleine indiciblement fraîche et jeune qui excite le sang. Et le premier soir qu’on est revenu dîner dans cette maison, quelqu’un a dit: --Où donc est Jupiter? Est-ce que la cuisinière aurait oublié de l’emporter? Jupiter est un chat qui, à Paris, ne daigne pas sortir du salon et de la salle à manger. Jour et nuit il somnole sur les coussins des fauteuils, ne se réveillant que pour quêter sa nourriture autour de la table. Alors on aperçoit, sous l’ombre portée par la nappe, le vert phosphorescent de ses prunelles, et s’il s’impatiente, s’il trouve qu’on ne le sert pas assez vite, nous entendons le grincement de ses griffes sur la toile ou sur la soie des jupes. C’est tout. D’ailleurs il est suprêmement blasé, indifférent, dédaigneux, dégoûté même du blanc de poulet, ne s’excite guère--et bien peu!--que si l’odeur du poisson parvient à ses narines. Sous sa robe fauve, il a engraissé. On dirait qu’il méprise la vie comme un riche, qu’il la juge sans intérêt. Si, on a emmené Jupiter! Mais il n’est plus là, il a déserté la maison. Le lendemain matin seulement, à l’aube, on le retrouve devant la porte fermée, les yeux sauvages, avec quelque chose dans tout son corps de plus souple, de bondissant, de ressuscité. Il a couru la forêt toute la nuit, et même durant le jour il ne veut plus rester dans la maison. Il se tapit dans les massifs, sous les fleurs, et quand s’approche un innocent petit oiseau, il bondit dessus, lui tord le cou, lui arrache les plumes des griffes et des dents, dévore cette proie palpitante, ou s’il s’est rassasié, va la cacher quelque part, dans des trous dont il fait ses tanières. --Ah! Jupiter, lui dis-je, Jupiter! tu n’es plus un chat d’appartement. Tu t’es retrouvé animal féroce! Il y a un peu de jalousie dans mes paroles, la jalousie d’un vieux civilisé qui voudrait bien, lui aussi, retrouver la force des antiques instincts à jamais disparus. Mais Caillou, qui m’a entendu, n’a que trop bien compris. Le voilà qui se met à jouer à l’homme en lutte avec la nature. On lui a donné, on a eu l’imprudence de lui donner, une petite tente et un fusil à air comprimé qui lance des balles de caoutchouc. Toute la journée il sort de sa tente ou bien y rentre, son fusil à la main. --Moi non plus, dit-il, je ne suis plus un petit garçon d’appartement. --Alors, qu’est-ce que tu es, Caillou? Il réfléchit un instant et répond: --Un explorateur! En sa qualité d’explorateur il fusille les petits oiseaux avec ses balles en caoutchouc; mais il leur fait beaucoup moins de mal que Jupiter. J’ai donc l’idée, pour secourir ces petits oiseaux, de lui suggérer que Jupiter est un tigre. Alors il tue le tigre! Il le tue plusieurs fois par jour, si bien que Jupiter, ennuyé, passe derrière la haie; car lui qui chasse pour de bon n’entend pas être inutilement dérangé. Caillou, un moment déçu et désœuvré, finit par s’étendre dans l’herbe, et je comprends, je comprends très bien ce qu’il imagine. Tout grandit démesurément aussitôt qu’on met la tête au ras du sol; les fourmis ont l’air de nègres qui s’épuisent à porter des fardeaux dans la forêt vierge, les millepattes semblent d’affreux serpents, les carabes des hippopotames, les cri-cris de longues girafes. Caillou peut se figurer tous les spectacles, toutes les aventures, tous les drames. Quand on l’appelle pour dîner, il arrive bien sagement, il se laisse débarbouiller, laver les mains, asseoir sur sa grande chaise. On lui met sa serviette autour du cou sans qu’il prononce un mot. Ce qui lui permet cette admirable obéissance, c’est qu’on n’a que son corps, comme toujours. Son esprit est ailleurs, perpétuellement libre. Toutefois le dessert est à peine servi qu’il glisse sournoisement de sa grande chaise, et disparaît. C’est le moment où l’on cause, et ce n’est qu’au moment où mon cigare est près de finir que je songe tout haut: --Tiens, où est Caillou? Et tout le monde répète: «C’est vrai, où est Caillou?» Personne ne l’a vu, nos yeux le cherchent sans l’apercevoir sur toute l’étendue assombrie du jardin, et nos appels restent sans réponse. Alors on envoie sa bonne à la découverte. Elle revient avec la mine d’une personne mystifiée, dont l’autorité a été méconnue. --Monsieur Jacques est couché près de la haie, dit-elle. Il a son fusil et m’a seulement répondu de ne pas faire de bruit. Et il est plus de neuf heures! Caillou devrait être dans son lit; c’est intolérable! Et puis se coucher dans l’herbe, qui est mouillée, quand le fond de l’air est si froid, quelle horreur! Il sera certainement grondé, puni, il pleurera. J’entrevois des scènes douloureuses, et je pars à mon tour afin d’user de persuasion et les lui épargner. Je le trouve en effet à la place qu’on m’avait dite. Il est allongé à plat ventre tout près de la haie, à la place où il y a un trou, un tout petit trou, la route que s’est déjà tracée Jupiter, sans doute. Les arbres, au-dessus de sa tête, ont des gestes assez inquiétants; la forêt murmure, il fait noir, très noir. Il faut vraiment du courage pour rester là. --Chut! fait Caillou à mon approche. Sa mine, que je ne vois pas, doit être importante. J’entre dans le jeu, et je demande à voix basse. --Qu’est-ce qu’il y a? --Chut! Je chasse... un crocodile! La forêt, qui est si grande, doit contenir des bêtes énormes. Du moins on a le droit de se le figurer. Et j’admire de toute mon âme la bravoure de Caillou. --Un crocodile! Mais c’est très gros, un crocodile... S’il te mange? Cette supposition paraît profondément absurde à Caillou. Toutes les représentations d’aventures fictives qu’il se donne, doivent, vous le savez, se terminer pour lui agréablement. Le danger, la mort, la peur en sont complètement absents. Il développe seulement son désir d’action. --S’il me mange! dit-il indigné. Puisque j’ai mes balles en caoutchouc! J’essaye de le ramener à la réalité. Je suggère cruellement: --... En caoutchouc! Alors tu vois bien, on ne tire pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. C’est stupide! --Eh bien, je l’assommerai d’un coup de crosse! --C’est un trop petit fusil, Caillou, c’est une trop petite crosse, et tu es trop petit. --Ça ne fait rien, répond-il, ça ne fait rien... Il n’y a pas de danger. --Mais comment le sais-tu? Moi-même, à ta place, j’aurais peur, moi! Ainsi!... Alors la voix de Caillou prend dans l’ombre une teinte de mauvaise humeur. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Et il prononce: --Il n’y a pas de danger, parce que... parce qu’il n’y a pas de crocodile... C’est moi qui dis ça, qu’il y en a un... Mais c’est pas vrai! Enfin, j’ai l’aveu! J’ai l’aveu que jamais une seconde il n’a perdu la conscience qu’il imaginait. Il a préféré le reconnaître, plutôt que de renoncer à son jeu. Mais cela n’avance pas les choses. Je lui mets la main sur l’épaule, et je sens qu’il grelotte. Il faut l’emmener gentiment. Je proclame, du haut de mon expérience, pour lui montrer qu’il y a une erreur dans le canevas de son drame: --Ça ne fait rien. On ne chasse pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. Je le sais, moi; j’en ai tiré!... Demain, je te donnerai des balles de plomb. --Oh! bien, alors... fait Caillou. Et il se laisse reconduire docilement à la maison. Il ne pense plus qu’aux balles de plomb, parce qu’il n’en a jamais vu! SA PUDEUR Pendant très longtemps, je veux dire pour la durée encore si courte de leurs jeunes vies, Caillou et Tili ont logé dans la même chambre. Cette pièce, qui n’est pas très vaste, donne sur le jardin d’un hôtel privé. N’est-ce pas tout ce qu’on peut désirer, à Paris, quand on n’est pas bien riche et qu’on souhaite pour ses enfants un peu d’air et de soleil? Il faut s’arranger comme on peut, et après tout c’est encore de la chance qu’il y ait des personnes assez riches pour garder un jardin; sans elles il n’y aurait plus que des blocs de pierre, sans un brin d’herbe. Je ne sais pas si c’est par goût des grandeurs, ou parce que maintenant l’habitude en est prise, qu’on nomme cette pièce la _nursery_. De mon temps on disait «la chambre d’enfants» et il me semble que c’était un nom plus intime, et comme musical. Celle-là n’offre rien, dans son aménagement, qui révèle sa destination; on n’y voit point ces carreaux de faïence, propres et lisses, ces jeux utilitaires d’eau froide et chaude qui font l’orgueil des mères en leur permettant d’économiser les minutes consacrées aux soins maternels. La maman de Caillou en a seulement fait couvrir les murailles d’un papier à raies alternativement blanches et bleues, peut-être parce que ces couleurs ont pour elle un sens mystique, peut-être tout simplement parce qu’elles éveillent des sentiments aimables et doux. La toilette, qui n’a rien de perfectionné, est à droite, à côté de la cheminée, et les deux petits lits sont en face, dans les encoignures. Ce sont des petits lits de fer, sans rideaux, mais on les a peints aussi en blanc, avec des filets bleus. L’électricité a toutefois conquis cette vieille demeure, et l’opalescence des verres dépolis lui a donné ici une espèce de chasteté candide et calme. Quand on le change avant le dîner, Caillou a du plaisir à tourner le commutateur pour créer le jour et la nuit. Mais à l’heure du coucher, il est toujours si fatigué qu’il s’endort à poings fermés. Parfois même il sommeille tout debout, pendant qu’on le déshabille, tombant à droite, tombant à gauche, pliant sur les genoux comme un petit homme très ivre. Et comme les ivrognes aussi, il ne se rappelle pas du tout, le lendemain, que quelqu’un l’a mis au lit, et que même il a parlé, pour dire qu’il était très malheureux. Mais que Caillou dorme ou soit éveillé, il y a encore quelques jours, Tili, quand elle était en chemise, une chemise longue et toute pareille à celle de Caillou, venait l’embrasser sur le front. De son vrai nom, vous le savez, elle s’appelle Lucile. Seulement, quand elle était toute petite et qu’elle ne savait pas très bien parler, elle prononçait «Lutile». C’est de quoi on a fait «Tîle» par abréviation, puis «Tili» pour la douceur. Elle a dix-huit mois de plus que son frère. D’après les conceptions hiérarchiques des enfants, c’est donc elle qui devrait se considérer comme son «supérieur» et recevoir cet hommage; et c’est elle qui vient, c’est elle qui se penche, c’est elle qui pense à cet adieu, avant l’oubli du grand somme. C’est peut-être qu’elle est coquette, et que le geste est joli; c’est peut-être--et jusqu’à quel point ne serait-ce pas la même chose, avec une nuance de soumission en plus?--parce que déjà elle est femme. Toutefois elle ne le montre que par ces tendresses gracieuses, par ces câlineries extérieures. De plus, et contrairement à Caillou, elle est propre, elle est méticuleuse, elle contemple d’avance, et avec joie, les belles choses qu’on mettra sur elle, et en jouit, mais Tili ne sait pas qu’elle a un corps! Et par conséquent, elle qui va sur ses huit ans, elle n’a pas de pudeur. Voilà pourquoi il a fallu séparer les deux enfants; car Caillou n’est pas comme elle: il est tout pénétré d’une sorte d’inquiétude et de curiosité. ... On les lave chaque jour dans le grand tub rond, Tili la première, parce qu’elle est la plus âgée et qu’elle prend déjà des leçons, de bonne heure; et Caillou reste dans son lit. Mais s’il tombe le soir dans ses draps comme assommé, le matin on a beau faire, on a beau lui dire: «Allons, dors encore un peu, Caillou!» il est comme un oiseau dès qu’il voit la bonne lumière. Il faut qu’il gazouille, il faut qu’il regarde, il faut qu’il écoute. Or, voilà Tili toute nue, et l’eau tiède lui fait plaisir. Elle n’a plus les rondeurs grasses de l’enfance; son torse est devenu mince, souple, délicat comme la tige d’une plante poussée trop vite. Et tout à coup elle crie, stupéfaite, mais avec une nuance d’indignation: --Qu’est-ce que c’est que ce nid à poussière! Le plus simple est de vous le dire sans y mettre d’ambages: c’est son nombril qu’elle vient de voir, et elle ne s’était jamais aperçue qu’il existât! Petit rire étouffé de la mère et de la bonne. Puis tout à coup toutes deux s’aperçoivent que Caillou ne fait plus l’oiseau, que Caillou ne pépie plus. Il s’ébaudit silencieusement, parce qu’il trouve que Tili est bête. * * * * * C’est ce qui fait que Caillou couche maintenant tout seul dans sa chambre blanche et bleue. On a dressé le lit de la petite fille dans un cabinet de toilette, puis on a dit à son frère: --Tu vois, tu es un grand garçon maintenant: tu couches tout seul! Caillou s’est rengorgé, il est fier. Or a ajouté: --Et comme tu es un grand garçon, tu comprends, il ne faut pas entrer dans la chambre de Tili sans frapper. Ça ne se fait pas. Je vous ai déjà expliqué que Caillou croit toujours ce qu’on lui dit. Et cette fois, même, un sentiment secret, très profond, bien que confus, lui fait accepter ce conseil avec une soumission presque embarrassée. C’est au tour de Tili de venir au rapport. On lui dit: --Tu es une grande fille, Tili, maintenant, tu as huit ans. Il ne faut pas que tu te montres à ton frère quand tu es en chemise: ce n’est pas convenable. Le mot «convenable» lui fait une grande impression. On le prononce également devant elle quand il s’agit d’accommoder une de ses toilettes à une fonction quelconque de la vie, promenade ou visite. C’est un mot féminin, qui lui donne le sentiment d’un plaisir grave. Le lendemain, Caillou, qui est curieux de voir la nouvelle chambre de sa sœur, vient à la porte, et frappe, puisqu’on lui a dit de frapper. Tili n’est pas moins obéissante. Elle crie: --Attends, Caillou, attends: je suis en chemise! Mais vite, elle enlève cette chemise et va ouvrir. De tout ce qu’on lui a dit, elle a retenu que c’est la chemise qui n’est pas convenable. Son âme est absolument et délicieusement ignorante. Elle est debout dans la porte entr’ouverte, toute nue, très frêle, les bras et les jambes trop maigres, avec un beau regard bien droit et bien tranquille. Mais Caillou! Il aurait eu trente ans qu’il ne se fût pas conduit autrement. Il s’est un peu détourné, sans en avoir l’air, en attendant qu’on mette une robe de chambre à Tili. Cependant, au fond, il est préoccupé. Ce n’est pas lui qui se montrerait aux personnes avec cette indifférence. Vis-à-vis des étrangers et surtout des hommes, sans doute parce que ce sont toujours des femmes qui prennent soin de lui, il demeure d’une pudeur presque farouche. Il a des confusions qui viennent peut-être d’un commencement de fierté virile. * * * * * Ce n’est encore là de ma part qu’un vague soupçon. J’ai si peu d’expérience, si peu de subtilité quand il s’agit de l’âme enfantine! C’est d’ailleurs, je pense, pour cela même que je les aime. Il me semble, quand je suis avec eux, explorer un grand pays sauvage et frais, où nul péril ne m’attend, où je trouverai des paysages simples et nobles, des coins d’ombre délicieuse d’où je verrai beaucoup de choses, au loin, dans la lumière... Voilà Tili qui vient de tomber à la renverse, en plein jardin des Tuileries. Elle n’est pas brave comme Caillou; elle considère toujours de tels événements comme des outrages faits à sa personne par des puissances mystérieuses. Mais aujourd’hui, elle crie comme elle n’avait jamais crié, de toutes ses forces, affreusement. Ce n’est pas seulement qu’elle ait mal; mais elle est effrayée, horriblement effrayée. --Voyons, Tili, dit sa mère, tu es ridicule! Ce n’est pas la première fois que tu tombes là-dessus. Elle caresse doucement les petites rondeurs dures qui gonflent la robe courte, par derrière. --Oui, fait Tili toujours en larmes, mais ça n’est pas comme les autres fois. Je viens de tâter: à présent, il est en deux! Elle ne s’était jamais aperçue qu’il était en deux! C’est, subitement, cette révélation qui l’a bouleversée. Caillou, les mains dans les poches de sa petite culotte, assiste à ce désespoir, et il manifeste un grand mépris. Décidément, les petites filles, ça ne sait rien! Je me sentais vraiment désorienté. Les notions que j’ai reçues par tradition sur la nature des petits hommes et des petites femmes me paraissaient tout à coup entièrement fausses. Jusque-là j’avais vécu dans l’idée ou bien que la pudeur est innée chez les filles et très médiocre chez les garçons, ou bien qu’au contraire c’est un sentiment acquis, imposé par l’éducation, et qui manque originairement aux deux sexes. Je découvrais que c’était bien plus compliqué, si compliqué que mon esprit s’y perdait. Caillou a de son corps une science assez complète, un souci ombrageux. Tili n’hésite pas à montrer le sien, et cependant vient de prouver qu’elle ne le connaissait pas. Tout cela est en vérité contradictoire et déconcertant. Leur mère me dit: --C’est comme ça que doivent être les petits garçons et les petites filles. Si ceux-là étaient autrement, je serais inquiète. Mon ami, Caillou est un homme. Il est orgueilleux de sa souplesse et de ses jeunes membres; il sent que ses muscles poussent, il en est heureux. Il sait qu’il peut soulever ceci, il veut soulever cela; il rêve d’avoir des ennemis et de les battre. Il a le sentiment exalté de l’équilibre de ses membres et de sa force qui grandit. Il ne réfléchit pas beaucoup; mais si peu que ce soit, c’est son corps qui l’intéresse: son avenir d’homme est là! --Mais c’est aussi là qu’est l’avenir de Tili, dis-je en souriant. --Vous vous trompez comme se trompent les hommes, fit-elle, c’est-à-dire grossièrement. Aussitôt que nous pouvons parler, un instinct très sûr nous suggère que nous sommes faites pour plaire, et que les robes, les chapeaux, les «mines» y sont pour beaucoup. Les petites filles sont distraites par ces soucis extérieurs de l’observation directe de leur corps, de leurs mouvements, de leurs formes. Elles n’y songent pas. --Elles y songeront plus tard. --Elles y songent quand la souffrance le leur révèle! C’est une chose que vous ne saviez pas? Eh bien, Tili vient de vous l’apprendre. Et plus tard, mon ami, plus tard, c’est encore la douleur qui lui fera sentir qu’elle a un sexe. Elle réfléchit une seconde et ajouta sans fausse honte, d’une voix murmurée mais magnifique: --Et puis, pour Caillou, il est bien possible que sa pudeur vienne de ce que je ne le regarde pas comme je regarde sa sœur. Je suis femme, et je suis fière, étonnée, glorieuse de l’avoir fait! Alors, je gardai le silence assez longtemps. --Même si j’avais pu les penser, avouai-je enfin, je n’aurais jamais su dire ces choses comme vous. Je n’aurais pas osé. Maintenant, ça me paraît si simple, si pur et si beau... --C’est, dit-elle, que chacun de nous a gardé, à l’âge où nous sommes, la pudeur de notre sexe, celle de ces enfants. C’est ce qui s’appelle avoir vécu en honnête femme et en honnête homme. Je l’aimais tant d’admiration, à ce moment-là, que je pensai que c’était dommage. LES AMIS DE CAILLOU Caillou possède beaucoup de petits amis. Je ne parle point des filles: vous savez quelle opinion il a d’elles. Mais parmi la nuée des petits garçons qu’il fréquente, il en est un beaucoup plus âgé que lui, et qu’il suit comme son ombre quand par hasard il le rencontre. Ses parents, toutefois, ne considèrent pas cette liaison d’un œil favorable: Boulot possède une mauvaise réputation! Je veux dire la réputation d’être insupportable. Ce n’est pas très grave, évidemment, mais c’est déjà trop! Caillou, quand il a rencontré Boulot, revient dans un état d’enthousiasme extraordinaire: «Boulot a dit... Boulot a fait...» Il met les mains dans ses poches comme Boulot, il parle comme Boulot. C’est que Boulot est presque «un grand» et que les grandes personnes parlent de lui, malgré tout, d’un air où il entre plus de gaieté que d’indignation. Lorsqu’on fit jadis la séparation de l’Église de l’État, au moment des inventaires, il fut le héros d’un drame illustre. Un jour, lui ayant été présenté par Caillou, j’eus l’honneur d’en obtenir le récit de sa propre bouche. * * * * * --Quand j’y pense, me dit-il, tout ce qui est arrivé, c’est la faute de papa. S’il ne nous avait pas expliqué les journaux, nous n’aurions de toute notre vie pensé à inventer le jeu. Mais il n’y a jamais de justice avec les grandes personnes; pendant un mois on nous a fait la tête, et nous n’avons pas été au cirque, et on a coupé ses dix sous de semaine à André, et Guitte n’a pas eu son peigne neuf, et Bobosse a été condamné à porter son tablier à l’envers, dans le dos. Mais Bobosse dit encore aujourd’hui qu’il s’en fiche d’avoir eu son tablier dans le dos, et qu’on s’est bien amusé tout de même. Ça, c’est vrai. »Je vais dire de quelle façon tout a commencé, pour qu’on voie bien que ce qui a suivi, c’est tout naturel. Quand il y a eu ces histoires à Sainte-Clotilde, à la Madeleine, au Gros-Caillou, papa nous disait tous les soirs: «Mes enfants, je vais encore vous faire une lecture pieuse.» Et il nous faisait des lectures pieuses, magnifiques! Comment on avait dit aux curés: «Taisez-vous un petit peu, s’il vous plaît, vous ne dites que des bêtises; ou bien vous irez en pénitence.» C’est ce que j’appelle une distribution; et j’espère que l’abbé Vacarme, qui me fait le catéchisme, en a reçu sa part. Comment toutes les portes avaient été muselées avec du fil de fer. Comment les pompiers sont venus avec des pompes, et comment d’héroïques citoyens ont tapé sur les pompiers avec des chandeliers à plusieurs branches. Comment on a avancé si vite une chaise à monsieur le préfet qu’elle lui est tombée sur la tête, où elle fit un grand trou. Comment on avait fait dans les églises des barricades hautes comme des maisons, avec des chaises, et aussi cassé beaucoup de carreaux. Les yeux de Bobosse ont brillé d’enthousiasme, quand il sut qu’on avait cassé des carreaux. »Le mardi, après déjeuner, les deux gouvernements paternel et maternel sont sortis comme ils font toujours, et les petites de Lupercale sont venues. Alors on a inventé le jeu. Je peux tout vous raconter, je sais tout: c’est moi qui faisais l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers. »On s’amusait bien quand les deux gouvernements, le paternel et le maternel, sont rentrés. Ils ont vu tout de suite qu’il y avait quelque chose de changé dans le vestibule. Tu parles! Il n’y avait plus rien dedans, ni le coffre à bois, ni l’armoire normande, ni _Mignon regrettant sa patrie_, avec son socle. Et ils ont été étonnés. Ils ont ouvert la porte de la salle d’étude,--parce que nous n’avions pas pu la fermer à double tour: André a jeté la clef, il y a quinze jours, dans le bocal de poissons rouges qui est à la fenêtre de la vieille dame du premier,--et ils ont vu _Mignon_ qui montait la garde sur une pile de chaises. Toutes les chaises de l’appartement, on les avait mises là, avec les fauteuils, pour boucler les portes, celles du vestibule et celles qui donnent sur la véranda, et qui sont vitrées. Il y avait aussi trois tables, les pieds en l’air, et une commode Louis XVI. Je crois qu’il est arrivé malheur à son marbre. Guitte était montée sur la commode. Et elle chantait le _Parce Domine_. C’était beau! Alors les gouvernements ont crié: »--Qu’est-ce que c’est que tout ça! »Quand je serai une grande personne, je suis sûr que je comprendrai moins lentement. »Nous avons tous répondu: »--Vous voyez bien: nous jouons à l’inventaire! »Guitte chantait encore le _Parce Domine_ et André croisait la baïonnette avec une tête de loup. C’était toujours très beau. »Moi, j’étais dehors, c’est-à-dire dans la véranda, puisque je continuais à être l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers. Vous verrez tout à l’heure comment je faisais les pompiers: c’est la plus riche de mes inventions. Je criai: »--Ouvrez, au nom de la loi! »Guitte, du haut de ses chaises, répondit: »--Zut! »Alors je fis les trois sommations en battant du tambour sur le grand tub du cabinet de toilette. Le bruit était satisfaisant. »J’ajoutai: »--Que les bons citoyens se retirent! »Mais Bobosse m’envoya un chandelier dans la figure, à travers les vitres de la porte dont les trois quarts étaient déjà cassées. C’était prévu. J’annonçai l’arrivée des pompiers. C’était toujours moi, comme je vous l’ai dit, et j’avais mes pompes: tous les vaporisateurs du gouvernement maternel, que j’avais truqués. Ils marchaient excessivement bien. Bobosse reçut le jet sans faiblir. Mais Guitte se mit à crier comme une sirène de bateau-mouche. Ces filles, elles n’ont pas pour deux sous de tenue devant le danger! Quant aux petites de Lupercale, elles hurlaient. »Enfin, papa démolit deux ou trois rangées de chaises, sauta par-dessus la commode--_Mignon_ continuait à regretter sa patrie, mais le nez par terre--et je pense qu’il gifla Bobosse, qui supporta ce traitement avec un grand courage. Guitte se réfugia derrière les petites de Lupercale, qui n’avaient rien à craindre, n’étant pas de la famille. A mon tour, je vins au rapport. »Le dessus de la commode Louis XVI était en morceaux, comme je l’ai fait pressentir. Il manquait aussi quelques pieds aux chaises, et quant au parquet, je dois avouer qu’il ressemblait à celui d’une salle de bains: c’était l’effet de mes vaporisateurs-pompes. »Quand les gouvernements eurent constaté l’étendue et la gravité du désastre, ils pensèrent à établir les responsabilités. Papa demanda: »--Où est miss Gubbins? »Miss Gubbins, c’est la gouvernante. Bobosse a une figure qui ne sait pas dissimuler. Voilà pourquoi il essaya de l’abriter derrière son mouchoir. D’ailleurs, l’univers entier sait qu’il n’aime pas miss Gubbins. Il est en conflit avec cette puissance. Un jour que miss lui faisait repasser son histoire sainte, elle a demandé: »--Voyons, Bobosse, quels sont les animaux que Noé a fait entrer dans l’arche? »Il a répondu: »--Des rats, des rates, des puces et des mademoiselles. »De quoi il est résulté un grand drame. C’est donc du côté de Bobosse que les gouvernements ont poussé tout d’abord leur enquête. Il a fini par dire: »--Miss Gubbins, nous l’avons enfermée. A clef, nous l’avons enfermée. Dans sa chambre. »Et comme les gouvernements manifestaient une grande indignation, il a poursuivi avec simplicité: »--Il fallait bien l’enfermer, puisque c’est elle qui faisait le curé! * * * * * Boulot, dont le père, j’oubliais de le dire, est sénateur, avait, on le voit, comme beaucoup de personnes en France, une philosophie teintée d’anarchisme. Je m’en aperçus mieux encore, certain jour, au jardin du Luxembourg. --V’nez, dit Boulot, en descendant d’un pas dansant les marches qui conduisent de l’allée des Marronniers au grand bassin. V’nez vite, miss Gubbins, dit-il à sa gouvernante, il n’est qu’quatre heures, et l’gouvernement paternel a dit qu’il n’sortirait du Sénat qu’à cinq heures et demie. C’est pas qu’ils s’foulent, au Sénat, il m’a dit l’gouvernement paternel, mais faut qu’il attende un type. Il viendra nous chercher après. Miss Gubbins avait les mains embarrassées. Elle portait dans la droite son réticule, étant obligée, bien que modeste gouvernante, de sacrifier à la mode qui veut que les femmes n’aient pas de poches; et, dans la gauche, le cartable qui contenait les cahiers de Boulot et ses livres de classe. Boulot, qui a déjà douze ans, voudrait qu’on appelât cet objet un portefeuille; mais sa mère, qui a conservé le vieux langage de Verville, où son mari professait les humanités au collège, avant de devenir sénateur, persiste à dire un cartable. C’est une des raisons pourquoi Boulot trouve qu’elle n’est pas à la hauteur. Il y en aura d’autres, plus tard. Miss Gubbins, résignée, s’assit sur un banc de pierre, de ceux qui sont au couchant, et à l’ombre. Mais Boulot dit avec une fermeté ingénue: --Prenez une chaise, miss Gubbins! Sur un banc, on ressemble à je n’sais pas quoi. Tandis qu’une chaise... ça coûte deux sous, mais on a l’air... on a l’air d’une veuve! Miss Gubbins soupira. Ce n’était pas une veuve, ni une tout à fait vieille fille. Elle soupira, en regardant passer de très jeunes hommes avec d’assez jeunes femmes. Elle soupira, et s’assit sur la chaise que Boulot était allé chercher lui-même, parce que déjà on lui avait appris des choses sur la manière d’être galant avec les dames. Et elle contempla Boulot avec des yeux pleins de très humbles, craintives et chastes caresses: c’était un garçon! Elle ne le comprenait pas beaucoup et l’aimait très fort. Excusez-la: ne pas comprendre et aimer très fort, c’est là le fond de tous les amours. Elle dit: --Qui attendez-vous? --Cecil Rhodes, répliqua Boulot, brièvement. --_Don’t be silly, my boy_, fit miss Gubbins, ramenée à son langage «vernaculaire» par la stupeur que lui causa cette affirmation. Ne dites pas de sottises, mon enfant, Cecil Rhodes est mort. --C’est pas l’vrai Cecil Rhodes, sûr, dit Boulot. Y a pas moyen d’causer, s’il faut toujours expliquer, avec vous. C’t un aut’ typ’ de la boîte, qui a mon âge. On l’appelle comm’ ça pa’c’qu’il est milliardaire. Pas lui tout à fait, ses parents. Et il doit v’nir ici pour essayer sus l’bassin un sous-marin qu’ils lui ont fait cadeau, ses auteurs. Un sous-marin épatant, qui marche à l’électricité comme un vrai. Un sous-marin qui coûte... il m’l’a dit, mais j’sais pas combien ça fait, il compt’ qu’en louis! Il ajouta, d’un air convaincu. --Y a un’ riche flottille, aujourd’hui! Sur l’eau ronde du bassin, couleur de plomb terne, quinze ou vingt navires flottaient, de toutes les tailles, ou plutôt de toutes les réductions de taille, de tous les types d’architecture marine. Une barque de pêcheurs, minuscule, avec deux voiles triangulaires seulement, mais peinte d’un rouge vif, semblait jouer à pêcher des poissons microscopiques sur un océan lilliputien. Un beau yacht avec trois focs, deux voiles carrées, des bonnettes, voguait en donnant sous la brise, de la bande à tribord sans jamais chavirer, puis, redressé au moment de tirer une bordée, avait l’air de défier en passant le cygne du bassin, le grand cygne indolent qui jouait à la galère. Une espèce de chalutier montrait une carène bleue. Une frégate passait, impériale, une frégate de l’ancien temps, avec son grand mât en deux morceaux, sa misaine, son artimon, ses hunes, ses haubans, ses mille cordages, son immense voilure épandue et gonflée, son château d’arrière surélevé, ses trois rangs de sabords, la sirène dorée se cambrant sur sa proue, son port de reine des eaux. D’autres nefs encore se frôlaient, s’entre-croisaient; et un pauvre enfant misérable et pâle, vêtu d’une culotte déchirée et d’une chemise sans col, mais poète peut-être, promenait sur les vaguelettes une moitié de pelle en bois, cassée, accrochée à une ficelle. C’était son navire, à lui! et sans doute il l’imaginait plein d’hommes, errant sur les espaces bleus, ridés, sans bornes, ou près d’aborder à des îles mystérieuses, peuplées de bêtes et de sauvages. D’ailleurs des oranges, des palmiers, des mimosées dont l’odeur sucrait l’air, le pénétrant d’un parfum de frangipane, mêlés aux plus hautes frondaisons du jardin, lui donnaient un aspect vaguement exotique; et adossée au socle d’une statue de marbre, une négresse, une _nénaine_ de la Réunion, nourrice d’un petit enfant blond, refermait sur son sein noir un corsage rouge. La grande horloge du Luxembourg marqua cinq heures. Boulot dit: --Le v’là, Cecil Rhodes. C’est pas malheureux. Cecil Rhodes était vêtu d’un pantalon gris, d’une veste ronde _éton_, et coiffé d’un melon. Il avait une mine douce, fatiguée de vivre déjà, et un peu naïve pourtant. Un domestique, derrière lui, portait dans une boîte le fameux sous-marin. Boulot lui serra la main, d’un air presque protecteur. --C’est-il toi, dit-il, qu’as fait sortir les pères conscrits? En v’là qui traversent. On voyait passer sous les arbres, parfois avec une lenteur un peu caduque, de vieux messieurs dont quelques-uns relevaient mélancoliquement la tête quand un ramier roucoulait. Ils pensaient peut-être à leur jeunesse, à la Pépinière, à la Closerie des Lilas. Ils ne pensaient peut-être à rien. --Tu les connais? demanda Cecil Rhodes, avec quelque envie. --Pas tous, y en a trop. Mais beaucoup, j’en connais, daigna dire Boulot. Et tous les ministres. Ils m’parlent, les ministres, des fois. C’lui d’la marine, j’lui ai fait un cuirassé, moi-même, que j’lui ai porté l’aut’ jour. Un cuirassé avec de la moelle de sureau, d’l’acajou et du fer-blanc. Tout y était, tout! Il m’a beaucoup remercié et il m’a dit qu’il m’donnerait la médaille des vieux matelots. C’t’un chic type et c’est mon ami, mon grand ami! --Ton cuirassé, dit Cecil Rhodes, un peu jaloux, il ne vaut pas mon sous-marin. Qu’est-ce qu’il dirait, ton ami, s’il voyait mon sous-marin? --J’te dis pas, répliqua Boulot, légèrement froissé. Mais d’abord c’est pas la même chose. C’est pas toi qui l’as fait, l’sous-marin. Et puis, quand j’l’aurai vu, p’t’êtr’ que j’pourrais en faire un. Montre voir. Le domestique tira le sous-marin de sa boîte. C’était un jouet merveilleux, une chose de luxe, longue d’un demi-mètre, avec une coque d’acier rivetée de vrais boulons, un périscope et un tube lance-torpilles, une hélice de cuivre aux ailettes fortes et légères. Les cinquante gamins qui tournaient autour du bassin se rapprochèrent. --Ça s’ouvre? demanda Boulot. --Oui. Il y a des écrous qu’on peut lever, Et quand on les referme, c’est _water-tight_, mon vieux! fit Cecil Rhodes, important. Boulot dévissa les écrous d’une main exercée. Cinquante têtes, noires, brunes, blondes, hérissées ou ras tondues, entourèrent la sienne. --C’est chic, dit-il, c’est très chic. Y a pas! V’là l’_water-ballast_, le moteur, les accumulateurs, la pile. C’t’épatant. Et ça marche? --Tu vas voir, dit Cecil Rhodes. Le domestique, après avoir resserré les écrous, fit agir la pile et le moteur tourna. Puis, il posa délicatement sur l’eau le jouet miraculeux. Vif, adroit, rapide, conscient, pour ainsi dire, le sous-marin piqua devant lui. D’abord à la surface; ensuite, mû par un ressort qui ne se déclenchait qu’au bout d’un certain temps, il fit sa plongée, disparut magiquement, ne montrant plus qu’un petit miroir, le regard espionneur qu’il maintenait au-dessus des ondes. Puis il remonta, puis il replongea. Et il vira de lui-même, agile et souple. Les cinquante gamins applaudirent. Boulot disait: --C’t’un truc à hauteur, ça, je le r’connais, c’t’un truc à hauteur. Mon vieux, t’as d’la veine!... Cecil Rhodes ajouta, très fier: --Même les grandes personnes regardent! C’était vrai. Maintenant, tout un peuple entourait la vasque et béait, amusé, passionné, repris par le plaisir si grand, si délicieux, si rare, de retrouver la curiosité, la faculté d’étonnement et d’admiration de l’enfance. Le sous-marin venait de remonter, comme pour respirer. Peint en gris blanc, il ressemblait à une bête vivante, à un poisson plat, sole, raie ou carpe monstrueuse. Son périscope était véritablement comme un œil. A ce moment même la frégate, la belle vieille frégate surannée, avec ses trois mâts, sa voilure frémissante, sa façon d’aller comme par coups d’aile, se rapprocha, majestueuse, tanguant un peu, pointant son étrave dans l’eau pâle. Le vent fraîchit, ses voiles s’emplirent de ce grand souffle, elle se pencha, accentuant sa bordée... --Ah!... Tous avaient crié. La sirène dorée, comme intelligente, heurta de sa queue de poisson, par le travers de bâbord, l’engin perfectionné. Le sous-marin trembla sous le choc, redressa son avant, puis fit la cuiller, donna du nez et sombra! On ne vit plus rien. Rien que des bulles d’air, de pauvres et mesquines bulles d’air, qui crevèrent à la surface en un instant. Tel fut ce drame marin, bref et sinistre. --Ah! Boulot! Boulot! gémit Cecil Rhodes. Les cinquante gamins, pour une tentative inutile de sauvetage, s’étaient penchés sur la vasque. On n’apercevait plus que des derrières, des derrières de toutes les couleurs, dans les pantalons rayés, gris, bleus ou roses, des mollets nus, et, parfois, une paire d’oreilles, semblables à deux anses. --Ah! Boulot! Boulot! répéta Cecil Rhodes. Il pleurait toutes ses larmes, interminablement. Boulot lui-même était triste. Son bon cœur s’émouvait devant cette grande et irréparable catastrophe. Il dit, enfin: --Console-toi, mon vieux! Pleure pas comme ça. Tiens, mon grand ami, le ministre d’la marine, il en perd, des bateaux, il en perd tout l’temps. Et il pleure pas!... Mais la douleur de Cecil Rhodes ne s’apaisait pas. Boulot invoqua un argument suprême: --Et puis, moi, il m’a promis la médaille des vieux matelots, pa’c’que j’lui ai fait un cuirassé. Toi qu’a perdu ton bateau, il t’fichera la Légion d’honneur!... * * * * * C’est aussi une chose qui a fait réfléchir beaucoup de familles, que la façon dont Boulot s’est conduit quand il a été parrain du premier-né de son grand frère Jacques. Quand le grand frère Jacques est venu demander, comme une faveur, que Boulot et sa sœur Guitte fussent parrain et marraine de leur neveu, la mère de Boulot a eu un cri d’effroi: --Ce n’est pas possible! il rira tout le temps! Cette phrase a froissé Boulot. Il a juré que, puisqu’il marchait sur ses quatorze ans, il savait ce que c’est qu’un baptême et le sérieux de cette cérémonie. Et même, au cours des préparatifs, il a été parfait. Quand ses parents ont acheté le cadeau qu’en sa qualité de parrain il doit à Guitte, sa commère, il a voulu qu’il y eût quelque chose de sa poche, et il a donné trois francs: le tiers de sa fortune. Et enfin voilà le grand jour venu. Guitte est tout en blanc, avec un bouquet blanc, des gants blancs, des souliers blancs, et un grand chapeau de bergère. Du blond et du rose par dessous, voilà sa figure. Et Boulot est en grande tenue: pantalon blanc, gilet rond, veste ronde et chapeau haut de forme. C’est excessivement laid, mais majestueux. On monte en auto, pour aller chercher le reste du cortège. La mère de Boulot passe son temps à répéter: --Ne ris pas, Boulot, je t’en prie... tu ne riras pas? Cette insistance paraît le froisser. Grand frère Jacques descend avec la garde, la nourrice et le candidat au cortège. On part pour l’église, et les recommandations se précipitent. --... Une boîte de dragées. C’est pour le curé. Il y a vingt francs dedans. Tu donneras aussi vingt francs à la garde... Et ne ris pas, Boulot, ne ris pas!... Vingt francs à la nourrice. Serre-les dans ta poche... Pas celle de ton mouchoir, l’autre... Cinq francs au bedeau. Tu seras sérieux, Boulot, je t’en supplie! Mais les grandes personnes ont l’âme fausse. Au fond, elles croyaient toutes qu’il allait rire, elle l’attendaient au rire; le grand-père, la grand’mère, le frère Jacques lui-même, et la garde, et la nourrice, tous étaient dans une angoisse gaie; et, rangés en cercle autour du baptistère, ils pinçaient les lèvres parce qu’on avait mis dans la main de Boulot un long cierge allumé. Boulot les déconcerte: il demeure impassible et grave. On déshabille l’héritier présomptif du grand frère Jacques, on lui met du sel dans la bouche, on lui verse de l’eau sur le front, et il crie. Boulot ne bronche pas. On lui demande s’il croit en Dieu, et il répond: «J’y crois!» très correctement. On l’invite à renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il dit: «J’y renonce!» Derrière son dos, les assistants font: «Pff...» Il se retourne et les regarde d’un œil sévère. Vraiment il est magnifique. Après la cérémonie du baptistère on l’emmène, avec Guitte, dans une chapelle où il y a deux belles chaises de velours, sur lesquelles sa sœur et lui prennent place à genoux pour entendre une espèce de petit sermon qu’un abbé lit dans un livre. Il y est dit, entre autres choses, que les petits enfants ne doivent pas coucher dans de grands lits avec de grandes personnes parce qu’ils courraient le risque d’être étouffés. Boulot se contente de hocher la tête d’un air d’approbation. Et après, l’abbé ajoute tout naturellement: --Il est enfin de mon devoir de vous apprendre que le fait d’être ensemble parrain et marraine d’un enfant constitue un lien de parenté spirituelle de telle nature qu’il vous est désormais interdit de contracter mariage l’un avec l’autre. A ce moment, retentit un bruit tout à fait scandaleux. C’est le cortège du baptême, tout entier, qui éclate. La garde, la nourrice, le père, le grand-père, la grand’mère pouffent de rire. Mais Boulot est admirable. Il leur jette un regard circulaire pour les rappeler à un maintien décent, et répond avec dignité. --M’sieu l’abbé, il y a d’autres impossibilités: cette personne est ma sœur! Guitte, qui a dix ans, est extrêmement flattée de s’entendre appeler «cette personne». Ensuite Boulot lui donne le bras avec une grande aisance, pour la remettre aux soins de ses ascendants. Il va porter sa boîte de dragées à M. le curé, met vingt francs dans la main de la nourrice, vingt francs dans celle de la garde, et va porter cent sous au bedeau. Tout s’est bien passé, tout s’est presque trop bien passé. Boulot continue à rester d’un sang-froid décevant. Enfin, sous le porche, il rejoint le grand frère Jacques, qui contemple son héritier avec une certaine fierté. Et alors Boulot lui glisse quarante sous dans la main. Le grand frère demande avec stupeur: --Qu’est-ce que c’est? Et Boulot répond froidement: --Il me semble que je te dois quelque chose aussi, puisque c’est toi qui es le père! J’ai déjà donné à tous les autres! * * * * * Tout ceci suffit à expliquer pourquoi on écarte Caillou, autant que possible, du sillage de ce jeune homme; Boulot est déjà trop de son siècle: il a perdu le sens du respect. * * * * * Un autre des amis de Caillou, c’est la Puce. * * * * * Quand une rue de Paris mène quelque part, on y voit des passants qui marchent vite, des fiacres, des omnibus, des autobus, des automobiles, des fardiers portant des pierres de taille, parfois de lourds chevaux encore harnachés pour le trait, qui s’en vont trois par trois, et qu’un beau goujat bien hardi mène au grand trot, monté sur celui de gauche; et on y remarque aussi des chiens, car ces bêtes ignorent l’épouvante et semblent même aimer le tumulte. Dans les rues transversales, principalement à quatre heures du soir, après la sortie des écoles, il y a des enfants. Ils s’y mettent tout naturellement pour jouer, s’y trouvant presque à l’abri: ainsi que les bateaux-lavoirs, en hiver, quand la Seine grossit, se réfugient dans les bras morts de la rivière. La rue que j’habite est une de celles-là. Et même, quand il n’est pas encore quatre heures et qu’elle est vide, absolument vide,--aux heures des repas, par exemple,--quelqu’un qui aime bien les petits d’homme, un ogre ou moi, peut deviner à des signes certains qu’elle est un lieu de fréquentation ordinaire des enfants, de même que certains champs servent de remise habituelle aux perdrix: il y a des inscriptions! L’une des belles pierres de taille de la maison du coin, qui est neuve, porte celle-ci, tracée d’une main savante, à la craie blanche pour les mots sans valeur, au pastel bleu pour les vocables importants: _Les filles sont des imbéciles._ Mais plus loin, près de la maison Ozanam, pension de famille pour jeunes gens, ces demoiselles ont tenté une revanche: _Tous les garçons sont des..._ Je vous jure que ce n’est pas moi qui ai mis les points. La jeune épigraphiste s’est arrêtée, épouvantée de son audace et de ce qu’elle allait dire. Je ne manque jamais, en passant, de regarder ces points; ils m’apparaissent comme une preuve assez touchante de la pudeur instinctive du sexe féminin. Je dois dire maintenant comment j’entrai en rapports avec la Puce. Il a huit ans, et est l’héritier, ce qui ne lui rapportera rien, de l’une des concierges de la rue, mère de cinq autres rejetons, qui tous présentent une ressemblance mystérieuse avec un animal quelconque. L’un des mâles semble appartenir au totem du rat; les filles pourraient se grouper dans les deux tribus du moineau et du chat écorché. La Puce a mérité ce nom par l’exiguïté de ses formes, les bondissements imprévus et spasmodiques de ses petites pattes, et je ne sais quoi de brun sale épandu sur toute sa personne. Il a de beaux yeux bruns, très vifs, les oreilles en cornet, et il serait préférable que ses cheveux fussent blonds; sur le blond la poussière est moins apparente; mais ils sont noirs. Quand on l’a débarbouillé, ce qui n’est pas fréquent, il est possible de distinguer que ses joues et son nez sont pleins de taches de son. Les éleveurs, à la campagne, disent que c’est à cette marque significative qu’on reconnaît chez les bêtes les mélanges de races. J’ignore si c’est la même chose chez les hommes. Un jour que je déménageais, la Puce s’aperçut que je possédais des «armes de sauvage». Il vint me demander une lance. Je lui concédai une zagaie de Touareg, longue à peu près dix fois comme lui, soigneusement émoussée à la pointe. Ceci lui ayant prêté de la considération dans le quartier, il acquit, vis-à-vis de moi-même, plus d’assurance. C’est ainsi qu’il en va d’ordinaire dans les relations de bienfaiteur à obligé. Il s’enhardit jusqu’à me prier de lui laisser faire «mes commissions». Ce fut pour lui la source de bénéfices considérables; il avait jusqu’à deux sous pour aller acheter un paquet de tabac. Au bout de quelque temps, toutefois, il se présenta aux ordres avec un ami. Celui-ci appartenait au totem de la fouine: oreilles pointues, museau pointu, petites jambes, torse qui n’en finissait pas. --J’irai avec mon ami! annonça la Puce. Je ne répondis rien, parce que cela m’était égal. Mais la Puce en conclut que je désapprouvais ce compagnonnage. Alors, il expliqua: --... parce que, avec un ami, on va plus vite. L’expérience ne tarda pas à me démontrer que c’était là de sa part une illusion ou un mensonge. Mais comme je gardai cette opinion pour moi, son esprit d’initiative grandit. M’abordant le jour de la mi-carême, il daigna me dire: --Je vais aller jeter des confetti! Je lui affirmai que je n’y voyais nul inconvénient. Mais il poursuivit, les yeux brillants: --C’est chic! On se met dans le coin d’une porte, et quand il passe une dame... ou surtout une petite fille... pfutt! on lui en jette une poignée dans la figure. Et ça fait rose, ça fait jaune, ça fait blanc par terre! Tout partout, sur le pavé, ça fait jaune, blanc, rose, vert, bleu. C’est beau!... Ça coûte quinze sous, un kilo de confetti. Cette somme me parut importante. --Quinze sous, la Puce, quinze sous! Et tu les as? Ses yeux devinrent encore plus brillants. --Mais non, me dit-il, je ne les ai pas! Il n’ajouta rien, mais j’avais compris, et je donnai les quinze sous, parce que cette façon de demander était sublime. * * * * * Le printemps arriva, mais il fut glacé. La Puce, qui continuait à grelotter stoïquement--il grelotte comme les chiens mouillés, en ayant l’air de penser à autre chose--parut cependant désolé. Je ne saisis pas d’abord pourquoi, mais il me montra les marronniers de la pension Ozanam qui tendent leurs grands bras de branches jusque dans la rue. --Tu vois, me dit-il, leurs feuilles ont gelé. Et c’est vrai. Les gelées tardives ont grillé, presque en bourgeon, les feuilles de la plupart des marronniers de Paris. Elles sont toutes noires et racornies. Je crus que l’âme d’un petit artiste naissait dans la Puce, d’autant plus qu’il continua: --Et naturellement il n’y a pas de fleurs. --Eh bien? --... Il n’y aura pas de marrons. Alors, avec quoi qu’on jouera? Je n’avais pas pensé à ça. Combien de grands malheurs dont les grandes personnes ne se doutent pas! Mais quand le temps, ces jours derniers, fut devenu exécrable, le visage de la Puce parut tout à coup rasséréné. Dès que les premières gouttes des averses commençaient à s’écraser sur le pavé, je voyais son petit visage sortir du guichet de la loge maternelle comme la tête d’un jeune lapin sort de son trou. Puis tout à coup, au plus fort de la pluie, il prenait sa course jusqu’au bout de la rue. C’est que le ruisseau de cette rue est magnifique. Il suit une belle pente, bien régulière, assez raide, et n’aboutit à une bouche d’égout que fort loin, à l’une des extrémités; il y coule des torrents, des torrents boueux, houleux, pleins de ressacs et de rapides. Moi-même, quand il pleut, je vais le regarder par la fenêtre, je me réjouis de le voir grossir, je me sens presque triste quand son élan s’affaiblit... La Puce précipitamment y déposait un vieux bouchon, volé chez le marchand de vin du coin. Et puis, il suivait son navire! Le bouchon allait, tournait, bondissait, parfois s’engageait à demi dans un cul-de-sac, entre deux pavés, où les remous le faisaient valser. Alors la Puce serrait les lèvres. Est-ce que le navire n’irait pas plus loin? Mais non, le bouchon repartait, léger, élastique, frappant la falaise abrupte du caniveau, jeté dans le grand courant cette fois, voguant sur les profondeurs. Et vite, vite, vite! La Puce allait encore plus vite, il descendait jusqu’à la bouche d’égout, il s’agenouillait là, les deux mains plongées dans les ondes sales, comme enivré du mugissement des eaux qui croulaient: tout ça pour repêcher son bouchon et recommencer. Sûrement des imaginations merveilleuses naissaient dans son cerveau: naufrages, intrépidités de marins invisibles, idée vague, angoissante et grandiose que tout finit par l’abîme, le noir, l’engloutissement, la terreur. Quelquefois nous prenions un parapluie, Caillou et moi, et nous allions regarder le jeu. Et Caillou était plein d’envie. Qu’il y a de joies dans un ruisseau fangeux, et que les petits enfants des bourgeois souffrent de ne les point connaître! Mais leurs parents ont des raisons pour les tenir éloignés de ces voluptés. La Puce avait toujours grelotté, je vous l’ai dit. Maintenant, il tousse. J’ai été le voir et je l’ai fait déshabiller. Rien n’est plus triste aux yeux que le corps d’un petit enfant malade. Je le sais maintenant. Les enfants sont faits pour avoir de bonnes jambes grasses sous un gros derrière, et le torse mince, mais plein. On pouvait compter toutes les côtes de la Puce, et ses omoplates étaient comme deux ailes en train de naître. Caillou a une tirelire. Un jour je lui dis: --Caillou, si on se syndiquait, nous pourrions envoyer la Puce en vacances? Caillou a bon cœur. Il m’a donné ce qu’il y avait dans sa tirelire, et j’ai ajouté ce qu’il fallait. Alors nous sommes allés voir la présidente de l’Œuvre des colonies de vacances qui est une dame bien aimable, et la Puce a pu partir pour la campagne. J’avais demandé qu’on me donnât de ses nouvelles, d’abord pour savoir s’il ne toussait plus, et aussi parce que j’étais curieux de connaître quelle impression ça lui avait fait, les vrais arbres, l’herbe, un grand ruisseau, les bêtes et les plantes des champs. On m’a répondu: «Votre petit protégé va bien. Il engraisse et ne tousse plus. Mais je crois qu’il ne comprend pas encore. Derrière la ferme où il loge, il y a une grande luzerne toute verte, où le mauvais temps a fait croître des milliers de ces crucifères à fleurs jaunes, ennemies du laboureur. La Puce est allé jusqu’à la luzerne. Il a regardé longtemps, très longtemps: le spectacle était plus large que le plan de sa vue. Et puis il a demandé: »--Qui c’est qui a mis là tous ces confetti?» LE CIRQUE Il y a des jours où Caillou est tendre, particulièrement tendre, sans qu’on puisse savoir pourquoi. Il est comme ivre du besoin d’aimer. Nulle femme ne pourrait montrer plus de joie ni plus de génie à se blottir et à envelopper tout ensemble, à donner cent baisers avec l’air de dire: «C’est moi qui les reçois.» Et cette comparaison même me satisfait mal, une autre me vient à l’esprit que j’ose à peine avouer: je songe à ces fox-terriers si vifs qu’ils en paraissent fous, chez qui tous les sentiments sont comme exaspérés: plaisir, douleur, volupté diffuse par tout le corps, s’ils se font caresser. C’est comme s’ils avaient le système nerveux d’un très gros chien enfermé dans leur toute petite taille, et je crois qu’il en est de même des enfants: ils possèdent déjà toute la sensibilité qu’ils auront plus tard, prisonnière dans une enveloppe trois fois moins vaste. On se figure que chez les fils et les filles des hommes, jusqu’à la fin de leur croissance tout grandit d’un progrès uniforme et régulier. C’est avoir bien mal observé; nos yeux et nos oreilles, par exemple, ne changent plus guère dès les premières années. Pareillement, peut-être, notre capacité d’affection; elle est entière dès l’origine et ne fait plus que mouvoir plus tard un appareil plus vaste, un humain plus engourdi. Et Caillou, ce jour-là, était en proie au délire des caresses. Il m’avait jeté ses bras autour du cou, et ne les desserrait point. J’avais sa bouche sur mes joues, ses jambes enlaçaient mon dos et ma poitrine. Parfois sa mère lui disait d’un air de blâme: --Voyons, ne colle pas, Caillou! Mais il n’écoutait rien. Je me sentais baigné, inondé, pénétré, par la bonne tiédeur vivante qui émanait de lui, délicieusement paralysé par l’étreinte à la fois irrésistible et si faible de ses membres dont les os mêmes sont flexibles comme de jeunes branches. Il répétait indéfiniment: --Tu m’aimes, dis, tu m’aimes! --Mais oui, Caillou, je t’aime, tu le sais bien. Cependant il posait encore la même question, et encore, et encore. Je lui répondais encore la même chose, et dans le fauteuil où j’étais assis, près du feu, je me sentais près de m’endormir, comme si c’était lui qui m’eût bercé. A la fin pourtant il jugea qu’il devait perfectionner le jeu, inventer quelque chose. --Tu m’aimes? dit-il. Alors, fais-moi plaisir! --Mais je veux bien, moi, Caillou, lui dis-je. Quel plaisir veux-tu que je te fasse? --Ah! dit-il, je ne sais pas. Mais je voudrais que tu me fasses plaisir. Il était heureux, pleinement heureux, par la seule surabondance de vie qu’il sentait en lui-même. Mais il éprouvait déjà le besoin d’extérioriser son bonheur, de lui donner une cause; et ainsi il agissait comme un homme en gardant son ingénuité d’enfant. Mais quel plaisir pouvais-je faire à Caillou? C’est à ce moment qu’on éprouve le plus douloureusement l’abîme qui vous sépare des tout petits; on n’a plus leur imagination, on ne pense pas comme eux, on ne sait pas. Je me sentis profondément humilié de mon incapacité. --Eh bien!... lui dis-je. Ses bras me serrèrent plus fort: --... La semaine prochaine, Caillou, je te conduirai au cirque. Je venais d’inventer, sur-le-champ, cette offre qui d’ailleurs ne me paraissait pas considérable; il fallait bien dire quelque chose! Mais la phrase même que je venais de prononcer me rendit aussitôt fort attentif. Comment Caillou allait-il accueillir la nouvelle? --Ah! oui, fit-il d’un air presque blasé, quoique amical, comme s’il me félicitait surtout des impressions que j’allais me donner: le cirque. Je sais! Sa mère dressa la tête, attentive à son tour, et un peu scandalisée. Caillou n’a jamais été au cirque. Et il semblait affirmer, d’un air d’expérience consommée, la connaissance qu’il avait de ce spectacle. --Oui, dit Caillou. Il y a des dames sur des chevaux, des dames qui ont les jambes nues et une robe courte, comme la moitié d’un ballon coupé. Elles sont debout sur les chevaux et elles sautent dans des cerceaux. C’est rond, c’est tout rond, autour des chevaux, et il y a des petits garçons et des petites filles qui regardent. Il vous est difficile de vous rendre compte avec exactitude de tout ce que cette description, dans la bouche de Caillou, avait pour moi de monstrueux et, si j’ose le dire, d’illégitime. J’ai cent fois emmené Caillou en promenade, je lui ai montré une revue de 14 juillet, «en vrai», des aéroplanes au cinématographe, et j’avais remarqué qu’il n’était jamais frappé que par des détails accessoires. A la revue, c’est une marchande de coco, habillée en cantinière, qu’il avait particulièrement distinguée, et au cinématographe, un gendarme dont le cheval avait peur de l’aéroplane de Blériot. En résumé, d’après mon expérience personnelle, Caillou procède toujours par des acquisitions de nuances; il voit l’arbre, non la forêt. Et voilà que tout à coup il me donnait d’un cirque une des images, après tout, les plus généralisées! Mais sa mère, au contraire de moi, en était tout émerveillée et semblait prête à le prendre pour une espèce de petit sorcier; car, je vous l’ai dit, il n’est jamais allé au cirque. --Il y a aussi, continua-t-il, un nègre tout noir et un monsieur habillé comme un monsieur très sale avec un gros nez rouge; et ils se donnent des coups de pied tout le temps, le monsieur au nez rouge et le nègre noir; et alors ils roulent, ils roulent, ils se mettent en boule, ils se mettent les pieds sous les bras, ou la tête entre les jambes. Il y a aussi un petit garçon habillé de soie bleue et une petite fille habillée en princesse, qui a une ombrelle; et ils sont assis sur un banc, et ils se promènent ensemble... Le mystère s’épaississait, car si M. Auguste qui est mort a pu voir son double et son successeur, je me rappelais fort bien le petit prince Papillon et sa petite princesse; ils étaient pour moi des souvenirs d’enfance, ils ont disparu bien avant que les yeux de Caillou se fussent ouverts pour la première fois. J’interrogeai, tout étonné: --Caillou, tu n’as pas vu tout ça, ce n’est pas possible! --Si, fit-il avec un air de protestation orgueilleuse, je l’ai vu, je t’assure que je l’ai vu. --Mais où, alors? Où as-tu été, et quand? --Je l’ai vu sur mes cubes! affirma-t-il fièrement. Et il alla chercher ses cubes. C’était des espèces de petits pavés de bois, illustrés de couleurs vives et qui s’arrangeaient, sur chaque face, de façon à pouvoir composer ce que, dans son langage, il appelle «une histoire». Tout ce qu’il nous avait dépeint était là: les dames écuyères, les petits enfants spectateurs, Auguste et Chocolat, le prince Papillon et sa princesse. Une fois rapetissées, simplifiées, claires et minutieuses, ces images étaient entrées dans sa mémoire. De grandeur naturelle, il ne les aurait probablement pas retenues, mais, sur ces cubes de bois minuscules, elles avaient formé un monde à sa taille, et il se les était assimilées. Et dans ses méditations, que nous autres, les grands, qui ne savons pas, nous appelons ses jeux, sans doute il assemblait maintenant ces personnages dans des postures et des actes différents; il les faisait vivre. Voilà pourquoi j’ai compris plus vite ce qu’il voulait me dire, l’autre jour. Il a voulu, absolument, se faire conduire sur le passage du roi de Portugal. L’impression que ce mot de roi fait sur les enfants est une chose singulière. Je ne puis me l’expliquer que par l’action très vive des contes de fées et même de l’imagerie colorée dont on nourrit leur cerveau dès leurs premières années. Je ne dis pas qu’on ait tort, c’est une autre affaire... «Il était une fois un roi et une reine...» Et tout ce qui suit est admirable et merveilleux. Et les gravures enluminées de rouge, de vert, de jaune et d’or, de toutes les couleurs qui éblouissent, leur présentent ces rois et ces reines vêtus autrement que nous, et magnifiquement! Songez maintenant aux rêves qu’a dû faire Caillou, quand il a su qu’un roi, un vrai roi vivant, allait venir, et qu’il était un enfant à peine plus grand que lui. Il était tout ému; il était transporté; il jouait à être Manoel; au bout de quelques instants il croyait l’être. --Eh bien, dit sa mère, tu le verras, le roi de Portugal! Il partit avec un air concentré, méditatif, heureux, dédaigneux de tout le reste du monde. Il allait satisfaire l’un des plus grands désirs de sa vie. Et il s’en revint triste et glacé. --Il n’a point passé, lui demandai-je, tu n’as pas pu le rencontrer? --Si, dit-il d’un air désabusé, mais il n’était pas ressemblant! LA GOURMANDISE ... Aujourd’hui on m’a invité à déjeuner, mais je ne compte pas: Tili et Caillou sont restés à table. Ils sont très sages. Cela signifie, dans la langue des grandes personnes, qu’ils n’ont pas ouvert la bouche. Pour qu’ils puissent supporter les longs silences qu’on leur impose il faut vraiment que les enfants aient en eux-mêmes une énergie vitale singulière, il faut qu’ils soient capables de découvrir dans le monde extérieur des sources de distraction et d’intérêt que nous ne possédons plus. Prenez aussi qu’ils écoutent passionnément ce qu’on dit. C’est comme s’ils voyageaient: ils font provision de mots comme un artiste en promenade fait provision d’images. Ils ajoutent ces mots à leur trésor, en se trompant parfois sur leur sens, ou leur en donnant un qui n’est pas tout à fait faux, mais qui est neuf, un peu extravagant, et que nous trouvons profond ou spirituel. Mais c’est parce que nous les aimons, et nous ne songeons pas assez qu’il en va de même avec les étrangers quand ils commencent à balbutier le français. Voilà même pourquoi il ne faut jamais citer les mots des enfants devant eux: ils en viennent bien vite, si l’on cède à ce penchant, à coudre les phrases au hasard, dans l’espoir de surprendre et de se faire admirer. Voilà pourquoi aussi il faut surveiller ses paroles. Les parents de Caillou et leurs vrais amis en prennent toujours la peine. Je dis ces choses ici parce qu’elles me sont venues. Il n’en sera plus question. Pour le moment j’admire, en Caillou et Tili, une autre résignation que celle qui les voue au silence: la petite femme de chambre qui sert à table, en bonnet et tablier blanc, leur offre de chaque plat qui survient. Je ne sais à quel sentiment elle obéit: faux respect pour la personne des petits maîtres à qui l’on doit tout, ou malignité, car elle sait qu’ils sont obligés de refuser? La médecine et l’hygiène, depuis quelques années, sont intervenues presque avec excès dans le régime imposé aux enfants: Caillou et Tili ne mangent guère que des cervelles, des soles et des purées. Je crois qu’ils jugent cette monotonie un peu insipide. D’abord leurs jeunes dents ont besoin de mordre et déchirer; mais surtout, leur immense et insatiable curiosité, n’est-ce pas sur les choses qui se mangent qu’elle se porte le plus naturellement? Songez que les sensations et les joies du goût leur ont été les premières révélées; songez que ce sont celles, parmi les physiques, qui dureront le plus longtemps, elles qui aideront l’être humain à supporter le fardeau de la vieillesse! Et l’activité des fonctions vitales chez les enfants est si grande, ils peuvent si fréquemment éprouver cet honnête désir du corps que nous appelons l’appétit! Ce n’est pas tout: comme on les surveille et qu’on les modère fort sagement ils restent toujours un peu sur leur faim, ils se figurent donc qu’ils pourraient manger toujours. Il ne faut pas alors s’étonner si leur plus chère satisfaction est d’amasser le souvenir des sensations qui plaisent à leur jeune bouche. Mais comme il devait les tenter dans ce cas, le geste insidieux de la servante! Je les regarde, je les regarde avec inquiétude et compassion. Eh bien, ils sont émouvants d’indifférence apparente. Un Hindou, un mahométan à qui l’on offrirait un mets que proscrit leur religion ne feraient pas un geste de dénégation plus ferme, plus courtois, plus naturel. Les bons, les braves, les courageux petits! Quel triomphe de l’éducation! Pourtant l’acceptation de la loi ne va pas sans des regrets, peut-être confus d’ailleurs, et dont la cause véritable commence peut-être à leur échapper. Caillou vient de finir sa purée de pommes de terre tandis que nous mangeons du pâté de lièvre, et la mémoire lui revient d’un mets qu’il a vu passer sous ses yeux au début du déjeuner. Il demande timidement: --Est-ce que je pourrais avoir une sardine? --Tu sais bien, Caillou, répond sa mère, que tu ne dois pas manger de sardines! --Ah! fait Caillou, ce n’est pas pour la manger: c’est pour la faire nager dans mon verre! Et je crois bien qu’il dit vrai, ou tout au moins qu’il aime à se figurer qu’il s’en tiendrait là. Sa curiosité sensuelle s’est transformée en une sorte de préoccupation esthétique. Cet objet qui ne peut lui servir selon sa destination naturelle, il voudrait l’avoir pour un jeu. Ce serait une consolation! On la lui refuse. Mais du moins sa sœur Tili et lui en auront une autre, à la fin du repas: c’est le dessert. Encore y aura-t-il des desserts qui leur seront refusés, car c’est aussi un des principes de l’hygiène moderne appliquée aux enfants, que ceux-ci ne doivent manger ni pommes ni poires crues, ni même, autant que possible, d’oranges ou de mandarines, à cause des pépins qui pourraient leur donner l’appendicite! Mais on leur permet les sucreries, parce que le sucre est un aliment. Si Caillou et Tili attendent avec impatience la fin du déjeuner, c’est qu’ils savent qu’on leur donnera enfin un de ces bonbons délicieux qui sont là, sur la table. Ils sont faits d’une crème parfumée entourée d’une carapace légère de caramel, et il faut prendre bien garde à tout garder, tout garder dans la bouche, afin que cette crème fondante ne fasse pas de tache en tombant. C’est la condition imposée, et cette contrainte ajoute à leur plaisir celui d’un effort de volonté, d’une lutte. Enfin c’est quand on leur donne des bonbons que se révèle le plus nettement chez eux le sens de la propriété. Vous n’avez qu’à voir Caillou quand il en offre, d’une boîte dont il est le maître. Il a tant de plaisir et tant de fierté du sacrifice qu’il fait! Mais l’autre jour il n’avait qu’un sucre d’orge, et Tili lui en a demandé la moitié. C’était trop dur! Il a réfléchi. --Non, dit-il. C’est à moi et je n’en ai qu’un. Mais quand j’aurai fini, tu pourras m’embrasser pendant que ma bouche colle! La discipline sévère à laquelle on astreint la gourmandise de Caillou et de sa sœur me scandalise un peu, parce que mon enfance n’y fut pas soumise. Je sens toutefois qu’elle a du bon, non seulement pour leur estomac, mais parce qu’elle leur suggère que durant toute leur vie il y aura pour eux, de la sorte, des actes permis et des actes défendus. Mais elle a aussi un mauvais côté: elle les porte à croire que les petits et les grands sont en face les uns des autres comme deux races différentes, n’ayant ni les mêmes mœurs ni les mêmes privilèges. Et les grandes personnes elles-mêmes n’ont que trop d’inclination à penser de même, à ne voir dans les enfants que des créatures qu’on peut tromper pour leur bien, en utilisant leurs instincts, dans une intention de dressage ou pour leur santé. Caillou s’en est aperçu et en a souffert, parce qu’il est fier. Il n’aime pas qu’on se serve de sa gourmandise pour lui faire prendre des médicaments sans qu’il s’en doute: des confitures de groseilles avec de la santonine, ou de l’huile de ricin dans des bonbons, qu’il faut avaler sans mâcher, Caillou, sans mâcher! Il juge qu’on le trahit et qu’on trahit ce qu’il aime; car il n’est pas naturel que les bonnes choses produisent des effets désagréables, et, dans son esprit, un peu humiliants! Il ne s’est pas exprimé de cette façon abstraite et majestueuse, mais c’était bien le sens de ses paroles, et comme il avait raison on s’est incliné, à condition «qu’il serait courageux». On peut toujours faire appel au courage de Caillou, parce que c’est chez lui un sentiment primitif et viril, bien plus vigoureux encore que le désir qu’on ne lui mente pas. Le courage et la résistance à la douleur sont chez les enfants, surtout les petits garçons, en proportion de la durée de vie qu’ils ont devant eux, et qu’ils croient sans bornes, parce qu’ils n’ont guère l’idée de la mort. C’est un des motifs qui font qu’ils vivent, à proprement parler, dans un mode héroïque. Il y en a un autre, c’est que, dans presque toutes les occasions de leur existence, il faut qu’ils obéissent et se soumettent. Braver la douleur est presque leur seule revanche. Et il serait mauvais de leur en ravir la possibilité. Telles sont mes réflexions, elles m’attristent un peu parce que j’ai conscience, dans le même temps, que la douleur est éternelle et invincible. Mais Caillou ne s’en doute pas. Je me rappelle que l’été dernier nous l’avons emmené, dans une barque aux grandes voiles, au delà de l’île Bréhat, sur la mer poissonneuse, cette étendue d’eau qu’il a définie en disant qu’elle n’a qu’un bord. C’était la première fois qu’il montait sur un navire, et les flots ne lui furent pas cléments. Caillou se montra surpris et honteux du mal qu’il éprouvait, et comme il ignorait la cause, il l’attribua aux seules puissances qu’il pût connaître. C’était nous. Lorsqu’un peu de calme fut revenu à son pauvre petit corps frissonnant, il frappa du pied en nous regardant avec indignation. --J’avais dit, cria-t-il, que je ne voulais pas qu’on me donne une purge sans me prévenir! L’ŒUF DE CHEVAL Caillou, qui avait passé les vacances chez l’oncle Jules, est demeuré assez longtemps désorienté. Il ne sait pas s’il aime la campagne, il ne sait pas s’il la trouve belle. De tels jugements fermes et précis sur les choses inanimées ne peuvent être portés que par de grandes personnes. Caillou sait et dit qu’il aime sa mère, son père, moi sans doute, et généralement les humains qui l’entourent, sauf quelques-uns qui lui inspirent de la crainte ou de l’horreur. Mais il ne saurait définir le sentiment qu’il a éprouvé au milieu des arbres, devant l’herbe et les eaux. Il a été heureux, il a trouvé naturel de l’être, il ne se serait même pas aperçu qu’il l’était, si une fois revenu à Paris il n’avait senti en lui-même comme un vide, une espèce d’ennui très vague et complètement indicible, parce qu’il n’y a pas encore de mots abstraits dans son vocabulaire, et que d’ailleurs son expérience de la vie n’est pas assez longue pour qu’il remonte jusqu’à l’origine de ses impressions. C’est tout juste, en somme, comme quand il a envie de dormir, le soir. Il devient nerveux, impatient, grognon. Mais si on lui dit: «Caillou, il est temps d’aller te coucher», il fond en larmes, il crie: «Non, non, je ne veux pas aller me coucher!» Il ne sait pas qu’il a sommeil. De même, il ne sait pas qu’il a aimé la campagne, et qu’elle lui manque. Mais quand son oncle Jules vient à Paris, il monte sur ses genoux, et, sous prétexte de l’embrasser, flaire singulièrement les plis de sa cravate molle. Et il est grondé par ra mère, qui trouve que ce n’est pas convenable: --Mais qu’est-ce que tu as, voyons, Caillou, à la fin? Caillou répond, sentencieusement, comme s’il venait de faire une grande découverte: --Il sent... il sent la même chose qu’à Chailly! C’est qu’il a perçu l’espèce de fraîcheur que gardent les joues lorsqu’elles ont été au grand vent toute la journée, l’odeur des feuilles près de mourir, un peu amère et persistante, celle aussi de la peau qui a respiré et absorbé l’air vivant des plaines. Il a encore des sens de sauvage, Caillou. Voilà pourquoi son imagination s’émeut; le nez dans la cravate de son oncle Jules, il revoit des spectacles dont il ignorait même avoir gardé la notion. Je crois alors que le moment est bon pour l’interroger. --Qu’est-ce qu’il y avait à Chailly, te souviens-tu? Il cherche dans sa mémoire et prononce: --Des bœufs, des vaches, des poules, des oies et des chevaux, oui, des chevaux. C’est toujours la même incapacité à se rappeler ce qui n’est pas en vie, et que j’avais déjà remarquée quand je lui ai demandé jadis de me décrire le jardin des Tuileries. Les chevaux surtout le préoccupent. Ceux qu’il voit à Paris entretiennent sa curiosité, tandis que, chose curieuse, les automobiles le laissent indifférent. C’est qu’elles n’ont pas de mystère; il sait qu’elles ont été faites par les hommes, dont il est persuadé qu’ils peuvent tout faire: ce ne sont que de grands jouets mécaniques. Au contraire les bêtes lui apparaissent comme en dehors de lui, énormes, capricieuses, encore mal domptées. Un samedi soir, avant de partir, l’oncle Jules lui demande: --Qu’est-ce que tu veux que je te rapporte de Chailly, Caillou? Caillou n’a pas besoin de réfléchir. Il crie d’un trait: --Un cheval! L’oncle Jules n’est pas toujours un homme sérieux. Il appartient à la nombreuse catégorie des grandes personnes qui croient que les enfants ont été mis au monde pour les amuser et ne mettent aucune honnêteté dans leurs rapports avec eux. Si vous voulez bien y réfléchir une minute, c’est là de l’immoralité. --Je ne puis pas te donner un cheval, dit l’oncle Jules, c’est trop cher. Mais si tu veux, je te rapporterai un œuf de cheval. Cette proposition n’étonne pas le moins du monde Caillou. Tous ceux des animaux qu’il a vus de près, les poules, les serins, tous les oiseaux, font des œufs. C’est la seule manière qu’il leur connaisse d’avoir des petits. Il généralise mal, mais ce n’est pas sa faute, c’est la faute de celui qui trompe sa confiance; et il bat des mains, et il remercie, tandis que l’oncle s’en va, suivi de ma réprobation. Cependant je n’ose rien dire, parce que je ne suis pas de la famille. D’ailleurs je songe qu’il sera toujours temps de détromper Caillou demain soir, en lui adoucissant une inévitable déconvenue. Mais l’oncle Jules est un être astucieux et persévérant dans ses desseins. Caillou, qui l’attendait avec cette sorte d’espoir empreint d’anxiété qui allonge les heures, le voit revenir avec un commissionnaire qui porte sur ses épaules une chose lourde, vaste et ronde, enveloppée de papier gris. --Voilà l’œuf, Caillou! Caillou est tout pâle d’émotion et de joie. On l’aide à détacher les ficelles, à défaire le papier gris, et sur le tapis du vestibule apparaît enfin, d’un jaune rouge, gigantesque, côtelée, majestueuse, une citrouille achetée chez la plus prochaine fruitière. Certes il faut une telle coquille pour contenir le petit d’un cheval! Caillou n’a pas un doute, il a peur seulement de casser l’œuf, il ne le touche qu’avec prudence, avec vénération, avec amour. Il s’informe du jour où le petit du cheval sortira, de ce qu’il faut faire pour qu’il sorte. Et son enthousiasme est tel que personne maintenant n’ose plus lui dire la vérité. Mais moi, je battrais volontiers l’oncle Jules. --Bah! fait-il, vous verrez; j’arrangerai ça! Il arrangera ça de manière à s’amuser encore, je le devine. Je m’en veux d’être pédant, et de me rappeler, à cette minute précise, que les Latins employaient le même mot, _puer_, pour signifier «esclave» et «enfant». L’oncle ne réfléchit pas un instant qu’il n’oserait abuser de la même façon de l’ignorance ou de la naïveté d’un homme de son âge, parce qu’il y aurait des suites et qu’elles seraient pour lui périlleuses. Je m’en veux de considérer cette supercherie comme une expérience qui me montrera de quelle manière Caillou va concevoir cette féerie, quelle couleur il va lui donner, et comment il acceptera la déception qui se prépare. Je le regarde, et je vois qu’il nous a oubliés. Il a oublié le reste de l’univers, il vit dans le rêve des possibilités immenses qui s’ouvrent devant lui. Non par pitié, mais par respect pour sa personne humaine, je lui explique sérieusement qu’il n’a qu’à tenir l’œuf au chaud, devant le feu ou sous une couverture: je ne voudrais pas qu’il fût ridicule, je ne me le pardonnerais pas à moi-même. Il m’écoute avec des yeux ardents et convaincus; mais qu’il a de peine à ne pas enserrer de ses bras, réchauffer de tout son corps, cette coque de mensonge! Hélas! je n’ai fait que lui enlever un plaisir, et j’ai sans le vouloir ajouté à son souci. Il se relève de table pour aller voir l’œuf de cheval, qu’il a poussé à grand’peine devant la cheminée; il attend avec impatience--lui qui, je vous l’ai dit, aime tant à vivre qu’il ne veut jamais aller se coucher--l’heure où on le mettra au lit, pour sentir enfin contre ses pieds, sous l’édredon tiède, l’objet de toutes ses pensées; et il s’endort, ravi par son rêve, dans une telle extase que sa bouche prononce des mots qu’on n’entend pas. Alors doucement, sournoisement, avec des précautions inouïes, l’oncle Jules vole le fameux œuf de cheval en jurant de le rapporter avant son réveil. Il tient parole, heureusement, et il faut l’en féliciter: Caillou aurait été si malheureux! Mais le lendemain, au contraire, il voit l’oncle Jules qui rit déjà et il sent l’œuf dans le lit: c’est l’enchantement qui va continuer; car l’oncle lui dit, d’un air bien savant: --Je crois que j’entends quelque chose: l’œuf est mûr, Caillou, l’œuf est mûr! Caillou appuie son oreille contre l’objet monstrueux; et c’est vrai qu’on entend quelque chose: une agitation, un grattement contre les parois, de la vie, enfin. Caillou en est tout tremblant. --Je crois, dit encore l’oncle, que le petit veut sortir. Mais elle est dure, la coquille de cet œuf de cheval; il faut l’aider! Il tire de sa poche un canif et Caillou ne s’aperçoit pas que durant la nuit on a déjà découpé en couvercle le dessus de cette masse rouge et jaune, et qu’elle est plus légère, beaucoup plus légère. Caillou attend, le couvercle se lève, et il sort... un lapin, un tout petit lapin blanc à peine étourdi de son emprisonnement. Qu’est-ce que va penser Caillou, qu’est-ce qu’il va dire? Ce n’est pas un cheval, et il connaît bien la différence entre un cheval et un lapin. Il va se fâcher, sans doute, ou il va pleurer! Mais non: il demeure émerveillé, et il accepte le miracle. Ce n’est qu’un lapin, mais enfin, pour un petit enfant comme lui, c’est déjà bien beau, un lapin, c’est après tout satisfaisant. Il songe, les yeux brillants et les lèvres ouvertes. Enfin il demande: --Qu’est-ce qu’il faut lui donner à manger?... On a dû faire au lapin un logis dans la cuisine, ce qui est assez désagréable; mais il n’est que juste que les grandes personnes pâtissent un peu quand elles ont fait ou laissé faire des sottises. Quelquefois on demande à Caillou, quand il y a du monde: --Raconte un peu l’histoire de ton œuf de cheval? Et il commence de bonne grâce, sans y voir de malice: --J’avais un œuf de cheval... alors, il n’a pas été couvé assez longtemps... alors, au lieu d’un cheval, il est venu un lapin. Telle est l’explication qu’il a trouvée. Il en est parfaitement satisfait, et pour ma part je la trouve admirable et significative pour l’histoire des progrès de l’esprit humain, qui ne sont faits que d’erreurs successives. CAILLOU ET SON PÈRE Avez-vous gardé le souvenir que naguère je répétais à la maman de Caillou: «C’est vous qu’il aime et vous aurez été son premier amour.» Elle ne disait pas non, elle en était même un peu émue, elle en aimait son fils un peu davantage. Mais je pensais par contre que, sur son père, Caillou, si je puis m’exprimer ainsi, «n’avait pas d’opinion». Il me semblait que le père de Caillou était, pour son petit garçon, quelqu’un qui part le matin et qui revient le soir, quelqu’un qu’on embrasse à l’heure du café au lait, quand déjà il lit son journal, et qui se baisse distraitement pour rendre le baiser; puis s’en va, disparaît du monde, est comme s’il n’était point, tant les enfants oublient vite, ne se montre plus qu’à l’heure du dîner pour se laver les mains, mettre un habit noir ou un veston d’appartement, et demander: «On a été sage, aujourd’hui?» Je voyais bien que Caillou admirait son père, et l’imitait, principalement en mettant comme lui les mains dans ses poches, et en faisant, devant la bonne celui qui jure parce qu’il n’est pas content. Mais comme, si vous voulez bien me permettre de vous le révéler, il m’admire et m’imite aussi, j’en avais conclu que c’est surtout son instinct de petit mâle qui parle en lui, et qu’il regarde les hommes «pour apprendre» et pour jouer à faire comme eux. Sa mère essayait de me détromper sans y parvenir. --Vous commettez une grande erreur, me disait-elle, et de l’espèce de celles dont vous vous rendez le plus fréquemment coupable: vous partez d’une petite apparence, de la moitié d’une observation, et vous en déduisez une hypothèse parfaitement fausse, mais qui vous plaît parce qu’elle tient très bien et vous est plaisante. C’est peut-être une œuvre d’art. Je n’en sais rien, je ne m’y connais pas. A coup sûr ce n’est pas la vérité. La vérité, c’est que, de l’affection que Caillou m’accorde à celle qu’il a pour son père, il y a la même distance que de l’amour humain à l’amour divin. Je suis trop près, moi, je suis trop bonne, trop amie, trop confidente. Il a besoin de moi, il ne saurait se passer de ma présence, il est exigeant, câlinement, délicieusement exigeant à mon égard, il sait qu’il peut tout me demander, et que j’en suis heureuse. Enfin, voulez-vous que je vous dise? nous avons tous les deux conscience qu’il est mon maître! »Il n’est pas le maître de son père. Et c’est cela qui fait le bonheur, le grand bonheur secret, mystérieux, magnifique, de la vie des petits garçons: c’est qu’ils sont hommes vis-à-vis de leur mère, et tendres, soumis, éperdus d’admiration mystique, comme des femmes, devant celui qui, comme vous dites, «part le matin et revient le soir». C’est d’abord qu’ils nous imitent et que telle est notre attitude, quand nous sommes de bonnes épouses, vraiment de notre sexe, ne désirant rien de plus que d’être de notre sexe. Mais cependant, même dans les ménages désunis, même quand les enfants n’ont pas cet exemple, qu’ils vivent dans une atmosphère d’ennui et de récriminations, avez-vous remarqué combien leur sympathie, leur besoin de respect et de dévotion va d’instinct vers le père? Cela change plus tard, je le sais, pour les garçons. Dès qu’ils nous ont quittés, ils se rappellent! Je sais que ce sera ma joie quand j’aurai vieilli. Mais pour le moment je m’incline. Je savoure même l’heure présente en me disant: «Mon fils est ce qu’il doit être, et il ne serait pas bon qu’il en fût autrement.» Je n’étais pas très convaincu. J’avais même des motifs de fatuité personnelle pour ne pas consentir à l’être; il me semblait que c’était moi le grand ami, bien plus que le père; que Caillou m’interrogeait davantage et s’abandonnait plus pleinement; et qu’il était plus enfant, justement parce qu’il me disait plus souvent, avec ingénuité: «Quand je serai grand...» Mais voilà que mes yeux viennent de se dessiller. Le père de Caillou--un jour encore s’est ajouté aux jours--rentre une fois de plus pour dîner. Et il est triste, il est distrait, il est mécontent de lui-même. Cela arrive! Vous les connaissez peut-être, ces heures où l’on se dit: «J’ai eu tort! J’ai fait juste le contraire de ce que j’aurais dû faire.» Et l’on songe, après coup, qu’il eût été si simple de faire le contraire. On ne comprend même pas comment on n’y a point pensé, on est humilié par l’insuccès, par l’erreur, par l’idée que les gens auront de vous; on est diminué à ses propres yeux, on se juge subitement plus petit dans l’immense univers. C’est un sentiment très pénible. On a conscience aussi qu’il ne servirait de rien d’avouer son échec, on sait «qu’il ne faut pas le dire». Mais presque toujours on le dit, parce qu’on est hanté. Le potage fume sur la table et les serviettes sont dépliées. Caillou est assis sur sa grande chaise. Il a déjà accompli les rites, il a présenté son front, il est sage, c’est-à-dire qu’il est muet, mais il attend qu’on lui parle pour qu’il puisse parler, il attend que son père lui demande: «Qu’est-ce que tu as fait de mal aujourd’hui?» Il sait que ce n’est pas pour le gronder, ni pour le punir. C’est le petit examen de conscience qu’on l’oblige à faire pour qu’il se souvienne qu’il y a le bien et qu’il y a le mal, pour qu’il prenne l’habitude de faire attention. Et Caillou est toujours très franc: d’abord parce qu’il n’est pas menteur naturellement, mais aussi parce que, quand il a répondu, durant quelques minutes encore il peut causer, avant qu’on ne parle de choses qu’il ne comprend plus du tout, mais qu’il écoute cependant, car il écoute toujours. Il y a dans sa mémoire le coin des histoires et des mots qu’il ne comprend pas; et c’est le mieux rangé, c’est celui où il revient le plus souvent. Il arrive que parfois, en écoutant un récit qui n’est pas pour lui, il fait: «Ah!» involontairement, ou bien s’absorbe dans une rêverie profonde. Ne le questionnez pas. C’est vous qui pourriez être embarrassé; il vient d’associer ce nouveau récit avec un autre, et il tire ses conclusions. Aujourd’hui, ce qu’il a fait n’est pas bien grave. Sa conscience est assez tranquille: il n’a pas été gentil avec la bonne, et il a désobéi. Mais après, il a obéi, et il a demandé pardon. Donc ce n’est rien. Certains soirs sont tombés où l’aveu était plus dur. Il avait menti, bien que, je vous le répète, il ne soit pas menteur naturellement. Et il y a aussi ce jour, ce jour tragique, où l’on a découvert qu’il avait creusé, avec un grattoir pris dans le cabinet de travail, un trou dans le mur de la chambre d’enfants «pour faire une grotte», et ensuite, épouvanté de cette ouverture béante, l’avait bouchée avec du savon bien malaxé, ce savon lui paraissant tout juste de la couleur de la peinture. Donc Caillou parle sans détour, ses bons yeux bien droits et bien tranquilles. C’est fini; son père ne dit rien; tout s’est bien passé. Puis, par un retour bien naturel, et puisque maintenant il a le droit de parler un peu: --Et toi, papa, qu’est-ce que tu as fait? Alors les regrets, les rancœurs, les remords du jour reviennent, ils se font clairs, pressants, visibles comme des êtres ayant leur forme et leur voix, et «papa» répond, sans y penser, mais du timbre grave, profond, sincère, qu’il prend quand il ne plaisante pas: --Moi? Une bêtise! Un silence. La mère de Caillou est elle-même un peu inquiète. Elle attend les développements. Mais avant qu’elle ait posé la moindre question, un autre souci la prend, sa sollicitude est détournée par un autre objet: c’est la figure de Caillou qui change, qui s’allonge, qui se contracte. Elle sait ce qui vient: Caillou va pleurer! Et Caillou pleure, en effet, silencieusement d’abord, puis à gros sanglots, qui lui font mal, et qui font mal à tout le monde. Caillou est tombé dans un abîme, et son âme souffre, et elle a peur, et elle s’agite dans les décombres d’une religion qui vient de crouler. Son père a fait une bêtise! C’est lui qui le dit, et d’une façon qui prouve que c’est la vérité, que ce n’est pas une histoire pour les petits enfants. Cela se pouvait donc, cette chose impossible? Alors où est-il, le Dieu sur terre? On le console, on le caresse, on l’aime comme on ne l’a jamais aimé. Mais il a toujours le cœur gros et les cils mouillés. Quand on le couche dans son petit lit, il pleure encore. ... On se retrouve alors entre «grands», sans lui, et on essaye de parler d’autre chose. Mais je n’y puis parvenir. Je n’arrive pas à m’arracher à la pensée de cet événement si petit et mince en apparence, de cet enfant qui soupire, en dormant à côté de nous, parce qu’il a perdu sa foi; et je songe que, quand les hommes assistèrent à la destruction, il y a dix-neuf siècles, de leur croyance en l’âge d’or de l’humanité, ou lorsqu’ils apprirent du moins que cette félicité de leur race n’avait duré que quelques jours, et s’était évanouie par la faute de leurs premiers ancêtres, ils durent éprouver autant de désespoir, d’humiliation, d’amour et de pitié. DU SENTIMENT DE LA PROPRIÉTÉ Une des choses qui m’ont frappé davantage, et dès les premiers temps, chez mon ami Caillou, c’est qu’il se montre d’une délicatesse aiguë et scrupuleuse sur le chapitre de la probité. Il en a, si j’ose dire, le sentiment mystique. Prendre ce qui n’est pas à lui, mais évidemment à d’autres, lui inspire une espèce d’horreur. J’en fus tout d’abord assez étonné, et même vexé; car cette probité enfantine est contraire à mes théories. Comme tout Français mâle et adulte qui se respecte, je suis en effet matérialiste. Je crois que l’homme a commencé par la barbarie, la cruauté, la lubricité, la gourmandise, qu’il avait instinctivement le goût des rapines et des déprédations, qu’il a fallu bien du temps pour qu’il ne se montrât point, avec ingénuité, un loup féroce et déchaîné à l’égard des autres hommes. Et l’on sait qu’on doit retrouver, dans les enfants, l’âme toute nue de l’humanité primitive. Justement Caillou me paraissait, à bien des égards, justifier cette vue de l’esprit. S’il n’est pas sensuel, c’est qu’il n’a pas encore de sens; mais il rêve de guerre et de meurtre; les plus belles histoires pour lui sont les histoires où l’on tue--où un enfant tue des géants--et il n’a nulle pitié pour les bêtes qu’il chasse, les papillons, les mouches et les vers. Il n’est pas naturellement propre; tout au contraire, il semble éprouver une joie particulière à salir ses vêtements et lui-même. Enfin pour la gourmandise et même la voracité, il ne craint personne, car il est encore à cet âge heureux où l’estomac est si frais et solide qu’il n’avertit jamais de son existence. Caillou a, vous le savez, dans l’idée que ce viscère est une grande poche qui part de son cou pour aller jusqu’à ses cuisses, et par conséquent presque impossible à remplir. Il y ferait d’ailleurs tous ses efforts, mais on l’en empêche; de lui-même il ne penserait pas à s’arrêter. C’est ainsi, je pense, chez les sauvages et les enfants qui se portent bien. Mais voilà qu’en même temps Caillou respecte le bien d’autrui; cela ne va plus d’accord! J’ai failli passer d’un extrême à l’autre, et croire aux idées innées ou acquises par l’hérédité. Mais lui et moi vivons maintenant trop fréquemment ensemble, nous sommes trop amis pour que mes hypothèses résistent longtemps aux effets de l’expérience. Et j’ai fini par découvrir qu’à l’origine de la probité de Caillou, il y a l’instinct de propriété. C’est d’abord parce qu’il y a des choses qui sont à lui qu’il comprend qu’il y en a d’autres qui sont au voisin. Il souffre quand on prend ce qui lui appartient, donc les autres ont le droit de crier quand on leur prend ce qui est à eux, puisqu’ils ont de la peine. Et Caillou, qui est logique, est aussi sensible. Pourtant, cela ne suffirait pas. Les enfants ont un tel besoin d’avoir dans les mains ce qui attire leurs yeux, de goûter ce qui se mange, de jouir en des jeux personnels de ce qui les entoure! Mais ils sont aussi tout pénétrés d’un instinct d’imitation. Ils font ce qu’ils voient faire, ils ne font pas ce qu’ils ne voient pas faire. Or, on ne vole pas autour de Caillou! Aussi n’a-t-on guère besoin avec lui d’user là-dessus de commandement ou de suggestion. A peine lui a-t-on dit deux ou trois fois: «Il ne faut pas voler!» Les grandes personnes n’ont presque jamais à user de pression que pour empêcher les petits de faire ce qu’elles font elles-mêmes. C’est pourquoi on est si souvent obligé de répéter aux enfants qu’il ne faut point mentir--ils nous voient si souvent altérer la vérité--ni se mettre en colère: ils nous sentent parfois si laidement hors de nous-mêmes! ... L’honnête Caillou est donc sorti avec sa sœur Lucile, qui est son aînée. Il est allé encore une fois aux Tuileries, il est revenu par le marché Saint-Honoré et les boulevards. A cette heure, qui est celle du grand déjeuner de midi, le voici bien calé sur sa haute chaise; mais il est préoccupé. C’est très facile de voir quand les enfants sont préoccupés. Ça leur met une barre entre les deux yeux, sur le front, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de réfléchir. Caillou est bien élevé, il ne parle jamais à table, mais il a la barre. Et sa mère le regarde avec un peu d’inquiétude. Qu’est-ce qu’il a? Il mange et il a bonne mine. Faut-il l’interroger? C’est toujours un problème de savoir s’il faut interroger les petits. Mais Caillou est un homme, il ne sait pas garder ce qu’il a sur le cœur. (Ça serait peut-être différent s’il était une petite fille.) Au dessert, quand on lui a permis de descendre de sa chaise, il se rapproche tout doucement. Il n’a plus la barre; depuis qu’il a décidé de demander à ceux qui savent, son souci s’en est allé. Il croira ce qu’on lui dit, et voilà tout. Alors il commence: --Maman, tu ne sais pas ce qu’elle a fait, Tili? Tili, qui s’entend mettre en cause, prend subitement l’air très sage. La maman de Caillou écoute. --Eh bien, continue Caillou, quand on a passé devant l’épicier qui est près du marché, il y avait deux fraises tombées par terre de l’étalage, deux grosses fraises... Alors Tili les a ramassées et les a mangées. --Oh! dit la maman de Caillou. Elle a dit «oh!» parce qu’il faut bien répondre quelque chose, et aussi parce qu’elle trouve que ce n’est pas très propre, de manger des fraises qui out traîné sur le trottoir. --C’est voler, n’est-ce pas? fait Caillou. C’est ça qui le préoccupait. Et c’est la seule chose à quoi sa mère n’avait pas pensé. --Non, dit-elle, embarrassée, ça n’est pas voler, pas précisément... Mais enfin c’est sale, c’est vilain. --Mais ça n’est pas voler? répète Caillou. --Non, répond sa mère. Elles étaient par terre ces fraises... Alors Caillou, subitement furieux, jette le poing vers Lucile. Et il lui crie: --Pourquoi tu ne m’en as pas donné une, alors! * * * * * Cette aventure me conduisit à chercher si les cinq ans de Caillou avaient la conception de l’argent. Les conversations que j’eus avec lui à ce sujet ne me donnèrent rien de précis. Le mot «argent» évoquait bien chez Caillou l’idée de monnaie, de pièces en métal brillant, mais il était impossible de savoir s’il en comprenait l’usage. Cependant quelques-unes de ses phrases me firent croire qu’il considérait l’argent comme une chose analogue à la barbe, désirable parce qu’elle appartient uniquement aux grandes personnes. C’était encore là une de ces mille erreurs qu’on commet, parce qu’on n’emploie point avec les enfants le vocabulaire qui leur est propre. Un jour que j’arrivais plus tard que de coutume aux Tuileries, je m’aperçus que Caillou m’attendait avec une grande impatience; il courut à moi comme un petit boulet, la tête en avant, et je le reçus entre mes genoux. Cet empressement me flatta, je l’attribuais à l’affection. Mais Caillou me dit tout de suite: --Conduis-moi à la marchande de gâteaux. Je connais la marchande de gâteaux. C’est une dame qui habite dans un abat-jour, suivant la définition de Caillou lui-même. L’abat-jour est en bois, peint en vert, et se trouve non loin du bassin, près de la place de la Concorde. Quand nous fûmes devant l’étal, mon ami commanda impérieusement: --Prends-moi dans tes bras! Et je fis comme il voulait. Ainsi dressé, Caillou avait la tête au niveau de celle de la dame. Dans cette situation d’égalité, il lui dit: --Madame, je t’avais donné deux sous, tu me dois deux gâteaux! Voilà! Si au cours de mon enquête j’avais employé le mot «sou» au lieu du mot «argent», j’aurais su tout de suite que Caillou connaît la valeur des sous et n’aime pas à être trompé. Il avait bien essayé de régler son affaire lui-même mais il était trop petit, la dame de l’abat-jour ne l’entendait pas. Voilà pourquoi il m’avait attendu: c’était pour être mis à hauteur! C’est ainsi que j’appris qu’il sait calculer et aussi défendre ses intérêts. Il m’en donna bientôt une preuve plus singulière. --La dame vend des palmiers, me dit-il un jour. Avant que nos relations fussent intimes, j’aurais cru qu’il s’agissait d’arbres exotiques, et j’en eusse éprouvé quelque stupeur. Mais dans sa compagnie, je suis devenu savant. Je n’ignore plus que les palmiers sont une petite pâtisserie sucrée. Ceux qu’on trouve sous l’abat-jour sont grands à peine comme une pièce de cinq francs. --... La dame vend des palmiers, poursuivit-il, et quand c’est une demi-douzaine, on en a sept pour cinq sous. Mais quand c’est une douzaine, on n’en a que douze pour dix sous. --Eh bien, Caillou? --Ça n’est pas juste. Ce problème d’économie politique l’inquiéta plusieurs jours. A la fin, il en trouva la solution. De nouveau, je dus lui servir de piédestal devant la marchande. --Madame, dit-il, en tendant une pièce de cinquante centimes, donne-moi-z’en deux demi-douzaines de sept. LE MYSTÈRE Le printemps est revenu, et quand il entre le matin dans la chambre d’enfants, il est si vif, ardent et clair qu’on dirait que c’est lui qui allume le feu qu’on fait encore dans la cheminée. Même les vieilles personnes, même les gens comme vous et moi, ont des envies de pleurer sans cause, comme des vierges attendant l’époux. Et Caillou est ivre, littéralement ivre, depuis l’aube jusqu’au soir. Il a plus de rose aux joues, même quand il n’a pas encore joué, remué, couru; il a plus de gestes, lui qui avait déjà tant de gestes; il est plus agité, plus joyeux, plus sombre, plus colère et plus tendre. Parfois, je vous l’ai dit, pour m’expliquer la vivacité inquiétante des fox-terriers, je me suis dit: «Il y a dans le corps de ces petites bêtes, fabriquées par des éleveurs astucieux et patients, le système nerveux d’un grand chien; et elles éclatent sous la pression de leur machine.» Je crois, par un raisonnement analogue, que les enfants naissent avec toute l’intelligence, tout le caractère, toute la capacité d’attention, de souffrance, d’amour et de haine qu’ils auront hommes faits, de même que la vue porte aussi loin à cinq ans qu’à vingt-cinq et que les oreilles entendent aussi bien. Il n’y a que la quantité des sensations enregistrées qui diffère; l’expérience, la science, ce qu’on apprend au cours des années par soi-même, par le prochain ou par les livres. Mais les enfants sont déjà l’homme et la femme qu’ils seront, tout entiers, comprimés dans une petite enveloppe. Il est possible aussi que ce soit pour cette cause que leurs yeux sont si beaux et leur corps frêle toujours si trépidant. Jugez alors combien le printemps peut agir sur eux qui ont encore à grandir et à fleurir, qui ont toute leur âme, certes, et sont de plus comme des plantes qui croissent. Voilà pourquoi sans doute la maman de Caillou passe son temps à lui dire: --Vraiment, qu’est-ce que tu as? On ne peut plus te tenir. C’est qu’intérieurement il se sent devenu gigantesque, et qu’il a besoin de s’épandre sur le monde. Je l’entends qui dit à sa sœur: --Moi, je n’ai peur de rien. Des lions, je les tuerais. Des loups et des baleines, je les tuerais. Je remarque une fois de plus qu’il mentionne exclusivement les animaux qu’il n’a jamais vus, dont il ne connaît que les figures tracées sur des livres, et qui par conséquent font partie de son domaine imaginaire. Alors je lui rappelle certaine poule, devant laquelle il a pris si honteusement la fuite. Il demeure un instant interdit et confus devant ce souvenir, mais redresse bientôt son front humilié: --Une poule aussi, je n’aurais pas peur! C’est qu’on s’est moqué de lui, et qu’il connaît maintenant que les poules ne sont pas des ennemies dangereuses. C’est aussi à cause de la saison. Oui vraiment, je crois qu’il tiendrait tête à la poule! Cependant je continue: --Et d’entrer dans la nuit dans une chambre sans lumière, est-ce que tu aurais peur, Caillou? Il est franc, et de plus, pour lui les mots créent les choses. J’ai à peine parlé de l’obscurité qu’il la voit, et qu’elle l’étreint, Il avoue sincèrement: --Oui. _Ça_, j’aurais peur. --Pourquoi, Caillou? La chambre où tu es, celle-ci, est la même nuit et jour. Tu sais bien qu’il n’y a rien de dangereux dedans, pas de bêtes, pas de trous où on peut tomber. Pourquoi aurais-tu peur? --Je ne sais pas. J’aurais peur. C’est tout ce qu’il peut dire et je n’insiste pas. Je songe aux terreurs que j’ai eues moi-même la nuit à son âge, et dont je ne me rappelle plus la cause, que je n’ai peut-être d’ailleurs jamais distinguée nettement. Je mets cette conversation dans un coin de ma mémoire, et je l’oublie jusqu’au jour où un grand désespoir bouleverse Caillou. Dans une cage, à la fenêtre de la chambre d’enfants, un serin chantait, un beau serin jaune que j’ai donné à Caillou parce que je sais qu’il aime les bêtes vivantes. Comme il chantait, l’oiseau couleur de tulipe sauvage, comme il chantait! Aussitôt qu’il voyait le soleil, sa gorge se gonflait, son petit bec tremblait une seconde, comme s’il allait bégayer; et puis il chantait de toutes ses forces, des airs inventés, perpétuellement neufs. C’est encore un problème bien difficile à résoudre que de savoir pourquoi toutes les sympathies des poètes, et même des foules, vont au rossignol et jamais au serin. Il se peut que ce soit parce que le serin consent à chanter dans une cage, et en plein jour. Mais alors, c’est de l’ingratitude! Je pense toutefois, pour avouer toute ma pensée, que le serin est au rossignol ce que la sérénade italienne contemporaine est au lied allemand. L’oiseau des vieux murs et des jardins feuillus a des accents qui vont au cœur, on ne sait par quels chemins; l’autre a l’air seulement d’être la voix du soleil qui rit dans les rues. Mais c’est déjà bien beau, et on lui devrait de la reconnaissance: on n’en montre aucune. Pourtant, il y a tant de personnes qui préfèrent au fond la musique à fleur de peau! Le lied allemand ne plaît pas à tous les Français. Je voudrais savoir ce que nous penserions du rossignol s’il était jaune, en cage, chanteur de rues et de plein jour. Mais Caillou aimait le sien, tout simplement, même pour sa couleur, qu’il trouvait belle, et pour l’illusion qu’il avait de le faire chanter ou taire selon sa volonté, rien qu’en mettant ou en ôtant un voile noir sur sa cage. Enfin, c’était une bête _à lui_, grande raison, la plus forte qui se puisse trouver au monde. Quand on lui dit que ce serin était malade, ce fut une nouvelle qu’il accepta sous les apparences du jeu, comme tous les événements de son existence: un serin malade, c’est plus intéressant. Il ne pouvait croire que ce serin mourrait; il n’avait qu’une idée bien vague de ce qu’est la mort, l’arrêt définitif des mouvements, la fin d’un être qui sera perdu pour tout le monde. Il y eut des gens, dans la maison, qui dirent que c’était aussi le printemps qui avait fait mourir le serin, parce que c’est une époque où ces petits oiseaux sont trop tristes d’être seuls... En somme, on n’en saura jamais rien: le fait est qu’un matin on le trouva couché au fond de sa cage, les pattes raides, et qu’on découvrit sous sa queue une espèce de bouton blanc, d’un aspect vilain. Il paraît que c’était la maladie qui l’avait fait mourir. Voilà du moins ce qu’affirma la cuisinière, qui sait tout. Je pensais bien que la douleur de Caillou serait amère, et que les accents en seraient déchirants. J’en avais grand’peine pour moi-même; il ne faut pas prendre à la légère les chagrins des petits: ils durent moins longtemps que les nôtres, mais leurs joies aussi, et ils sont aussi profonds, plus profonds; ils les prennent tout entiers, parce qu’ils ne rencontrent point d’obstacles. Nul abri dans leur âme, pas un seul coin qui soit tranquille en eux. C’est comme les tornades des pays chauds: elles sont courtes, mais elles dévastent. Je ne m’étonnai donc pas de voir le pauvre petit Caillou pleurer comme pleurent les enfants, à grands cris. Ce que je ne compris pas d’abord, c’est pourquoi il ne voulait pas se consoler. Il y avait dans sa tristesse quelque chose qui n’était pas désintéressé, quelque chose de personnel, il y avait de l’épouvante: l’effroi d’un mauvais sort qui n’était pas conjuré. Il criait: --J’ai été méchant, j’ai été méchant! C’est Dieu qui me punit! --Tu as été méchant, Caillou? Qu’est-ce que tu as fait? Je l’avais pris dans mes bras, je le berçais, et tandis que je m’efforçais de ramener la paix dans son âme, j’éprouvais cette curiosité cruelle qui est le propre des hommes, et l’un de leurs plus détestables instincts: je voulais savoir le péché qu’il avait commis. Oui, oui, je croyais qu’il y avait quelque chose, je le désirais presque. Il n’y avait rien! Et je vis cependant, avec stupeur, apparaître dans cette âme de six ans des remords pour des crimes illusoires qui remontaient à des mois, à des années, pour des désobéissances, de petits mensonges qui n’avaient pas été découverts, des actes insignifiants en eux-mêmes, mais dont il se demandait maintenant «si c’était mal»! J’allai trouver sa mère, et je lui demandai: --Est-ce vous qui lui avez annoncé dernièrement que «Dieu le punirait»? --Moi ou sa bonne, fit-elle. On lui a peut-être dit ça sans y attacher d’importance. Il était surexcité, il était insupportable. Ce sont des phrases comme on en fait tous les jours. --Hum! dis-je, ce n’est pas à recommencer. Caillou venait de ressusciter l’une des premières, sans doute la première des religions de l’humanité. Il croyait qu’il n’y a pas d’effet sans cause, ce qui est vrai; mais ignorant les lois générales de l’univers, il se voyait, lui Caillou, centre du monde et cause de tout ce qui arrive sur l’étendue de ce monde ouverte à ses pauvres yeux. Ainsi raisonnèrent les Grecs qui sacrifièrent Iphigénie pour obtenir des vents favorables. Ainsi raisonnent encore les sauvages qui s’imaginent que l’esprit de tel arbre et de telle bête, offensé par eux, se peut venger. Et je compris encore pourquoi Caillou a peur de l’obscurité des nuits: il la conçoit pleine d’êtres et de choses redoutables, parce que ce n’est pas possible, dans son idée, qu’elle soit vide. C’est un primitif. * * * * * Il y en a encore d’autres preuves. Une nouvelle année s’est écoulée. On vient de conduire Caillou à la campagne, dans le vieux jardin que vous connaissez, un peu précipitamment, comme pour une cure. C’est que sa mère est obligée de lui dire, un peu plus souvent encore qu’elle n’avait coutume de faire: «Mais vraiment, Caillou, je ne sais pas ce que tu as!» Et même il lui arrive d’ajouter: «Tu es méchant, tu es très méchant!» Et c’est vrai. Caillou devient méchant. Cette petite âme, jusque-là si douce, tendre et confiante, s’est tendue tout à coup, sans qu’on puisse guère s’expliquer pourquoi. C’est peut-être qu’il grandit, c’est peut-être qu’il est malade, d’une maladie qu’on ne connaît pas, car s’il est pâle et plus silencieux que d’habitude, le médecin n’en comprend pas la cause et n’a pu donner de remède. Caillou a aussi bon appétit que jamais; ni son cœur, ni son estomac ne sont troublés, et il dort comme il a toujours dormi, d’une traite, du soir au matin, ses deux petits poings sur la poitrine; mais il a peur quand on le met au lit, il a peur du noir, et supplie qu’on n’enlève pas la lumière. J’ai essayé de le raisonner, de lui prouver qu’il n’était qu’un pauvre poltron. --Vois, petit, vois. J’éteins la lampe et je la rallume tout de suite: est-ce qu’il y a quelque chose de changé? Eh bien, tout était pareil, dans le noir. --Je ne sais pas, répond Caillou. Il devait y avoir quelque chose de changé! On a mis une veilleuse près de son lit, mais il est resté inquiet, à cause des ombres que cette veilleuse fait sur le plafond, et qui bougent. Caillou se sent entouré d’ombres, telle est la vérité, et c’est parce que sa raison commence à fonctionner, mais à faux; non pas sur des raisonnements, non pas même sur des sensations, mais sur les sentiments qu’il éprouve et qui sont à la fois très obscurs et très puissants. Il a toujours cru que l’inanimé peut devenir animé, ou plutôt il n’a pas encore bien fait la différence entre l’animé et l’inanimé. Que des brins de bois plantés dans le sable d’une allée des Tuileries puissent lui sembler, durant le jour, des soldats, des chevaux, des voitures, ce n’est qu’un jeu dont il se plaît à être dupe, et si ces brins de bois se changeaient en hommes, en animaux, en voitures véritables, il ne serait pas très étonné et il n’aurait pas trop peur. Mais la nuit, qu’est-ce qui change? Il n’en sait rien, et c’est ce qui l’épouvante. Dans cette crise d’énervement qu’il traverse, les humains même lui inspirent moins de confiance. Il en est qui lui paraissent malfaisants dès l’abord, à cause de leur voix ou de leur figure. Il désobéit, il cherche des choses mauvaises à dire, même à sa mère, et il les trouve. Alors, l’autre jour, elle a pleuré. Caillou l’a regardée, et il a ri! On l’a grondé très fort, et on l’a puni. Mais Caillou n’a pas compris. Il est devenu encore plus silencieux et plus concentré, comme si on lui avait fait une injustice après avoir joué une comédie. Car il n’avait pas cru un instant que sa mère eût pleuré pour de bon: c’est une grande personne, une puissance, et il ne suppose pas que les grandes personnes et les puissances daignent pleurer pour les choses que font les petits enfants; elles sont trop loin et trop haut. Des puissances! qui existent réellement et qui sont trop dominatrices pour qu’il puisse faire autre chose que de les subir, d’autres qui n’existent pas, mais que crée son imagination: voilà de quoi est peuplé l’univers qu’il se représente. Si mes souvenirs d’enfance m’aident à comprendre ce qui se passe en lui, ils sont trop confus pourtant, trop fous, trop hors de l’humanité d’aujourd’hui pour que j’ose en rien révéler à ses proches. J’accepte donc ce qu’on dit autour de moi, d’autant plus que c’est peut-être également vrai: Caillou est un peu anémié, et l’air de la campagne lui fera du bien. Maintenant il est dans un vieux jardin, tel qu’on les dessinait il y a trois quarts de siècle. Tous les accidents, toutes les «beautés» de la nature s’y reproduisent, vus par le petit bout de la lorgnette romantique. Derrière une pelouse, où croissent en bouquets cinq ou six sapins noirs, une montagne en miniature se dresse, hérissée d’ormes et de marronniers; et de l’un des flancs de cette montagne, taillé à pic, abrupt et rocailleux, une source s’épanche en cascade dans un bassin de forme irrégulière, dont les feuilles mortes, tombées l’année précédente, ont rendu le fond noirâtre et mystérieux. Plus loin se creuse un petit vallon, où l’ombre est perpétuelle, où ne poussent que des pervenches aux tiges qui rampent, des mousses très humides et très vertes. Parfois on trouve sous un arbre une statue dont la tête et les bras sont tout rongés de pluie; parfois, c’est un rocher qui ressemble à un gros crapaud accroupi. Et comme justement un crapaud chante dans le jardin, dès le soir tombé, Caillou est persuadé que le crapaud vivant loge dans le gros crapaud de pierre, qui en est le père ou du moins la cause, d’une façon ou d’une autre. Et le jour il va guetter le crapaud vivant sous le crapaud de pierre, étonné de ne pas le voir sortir, mais heureux aussi, car il en aurait crainte. De plus, il a découvert les fourmis. Caillou a du génie pour voir avec détails ce qui est tout petit. Il se met la tête dans l’herbe, et il regarde. Les connaissances nouvelles qu’il a de la sorte acquises en très peu de temps m’émerveillent. Il sait que les fourmis qui bâtissent des villes dans la pelouse sont noires, de taille infime et très nombreuses, tandis que dans les fentes des rochers il en est de deux autres espèces: des grosses, toutes noires, et de minuscules, d’un roux très clair, qui piquent très fort. Et il en est d’autres encore qui construisent de très belles chambres entre le crépi et les moellons de la muraille qui borne le jardin; celles-là ont la tête noire, le ventre noir et le corselet brun. J’ai cru d’abord que Caillou allait devenir savant, qu’il instituerait des études sur les mœurs des fourmis; mais c’était une idée de grande personne. Caillou a fini par ne plus regarder qu’une seule fourmilière, justement celle qui se cache dans un rocher, et dont on ne voit rien. Il lui apporte du sucre, des mouches, et même d’autres fourmis que ces grosses noires tuent tout de suite. Alors, en captant sa confiance, j’ai découvert que ces offrandes ne sont pas désintéressées: Caillou parle à ces fourmis, il leur demande des services. Il leur demande d’aller piquer, la nuit, la cuisinière, qu’il n’aime pas! Quelquefois aussi, il charge de ce message Steck, le fox-terrier, parce qu’il lui a toujours parlé, et que Steck, étant une bête, doit être un bon interprète auprès des autres bêtes. Dans ces occasions, Caillou exécute des espèces de danses avec le chien, il aboie, il se met à quatre pattes, renifle, gronde; et c’est après avoir accompli ces espèces de rites qu’il parle à Steck. De son côté, Steck, qui est toujours content quand il est avec Caillou, danse aussi très fort et saute sur ses pattes de derrière. ... Enfin, voilà qu’un soir on met sur la table un plat que les grandes personnes considèrent avec curiosité et un peu de répugnance. Il s’est établi dans le pays une boucherie hippophagique: c’est un bifteck de cheval. Les yeux de Caillou brillent. Il supplie qu’on lui donne un morceau, un tout petit morceau. On y consent, et il mange sa portion avec des mines sérieuses. --Est-ce que c’est bon, Caillou? Il lève les yeux, étonné. Il n’a pas fait attention au goût: il a mangé du cheval, voilà tout, et s’absorbe dans une rêverie dont rien ne le peut tirer. Mais le lendemain, comme nous nous promenons ensemble, il lâche ma main et se met à courir, à courir! Je l’appelle, et il me crie: --J’ai mangé du cheval, tu ne m’attraperas pas! * * * * * C’est ainsi qu’il croit sentir, entre lui et le monde extérieur, des correspondances mystérieuses, des participations singulières. Il n’observe pas pour connaître ce qui est. Il fait une espèce de magie. Une fois revenu à Paris, on décide que, pour garder le souvenir de ses jeunes années, on demandera à une amie, qui est artiste, de modeler son effigie dans la glaise ou la cire, et tous les jours, maintenant, le matin, on conduit Caillou chez madame Marcelle Luze, qui est statuaire. L’atelier de madame Luze, là-bas, très loin dans Paris, plus haut que la gare Montparnasse, est au fond d’une espèce de rue d’ateliers tout pareils, en briques roses, et qui ressemblent à des joujoux bien rangés dans une boîte. Le long des murs, il pousse une chose qui grimpe. Caillou ne sait pas son nom; il ne sait le nom d’aucune plante: il ignore que c’est de la clématite. Mais il sent que c’est joli. C’est même tout ce qu’il y a de plus joli pour une âme enfant. On dirait que ce n’est pas arrivé, ou du moins que ce n’est pas tout à fait vrai, qu’on a mis ces choses en cet endroit rien que pour jouer, pour voir le décor végétal et vivant, quand il a grimpé, retomber comme un dais au-dessus de ceux qui passent. En hiver, le dais est tout plein de graines blanches et floconneuses, comme les cheveux d’une vieille dame très douce. Au printemps, c’est tout vert, si vert que l’air même devient vert à la hauteur des yeux; et plus tard il n’y a plus que des fleurs. C’est en hiver que Caillou est venu, et il entre dans cette ombre candide comme un petit berger dans une crèche de Noël. Il n’y a pas de sonnette; on frappe, et quand Caillou arrive, conduit par sa mère ou sa bonne, c’est presque toujours madame Luze qui vient ouvrir elle-même, parce qu’elle a regardé par une fenêtre bien petite, à rideaux rouges. Elle n’a pas d’enfant et elle aime les enfants; elle aime surtout bien Caillou, et ils s’embrassent gentiment, assez fort, avant de commencer à travailler ensemble. Car lorsque Caillou pose tout nu, assis sur une sorte de plateau qui tourne sur un pied de bois, il a conscience qu’il travaille. C’est une idée que lui a suggérée madame Luze pour le faire tenir tranquille, et c’était une très bonne idée qui a eu un succès presque inespéré: «Caillou, lui a-t-elle dit, il vient ici d’autres petits garçons qui posent comme toi sur ce plateau; et ce sont de petits pauvres, de petits Italiens, de petits enfants d’ouvriers. Je leur donne de l’argent, parce que c’est leur façon de gagner leur vie, parce que c’est leur travail, tu comprends. Toi, tu es riche, je ne te paye pas, mais tu travailles, comme eux, et tu me fais cadeau de ton travail. Je te remercie, Caillou!» Alors Caillou, qui d’ordinaire ne peut tenir en place, Caillou, qui d’habitude bouge pour jouer, bouge pour changer de jeu, a besoin de bouger toujours comme les oiseaux de pépier le matin, Caillou le Méritoire s’efforce à garder l’immobilité d’un professionnel; il «tient la pose», il la tient même trop, car il ignore les petits moyens, les souplesses du métier; il tend tous ses muscles, au lieu de réserver leur rigidité à ceux-là seuls qu’on observe; il se fatigue et il prend l’air malheureux, mais avec noblesse! Madame Luze n’est pas impitoyable: elle l’enlève à pleins bras, le remet à terre, lui passe une petite robe de chambre fourrée, et lui dit: «Joue maintenant, fais ce que tu veux, tu l’as bien gagné.» Naturellement, la première chose que Caillou alors a demandée, c’est à faire comme madame Luze, et par conséquent à jouer avec de la terre glaise. On lui en a donné tant qu’il a voulu, et sa mère l’a regardé avec une admiration amoureuse, persuadée qu’il avait «des dispositions». Mais il n’a aucunes dispositions; ou du moins celles-ci ne sont pas encore nées. En tout cas, chose singulière, il n’utilise la matière qu’on lui a donnée que pour représenter précisément les seuls objets qui ne conviennent pas à cette matière: des jardins, par exemple, des jardins plantés d’arbres. Un arbre en terre glaise est une impossibilité. Le tronc s’élève encore sans trop de peine, mais les branches, malgré qu’on lui apprenne à leur donner une armature d’allumettes, et surtout les feuillages donnent lieu aux plus graves mécomptes. De même les toits des maisons et surtout les ponts qu’il lance sur des rivières imaginaires. On a beau lui dire: «Fais des bonshommes, Caillou, des bonshommes et des bêtes!» il s’obstine dans sa décevante entreprise et semble y savourer d’immenses délices. C’est sans doute que jamais encore il n’a réfléchi à la forme qu’ils avaient, les bonshommes et les bêtes: il ne voit que leurs mouvements. Mais surtout, je pense, il trouverait ridicule de s’appliquer à modeler une seule bête ou un seul bonhomme, alors qu’il est bien plus amusant de créer tout un vaste milieu où il pourra se représenter par l’imagination une foule de choses. Enfin il est possible qu’il ait le sens littéraire; il n’a sûrement pas le sens plastique. Les formes ne lui disent rien. Il ne fait attention qu’aux histoires qu’elles racontent, ou qu’elles doivent raconter pour lui plaire. Cependant madame Luze le rappelle au plateau et se remet à l’œuvre. Inconsciemment, mais avec force, Caillou aime à la regarder: elle agit. Tout ce qui est action l’attire, et il sent que ce travail est joyeux. Parfois il l’accompagne--comme s’il ne savait plus parler, comme aux premiers jours de sa vie quand il était ivre de lait--d’une espèce de roucoulement vague, de mélopée sans commencement ni fin. La statuaire lève les bras, serre les lèvres, s’éloigne et se rapproche; elle est charmée, elle est impatiente, elle est enthousiaste, et puis anxieuse. C’est toute une occupation pour Caillou que de voir, et ça le gêne en même temps pour poser; il voudrait imiter ses mouvements. Enfin, il contemple l’effigie qui sort de l’ébauche et se précise... Un jour il comprend. On lui a dit vingt fois: «C’est toi, Caillou, c’est toi qu’on fait!» Il ne savait pas très bien ce que cela voulait dire, mais à cette heure, il est illuminé: on fait un petit garçon qui est Caillou! Et c’est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus véritable qu’un portrait ou qu’une photographie, parce qu’il y a l’épaisseur, le volume, si vous voulez, et que c’est juste sa grandeur: c’est lui, comme il se voit. Rien n’est plus extraordinaire et plus mystérieux; il y a un petit Caillou qui pousse à côté de lui, en terre glaise. Il ne remue pas, il ne remue jamais, celui-là, c’est la seule différence; et on lui a dit si souvent: «Tiens-toi tranquille, Caillou!» qu’il est bien près de la prendre pour une supériorité. ... Mais voici que madame Luze prend un air grave et déçu, juste au moment où il est le plus satisfait. Elle n’est plus joyeuse, ses gestes n’ont plus l’air d’une danse, ses bras retombent, elle hésite: c’est que la tête, la tête de ce petit corps si rond, si tendre et vivant, cette tête qui sourit de toute sa jeune bouche et du coin des yeux, elle n’est point posée sur les épaules frêles ainsi qu’il conviendrait: autrement ce serait mieux. Et elle n’hésite jamais, quand elle n’est pas contente, madame Luze! Elle prend un fil de fer très mince et très dur, le tend bien entre ses deux mains, comme ça, l’approche de la nuque de la petite statue, tire vers elle, et patatras! En un clin d’œil la statue est décapitée! Madame Luze en tient la tête entre ses dix doigts et la regarde sans pitié, d’un œil froid. ... Subitement, elle entend un bruit redoutable et inusité. C’est Caillou qui a sauté tout seul de son plateau de pose, ce qu’il n’avait jamais osé faire. Et il a fui, épouvanté, jusqu’au fond de l’atelier; il a peur, il est indigné, il est blessé, il crie, il trépigne, il regarde madame Luze comme une ennemie puissante et féroce. Elle n’y est plus du tout, la statuaire; elle se demande ce qui le prend, elle va vers lui. Mais Caillou lui échappe, Caillou l’évite; il lui semble que ce serait un affreux danger si elle le touchait. Il s’explique enfin, pleurant à chaudes larmes: --Tu m’as coupé la tête! Tu m’as coupé la tête! --Mais non, Caillou! Tâte-la, ta vraie tête, tu verras qu’elle est toujours sur ton cou. Que tu es bête! Caillou tâte: il n’est rien arrivé à sa vraie tête, rien n’est plus certain. Mais cela ne le console pas. --Je le savais bien, dit-il, qu’il n’y avait rien _à celle-là_... Mais l’autre, c’est moi tout de même, et tu l’as coupée! Encore une fois, il a inventé la magie. Sa logique infirme et magnifique est remontée au temps où un esprit habitait réellement, pour tous, les images des êtres, par la seule raison qu’elles avaient été faites avec l’intention d’imiter ces êtres, au temps où l’on croyait vraiment qu’offenser une effigie, c’était offenser sa cause. Madame Luze, sans le savoir, a envoûté Caillou. Il la considère avec des yeux de haine et d’effroi. L’OPÉRATION Caillou maintenant est plus vieux d’une année. Il a maigri, cette mollesse délicieuse de la petite enfance, la nature s’en est emparée sans rien dire à personne, et par des procédés mystérieux en a fait des os et des muscles. Sa taille s’est élancée, «débourrée», comme on dit aux champs; il est plus grand, de quoi il est fier; car sa tête, quand il me parle, atteint au niveau de ma table de travail. Mais voilà qu’après peu de temps de séjour à Paris, on l’a vu tout à coup triste et presque grognon; lui qui d’habitude, à son réveil, salue avec tant de joie le retour de la lumière, et rit, et gazouille, et crie d’impatience pour qu’on l’habille, il s’est mis à aimer son lit, à y allonger, avec une sorte d’inquiétant et paresseux plaisir, ses membres et tout son corps léger. Sa mère a dit: «C’est la croissance qui le fatigue, ce ne sera rien.» Mais l’autre jour il était à peine levé qu’avant même d’avoir pris sa tasse de lait et ses tartines, il s’est mis à pleurer, à pleurer à chaudes larmes et sans motif. Sans motif? Il y a toujours une cause quand les enfants pleurent. Bornons-nous à dire que nous ne la comprenons pas. Caillou ne trouvait plus de plaisir à vivre, telle est la vérité, et il croyait tant y trouver toujours plaisir! Et puis, subitement, il a eu très mal au cœur. Les petits qui ont une indigestion sont très touchants. Ils font ça, vous l’avez peut-être remarqué, avec une facilité singulière, reste sans doute de l’automatisme si précieux de leurs viscères au moment où ils n’étaient encore que des sacs blancs et roses, tout pleins de lait. Mais en même temps, parce qu’ils commencent à raisonner, ils sont tout secoués d’indignation; ils savent que ça n’est pas fait pour aller de ce côté-là! Ils éprouvent un sentiment de ridicule, une sourde humiliation; ils ont peur aussi qu’on ne les gronde. Pourtant, nul ne songeait à gronder Caillou. Quand un enfant a «mal au cœur», ses parents se demandent seulement, avec un souci très lourd, si ce n’est chez lui qu’une révolte d’estomac, ou s’il s’agit d’une crise plus grave. Il y a tant de grandes maladies qui commencent de la sorte, la fièvre typhoïde, l’appendicite... Caillou, interrogé, déclara qu’il avait mal à la tête. Par malheur, j’ai déjà dit que les indications qu’il donne sur les phénomènes dont sa frêle machine intérieure est le théâtre sont de la nature la plus vague et la plus décevante. Pour lui, tout son torse est «un ventre» et s’il avait eu mal aux dents, il eût été fort capable de dire, de la même manière, qu’il avait mal à la tête. Mais on découvrit, en lui posant des questions précises: «Dis si c’est là... ou là... ou là...» qu’il avait aussi très mal à la gorge. Autres craintes: on ne sait jamais ce que peut devenir un mal de gorge. Mais le médecin fut rassurant: Caillou n’avait qu’une amygdalite, rien de plus. --Seulement, dit le docteur, il récidivera. Il sera pris deux fois, trois fois par hiver. Il vaudrait mieux sauter le pas et lui couper les amygdales tout de suite... je veux dire dans une quinzaine. Et voici l’opération résolue. Mais on n’en dit rien à Caillou. Il n’a pas besoin de savoir, n’est-ce pas? on préfère le prendre par surprise. En attendant, on s’occupe de le guérir: gargarismes, badigeonnages d’alun. Il a un peu de fièvre: on prend régulièrement sa température. Et ce qu’il y a d’admirable, c’est la majesté que met Caillou à se laisser soigner. C’est qu’il est devenu, au lieu d’un enfant à qui l’on rit, d’un enfant qu’on aimait bien et qu’on laissait jouer, le personnage important de la maison. On le regarde sérieusement! Il en a conçu un immense respect de lui-même, et d’autre part il continue, sans même le savoir, le cours ordinaire des études qui conviennent à son âge: elles consistent à compléter son vocabulaire. Quand on arrive auprès de son petit lit, et qu’on lui demande: «Comment vas-tu, Caillou?» il ne répond point: «Je vais mieux» ou «Je vais plus mal». Bien plus encore que les malades plus âgés incapable de se rendre compte de son état, il le subit avec inconscience. Mais il ouvre la bouche pompeusement: --Moi? J’ai 36°9, déclare-t-il. C’est qu’il a vu sa mère et le médecin «prendre sa température» et se l’annoncer mutuellement, avec inquiétude ou avec joie, suivant les cas, mais toujours avec une certaine emphase. Il éprouve donc, à proférer cette phrase qu’il ne comprend pas, la joie de limitation: _dit les mêmes choses qu’une grande personne_, et on l’écoute, et on lui parle sur un ton d’intérêt sincère: --36°9! Allons, Caillou, ça ne va pas mal. --Mais oui, fait-il avec condescendance, ça ne va pas mal! Pour la même raison, il accepte sans protester les gargarismes et les badigeonnages. Ce n’est pas très agréable, mais ça lui inspire une innocente vanité; ces supplices légers concentrent l’attention sur lui. Et il est si vrai que tel est le motif de sa résignation, qu’aussitôt qu’il n’a plus de fièvre et qu’il peut se lever, les mêmes traitements lui deviennent insupportables. C’est qu’on le soigne maintenant par acquit de conscience et sans y faire attention. On n’est donc plus au jeu, et cela Le fâche. Autour de lui, on le sent bien, et vingt-quatre heures avant le moment où on doit lui enlever les amygdales, on profite de la connaissance approfondie qu’on a maintenant de sa psychologie. On l’oblige à se coucher en le déclarant plus malade, on l’entoure d’attentions minutieuses, on recommence avec componction les mêmes lavages. Et quand le médecin arrive, il croit seulement qu’on va le badigeonner de nouveau. --On va regarder plus profond, aujourd’hui, Caillou... alors, on va te bander les yeux. Ces deux phrases n’ont aucun rapport entre elles, mais _elles ont l’air_ d’une explication. Pas plus que les hommes, les enfants n’en demandent davantage. --Ouvre bien la bouche, maintenant; montre ta gorge. Il obéit naïvement, gentiment, et alors le médecin sort de sa case de cuir l’instrument dont il se servira, un des plus hideux, un des plus terrifiants qui soient en chirurgie: quelque chose comme une longue paire de ciseaux terminée par une sorte de fourchette et une guillotine. La fourchette doit piquer les amygdales, la guillotine les trancher ensuite. Caillou, qui ne se doute de rien, reçoit à l’improviste le choc d’une douleur cuisante, mais il ne peut plus parler, il ne peut plus crier, parce qu’il étouffe. Un instant, un instant encore, un gargouillement douloureux, et c’est fait: l’amygdale sort, au bout de la fourchette. Il n’y a plus qu’à recommencer puisqu’il y a _deux_ amygdales! Mais bien souvent on s’arrête à la première. Croyez-vous que s’ils pouvaient ressusciter, beaucoup de décapités consentiraient à se laisser couper le cou une seconde fois? De même la plupart des petits opérés se défendent, leur gorge se contracte, on est obligé de remettre le reste de la torture à plus tard, à beaucoup plus tard. Par bonheur, Caillou n’est pas comme eux. Ce n’est pas qu’il soit brave: il est sidéré. Les yeux toujours bandés, il ignore ce qui vient de se passer, il souffre, mais il croit qu’on s’est trompé, qu’il y a eu erreur, qu’on l’a mal badigeonné. Ce qui le confirme dans cette pensée, c’est qu’on lui demande de se gargariser, et il le fait. --Tu as mal, Caillou, mais ça va passer. Ouvre encore une fois la bouche et ça passera. Il obéit. Il a si confiance dans ce qu’on lui dit, il subit si ingénument, avec une soumission si attendrissante, l’ascendant des paroles! C’est de nouveau la même douleur, plus faible toutefois, parce que l’instrument a maintenant plus de place pour passer: il n’y a plus qu’une amygdale... C’est la vraie fin, à cette heure. Caillou se gargarise encore, et voici venir toutes les misères laides qui terminent l’opération, le sang qui coule, descend dans l’estomac, étourdit, endort. Mais il ne faut pas qu’il dorme, il faut voir si l’hémorragie ne continue pas. --Ne parle pas, Caillou, c’est défendu, mais on va te parler. Et on lui parle, on lui parle, on lui dit n’importe quoi. On a détaché le bandeau qui voilait son regard, ses beaux yeux bruns suivent les objets qu’on fait danser devant lui, les gestes, les allées et venues; il cherche à s’amuser, puisque c’est le but de sa vie, quand il ne mange pas, quand il ne dort pas. Puis une bonne arrive avec un seau de fer-blanc, un seau monumental, impressionnant. --Voilà la bombe, Caillou, la bombe glacée qu’on t’avait promise, si tu étais bien sage. C’est qu’en effet, par une astuce ingénieuse et tendre, pour combattre une hémorragie possible, on lui avait promis une glace, cette friandise dont il goûte si rarement, parce qu’il est presque toujours endormi à l’heure des grands dîners. Et la voilà devant lui! Il ne songe plus qu’à cela; de temps en temps, sans parler, il fait le geste de plonger une petite cuiller dans ce seau précieux. On obéit, on dépose sur sa langue une parcelle de cette bonne neige rose, et il la savoure, les yeux clos. Mais surtout la bombe est pour lui tout seul, c’est sa propriété, il jouit bien plus de la regarder, au pied de son lit, que de la sentir fondre, bribe par bribe, sur son palais encore enflammé. Et quand il ferme les yeux, quand il ne voit plus la bombe glacée, il l’imagine! Donc il est heureux. Au bout de quelques jours à peine, il est guéri, et quand on lui demande: «As-tu beaucoup souffert, Caillou?» il répond sincèrement: «Moi? quand ça?» Il a déjà tout oublié, tant il est toujours pris par la minute présente. Et cependant, il sait maintenant ce qu’on lui a fait: on raconte son opération, on décrit l’instrument du supplice aux parents, aux amis, à tous ceux qui viennent. Il est très fier d’occuper ainsi le monde de sa personne. Alors il tient à revivre ces minutes désormais pour lui magnifiques. Et l’autre jour, on l’entend qui dit à Lucile: --Nous allons jouer à l’opération. C’est moi qui suis le médecin... Tiens, voilà une fourchette à dessert... On a été obligé de lui reprendre la fourchette. L’AUBE DE L’AGE INGRAT Je crois vous avoir dit que c’est chez l’oncle de Caillou qu’on va tous les ans à la campagne. Mais c’est Caillou lui-même que vous avez toujours vu, c’est lui qui a perpétuellement attiré votre attention; sans doute connaissez-vous fort mal encore son hôte. Moi-même, pendant bien longtemps, je l’ai presque entièrement ignoré. Je le considérais surtout comme un vieux garçon fantasque et plaisant, qui faisait à l’enfant que j’aime des plaisanteries presque excessives, comme celles de l’œuf de cheval, dont peut-être vous vous souvenez. Il faut du temps, il faut avoir beaucoup vieilli pour savoir que tout homme--et toute femme--a une vie secrète par quoi il est intéressant, attendrissant, digne de respect, ou bien inquiétant et méritant l’horreur. Il faut avoir, pour le comprendre, médité sur beaucoup de choses, principalement sur soi... Et même tout cela, dans l’usage de la vie, ne sert presque jamais à rien: on continue à prendre les ombres humaines qu’on rencontre pour ce qu’elles veulent montrer: parce que c’est plus commode, parce qu’on est paresseux, parce qu’on a besoin d’elles, ou qu’elles sont indifférentes. Parfois un éclair vous montre qu’il y a «autre chose». Mais on met sa main devant ses yeux, on s’aveugle volontairement. S’il fallait prendre tant de souci des âmes autres, soi-même on s’y perdrait, on n’agirait point. L’oncle de Caillou vit à la campagne, presque toute l’année; il ne vient à Paris que par hasard, et quelquefois ne dit pas quand il y vient. C’est un assez vieil homme, qui a dépassé la soixantaine, et d’après le premier jugement que portent les gens sur lui, il semble un original assez égoïste, «comme tous les vieux garçons». Ce sont là des qualifications qu’on obtient au moindre prix; l’oncle est original parce que, bien que favorisé des dons de la fortune, il s’habille assez mal et semble mettre à ce mal un soin particulier; en d’autres termes, il accommode son vêtement à ses goûts et le déforme d’une manière qui est toujours la même; parce qu’il ne fait pas de visites, parce que, lorsqu’il entend une dame chanter dans un salon, la seule opinion qu’il exprime, c’est: «Ça doit bien vous fatiguer!» Il est égoïste parce que les trois quarts de l’année il vit seul et que, _a priori_, dans l’opinion du monde, un homme qui vit seul doit être un égoïste; parce qu’il a un serin, comme une vieille fille, et qu’il se plaît à l’écouter siffler; parce qu’il garde la même cuisinière depuis vingt ans, qu’elle est excellente, qu’il le sait et qu’il le dit. Voilà qui est suffisant: il est classé. Mais c’est plus compliqué qu’il ne paraît. _Tout_ est toujours plus compliqué qu’il n’y paraît! Il est curieux de voir combien cet homme vieilli, très lourd, avec des tavelures aux mains, des poches sous les yeux et des souliers difformes, des souliers de goutteux, aime la société de certaines jeunes femmes. Il ne les recherche pas; on dirait même qu’elles lui font peur. Mais une fois que la glace est brisée, l’oncle manifeste un intérêt d’autant plus incroyable qu’il est désintéressé. Parfois il est devant elles comme un spectateur muet, on croit qu’il s’ennuie; et dans le temps le plus court il revient, et recommence à écouter, les mains sur les genoux. Parfois au contraire il prend part aux conversations les moins faites pour son âge et pour son sexe, il entend parler toilette et il exprime sur ce sujet frivole des opinions passionnées. On découvre même qu’il a le «vocabulaire» de la toilette, ce vocabulaire qui change d’année en année et peut-être de mois en mois. Et si alors on s’en étonne, il répond qu’il ne trouve pas cela plus ridicule ni plus difficile que de savoir le nom des fleurs, et qu’il sait le nom de toutes les fleurs, étant jardinier. De fait, il trouve pour définir et caractériser la beauté féminine et tout ce qui s’y rapporte des expressions très singulières qui lui sont personnelles, empruntées à des catégories d’objets bien différentes--des expressions de solitaire, de sauvage ou d’agriculteur. Cela séduit, ou cela surprend; il est aimé comme un vieil ami spirituel et sûr, ou bien dédaigné comme une vieille bête. Le plus étrange, c’est qu’aucune des femmes qui ont ainsi gagné l’affection de l’oncle ne l’a perdue; et il en est pourtant qui après avoir passé une fois ou deux sous ses regards attentifs n’ont point reparu. Il persiste cependant à en parler, leur mémoire en lui demeure toute fraîche. C’est comme, pour un paysan, une année où il y aurait eu beaucoup de pommes, ou une belle vendange, ou des blés à foison. Il sait la date où il les rencontra, et le lieu, et le son de leur voix, le caractère particulier de leur grâce ou de leur beauté. Il demande de leurs nouvelles; il en est qui lui écrivent. Et puis il se fait en lui, à mesure qu’il avance en âge, une espèce de retour à la soumission, à la déférence, et aussi à la puérilité de sa jeunesse. Il a besoin de famille, et toutes les choses de la famille l’intéressent. Il est devenu, à son jugement personnel, l’inférieur, le second de sa sœur qui est plus jeune, mais qui a eu des enfants. Avoir eu des enfants lui paraît une chose extraordinaire et attendrissante. Cette déviation de l’instinct paternel prend chez lui les aspects du jeu. Or un enfant ne joue pas tout le temps à la poupée. L’oncle ne saurait pas davantage élever Caillou, le nourrir ni le morigéner. Il a seulement besoin de le voir de temps en temps pour jouer à l’aimer; alors il l’aime à la folie et à l’enfantillage. C’est sa toute première enfance qui revient. Voilà pourquoi il lui fait faire des farces de frère très peu aîné, et pourquoi Caillou lui en fait qui l’amusent aux larmes. Mais il ne faut pas que l’ébat dure trop longtemps, parce qu’il est vieux. Cette famille, cette jeunesse qu’il adore ne sont pour lui qu’un spectacle: et si fort que vous aimiez le spectacle, vous ne voudriez point qu’il durât toute la journée. L’oncle, au bout de quelques semaines ou de quelques jours, éprouve, sans même le savoir, le désir de se retrouver solitaire, de chasser, de pêcher, de se promener librement derrière son chien, d’entendre tranquillement chanter l’oiseau qui est dans la cage, et de causer avec la cuisinière. Il cause avec elle de Caillou, du reste, de la maman de Caillou, et de tout ce qui touche à Caillou. Son âge le porte à aimer le souvenir plus que l’action, et même à craindre l’avenir. C’est ce qu’il appelle «aimer les siens», et c’est peut-être en cela qu’il est un égoïste, comme on le dit. Quand il se retrouve avec son chien, son oiseau et sa cuisinière, il éprouve du plaisir à songer que Caillou aime la bête, le serin et la servante; il ne veut pas s’avouer, ce qui serait la vérité même, que c’est le contraire et qu’il aime Caillou d’avoir ajouté quelque chose à l’intérêt profond qu’il porte à ces objets habituels, et de les avoir enrichis de représentations nouvelles qui augmentent leur valeur à ses yeux. Et puis ni Caillou ni sa mère ne sont gênants. La maman de Caillou connaît bien son frère et respecte ses habitudes, Caillou a été jusqu’ici un bon petit garçon qui suit fidèlement son vieux grand ami. Le vieux grand ami croit que ce sera toujours comme ça; il est heureux, d’une manière un peu pâle, et qui lui convient. Davantage, il en serait désorienté et mal à son aise: il vient un âge où il ne faut plus à l’estomac que des légumes et des bouillies. L’âme est de même. Il n’est pas naturel, quand on y réfléchit, que l’oncle soit ainsi. Une des dames pour lesquelles il a de l’affection a dit un jour que le malheur et l’isolement de sa vie viennent très probablement de ce que quelqu’un «l’a mal commencé». En tout cas, il ne finit pas très bien, il finit tristement, comme presque tous les vieux garçons. La maman de Caillou sait très probablement ce qu’a été ce mauvais commencement, mais elle ne m’en a jamais rien dit; elle est très discrète à cet égard. Je ne suis jamais arrivé à deviner s’il aime les enfants par instinct, parce qu’il n’en a jamais eu, et qu’il devrait en posséder, comme tout le monde, ou s’il en est un quelque part, qui est à lui, et qu’il ne peut pas voir, et qu’il ne verra jamais. Quoi qu’il en soit, maintenant, il ne saurait plus avoir le désintéressement qu’il faut pour voir «grandir la poupée»; il aime les enfants, c’est bien sûr, mais il ne sait pas ce que c’est. Il est très bon, l’oncle, mais il est détaché, plus détaché encore qu’il ne le sent lui-même. A l’automne, il veut être seul, sans personne près de lui, les jambes près du premier feu qu’on allume. Ce n’est pas gai. Mais autre chose ne l’égayerait plus... Il a vu le spectre. On lui avait bien dit qu’il viendrait. On le dit à tous les hommes, depuis les premiers jours de leur enfance; et ils ne le croient jamais. Au fond, on ne croit sérieusement, absolument, qu’à ce qui fut l’objet d’une expérience personnelle, d’un petit commencement, à tout le moins, d’expérience personnelle. J’ai rencontré jadis, dans une maison de fous, un pauvre homme qui se croyait immortel. Le plus étrange, c’est qu’il avait été médecin; nul dans sa vie n’avait, je pense, vu mourir plus de monde. N’importe. Il disait: «Suis-je jamais mort? Non, n’est-ce pas? Comment donc puis-je être certain que je mourrai? Je ne mourrai point.» Vous me dites qu’il était fou. Mais vous-même, si vous êtes jeune, croyez-vous que vous vieillirez? Certes, vous avez vu vieillir autour de vous, vous savez qu’on vieillit, que c’est une loi inéluctable. Et toutefois, n’en ayant aucune expérience, ne pouvant d’avance vous rendre compte de quelle manière vous vieillirez, vous n’êtes pas sûr. Si vous osiez, vous avoueriez un certain scepticisme. Un jour cependant le spectre de la vieillesse apparaît: et il surprend. Pourtant il ne s’est pas conduit avec vous d’une façon brutale, on n’a rien à lui reprocher. Il ne vous a arraché les cheveux ni broyé les dents. Vous êtes toujours le même en apparence, et le signe qu’il fait aujourd’hui, vous vous souvenez maintenant que parfois déjà il l’avait fait; seulement vous n’aviez pas compris. Vous aviez moins d’appétit; vous vous êtes contenté de vous enorgueillir d’une vertu nouvelle nommée sobriété. Vous étiez plus sensible au froid; vous vous êtes ingénument applaudi de votre prudence. Vous éprouviez moins de joie devant la nouveauté inattendue des faits et des apparences, ou bien moins d’étonnement et d’indignation; vous appeliez cette froideur sagesse. Et cependant quelque chose aurait pu vous avertir: la diminution du plaisir conscient qu’on a de voir chaque année se renouveler les saisons, naître une feuille sur un arbre,--une feuille verte, vivante, heureuse, amoureuse du vent, de la pluie ou du soleil,--mûrir un fruit qui rougit ou se dore, jaunir la cime des arbres ou tomber la première neige, qui vous fait dire: «Quel bonheur! Elle est toute blanche, sortons bien vite pour marcher dessus!» Et voilà que ces événements immenses ne vous font plus rien! On aurait dû frémir d’inquiétude: on n’y a pas pensé. Brusquement, il y a une petite maladie qui vous prend. Rien de grave. Un fiacre qui vous heurte dans la rue, et vous froisse un muscle; ou bien un rhume qui vous fait tousser; ou bien un accès de fièvre, vieux rappel de vieux voyages. Toutes choses qui vous sont arrivées vingt fois. Ah! le goût qu’avaient les maladies dans la jeunesse! Comme on voudrait encore le sentir, comme on était abattu, écrasé, brûlant, puis glacé; et comme on réagissait! Le mal vous faisait l’effet d’un accident ridicule, d’une irrégularité passagère, d’une espèce d’injustice qui n’aurait qu’un temps. Et on ne se trompait pas, ça n’avait qu’un temps. On se retrouvait ensuite le même, et souvent mieux, comme purifié, purgé, entraîné, plus maigre, plus sec, plus vivant. Et d’ailleurs on n’avait jamais pensé qu’il en pût être autrement. Il faut de ces maux terribles, qui ne pardonnent pas et qui vieillissent précisément avant l’âge, pour qu’un jeune homme se dise: «Je ne serai plus ce que j’ai été.» Il s’indigne seulement d’être arrêté pour quelques minutes dans sa course. En vérité, le type de toutes les maladies de jeunesse est le mal de dents, atrocement douloureux, irritant à vous faire perdre toute patience, et humiliant parce qu’on sait, de toute son intelligence et de tout son instinct, qu’il n’a aucune importance. On se sent momentanément déchu, on se refuse à cette déchéance, et aussitôt qu’on en est sorti, on se promène pour dire: «Ce n’était pas vrai. Me voilà, moi! Vous pouvez regarder, je suis le même.» Mais au contraire, cette fois, le spectre de la vieillesse est venu jusqu’à la porte. Il l’a entr’ouverte, on a vu sa laide figure. Tout de suite il est parti; mais on sait qu’il est dans l’escalier, et qu’il y restera toujours. On le sait, précisément parce qu’on n’est pas du tout en colère contre le mal subitement survenu. Un état de lâcheté qu’on savoure. Une basse soumission aux soins qu’on vous donne. Une diminution, qu’on sait devoir être perpétuelle, de la puissance vitale: voilà ce qu’on ressent. Et enfin, ce qui est beaucoup plus grave que tout le reste, on n’est pas étonné le moins du monde que le mal dure longtemps. On le supporte! L’affaiblissement du besoin d’activité mentale est si grand que, pour la première fois, on ne s’émeut pas de rester à ne rien faire. Chose d’autant plus étonnante qu’on s’était dit: «Me voilà immobile: que de besogne je vais abattre!» La journée passe, et il se trouve qu’elle s’est écoulée, inutile, inoccupée et sans ennui; elle a été comme si elle n’était pas. C’est comme si on se sentait éternel, au moment même où l’on vient d’apprendre qu’on est dans le grand fleuve qui emporte tout, et qui coule plus vite maintenant, plus près de son aboutissement... cet océan morne, sans fond, sans rives, où nul être n’a plus son nom. Mais tout de même, tout de même, cela n’est pas sans douceur! Dans les années de force et d’ignorance, on a l’impression qu’on pourrait vivre seul, tant les hommes et les femmes ne vous apparaissent que comme une émanation et un jeu de votre propre puissance; et s’ils s’écartent de votre route, on leur en veut d’abord de leur incompréhensible ingratitude, puis on les oublie. Mais dès que la nature, au contraire, vous a fait ce signe mystérieux, on conçoit avec une résignation délicieuse que ces humains existent par eux-mêmes, qu’ils sont en dehors de vous, qu’ils continueront peut-être à durer quand vous aurez disparu; et on leur est alors profondément reconnaissant de tout ce qu’ils vous donnent, même sans le savoir; on les trouve généreux. Jadis, on vivait en avant. Voici qu’on apprend à goûter le charme de la minute présente, on ne la laisse fuir qu’avec peine, on porte à la perfection l’art de la prolonger. On l’avait regardé venir, on le regarde s’en aller. C’est que l’angle sous lequel on considérait l’univers a changé. C’est en vain qu’il y a quelques années la réflexion vous disait qu’on y occupe moins de place qu’une fourmi sur une montagne; on ne le savait que par l’intelligence, on ne le croyait pas. A cette heure, on en a conscience comme de la chaleur ou du froid, sans effort, sans que la volonté y soit pour rien. J’ai éprouvé une sensation analogue--car c’est une sensation, ce n’est pas un raisonnement--après mon premier grand voyage autour de la terre; j’eus physiquement l’impression que la terre était ronde et qu’il me serait désormais impossible de la concevoir autrement. Auparavant, on me l’avait bien dit, mais je consentais seulement à l’admettre, et après je n’y pensais plus: cela fait une grande différence. Chose curieuse, il ne résulte pas de ce nouvel état d’esprit une diminution de l’idée qu’on se fait de sa propre valeur: c’est comme une sécurité singulière qui vous vient. Je ne sais quoi vous a révélé que toute action avait son résultat, à l’instant même où, personnellement, on constatait une certaine insensibilité à la volupté de l’action. De là à concevoir quelque mépris pour _la manière_, à perdre la timidité dont on était pénétré toutes les fois qu’il fallait agir ou exprimer une pensée, dans la crainte qu’il y eût peut-être mieux, comme action ou comme pensée, il n’y a qu’un pas. On le franchit; on s’exprime ou on marche sans songer comment on s’exprime et comment on marche. On est ce qu’on est, pour la première fois. Et c’est ce qu’on appellerait vieillir? On préfère bénir la destinée, on s’habitue... L’oncle a vu le spectre, et il s’habitue. * * * * * Cette nouvelle année, quand Caillou est revenu chez lui il l’a retrouvé qui l’attendait parmi ses roses d’automne et ses fruits mûrissants, entre son chien, son serin qui gazouillait dans la cage peinte en vert, et sa cuisinière précieuse; et l’oncle Jules, l’oncle Jules lui-même a eu un cri: --Mais Caillou, tu n’es plus le même! Il en était déjà triste, parce que les vieux n’aiment pas que les objets et les êtres changent autour de leur personne; cela les vieillit encore davantage; et il ne savait pas pourtant à quel point ses paroles étaient vraies. Il est arrivé deux choses à Caillou: ce n’est plus un enfant, c’est un petit homme, un petit mâle qui a dépassé sept ans; et il sait lire! Alors, voilà: il n’a plus rien de commun avec le Caillou qu’on a connu. Toute cette grâce, toute cette douce mollesse, toutes ces rondeurs de la petite enfance ont disparu. Il a des mains sèches, allongées, solides déjà; des bras maigres, mais très nerveux; un corps grêle et fluet, «où on peut compter les côtes», dit sa mère qui s’inquiète un peu, mais souple et dont il fait tout ce qui lui plaît--ce qui lui plaît étant le plus souvent cent sottises à la minute,--des yeux plus clairs que tendres sous ses cheveux coupés courts; d’autres dents, qui n’ont pas encore fini de remplacer toutes celles qui sont tombées, ce qui le rend assez laid, et des pieds disproportionnés, des pieds qui ont grandi plus vite que tout le reste. Enfin, comme je vous l’ai dit, il sait lire. Hélas! il fallait bien qu’il apprît à lire; mais ainsi l’univers, tel que l’ont conçu les hommes, et principalement ceux qui écrivent pour la jeunesse, a remplacé celui qu’imaginait toute seule sa petite âme simple. Sa tête est pleine de dangereuses billevesées; des rêveries trop vastes, des imaginations passionnées et délirantes le dégoûtent à chaque instant de la réalité. Une sorte de pernicieuse fatigue mentale augmente ce désarroi. A genoux, trois ou quatre heures durant, devant un livre à images posé sur une chaise: _Vingt mille lieues sous les mers_, ou _l’Ile mystérieuse_, ou _Un bon petit diable_, il sort de sa lecture les yeux vagues, le cerveau tourbillonnant, une étrange bouderie peinte sur ses traits. Littéralement, il ne sait plus où il est. On ne peut lui tirer une parole. Il ne vous dira plus ce qu’il pense; il s’est compliqué, son âme a des replis déjà profonds et son esprit le sens du ridicule. Il craint qu’on ne se moque. Il ne peut vraiment avouer à personne--à personne, vous entendez, pas même à sa mère!--qu’il se figure tour à tour être «une enfance célèbre», la victime douloureuse de parents barbares, ou bien tout bonnement un mauvais sujet, auteur de tours héroïques. Il devient donc, mais pour lui seul, Pic de la Mirandole, Pascal inventant la géométrie, Romain Kalbris, ou le Bon Petit Diable. Comme Pic de la Mirandole, il tue des grenouilles pour les disséquer. Et il les tue en effet fort cruellement parce qu’il est maladroit, mais il est tout à fait incapable de discerner quoi que ce soit dans ces membres disjoints et ces entrailles éparses. Ou bien il fait «de la poudre» avec des bouts de fusain à dessiner, de la fleur de soufre chipée au jardinier et du salpêtre gratté sur les murs de l’écurie. C’est de la très mauvaise poudre, mais elle fuse tout de même, lui grille les sourcils et provoque un commencement d’incendie dans le vieux grenier de la maison de campagne. De quoi il est très fier, d’autant plus qu’il est sévèrement puni. Les souvenirs de Romain Kalbris interviennent alors: Caillou est une victime, il est plein de génie, et personne ne le reconnaît, et personne ne l’aime. Il grimpe donc dans un arbre, parce que, ça aussi «c’est dans les livres», et y exalte un orgueil larmoyant, sentimental et voluptueux. Quand ses pleurs ont fini de couler, il se rappelle des bribes de musique, car il n’est pas dépourvu d’oreille, et les applique à sa propre situation ou aux aventures des jeunes victimes imaginaires qui sont devenues non seulement ses amis, mais d’autres lui-même. _Si vous n’avez rien à me dire_ lui paraît particulièrement touchant et par conséquent sa propre plainte de gosse injustement martyrisé. Il y a aussi l’_allegretto_ de la symphonie en _la_ de Beethoven, qu’il a retenu fort exactement et qui lui paraît le cri personnel et magnifiquement douloureux de sa misère morale. Quant à _Gloire immortelle de nos aïeux_, c’est--il en est tout à fait convaincu, avec un mélange de terreur et d’enthousiasme--la chanson farouche des brigands, quand ils rentrent, chargés du fruit de leurs coupables mais séduisantes expéditions, dans la caverne où le jeune Henri, né dans l’imagination du chanoine Schmidt, est retenu prisonnier. Quand il a été trop méchant, on l’enferme dans une pièce, où dans la cheminée brûle un feu clair, car l’automne cette année est assez frais. Caillou ne s’y ennuie nullement; il jette, comme un pont, des éclats de bois entre deux bûches enflammées, et croit voir, dans les lueurs changeantes que jettent ces bouts de bois avant d’être réduits en cendre, des armées qui se mêlent, luttent, s’assènent des coups formidables. Il est parfaitement heureux, et quand on vient le chercher vous regarde comme s’il voulait mordre: on le dérange. Il en veut donc à tout le monde, et ceci lui paraît une justification des tours qu’il joue à ses prétendus persécuteurs. L’oncle Jules est celui qui trouve le moins de grâce à ses yeux, précisément parce qu’il est le propriétaire de la maison, celui qui reçoit et dont on dit: «Fais attention, ton oncle n’aimera pas ça!» Et il a déjà une dangereuse mémoire. De tout ce qu’on a dit de l’oncle devant lui, de ses manies, de ses ridicules, il a gardé un souvenir fort exact. Il ne le respecte plus et le considère comme un tyran qui n’est pas autorisé à être un tyran, puisqu’il n’est pas son maître en vertu des liens du sang. Pour quelles raisons accepterait-on plusieurs maîtres? Caillou se refuse à ce servage. Voilà pourquoi, cédant aussi à ses instincts de gourmandise et de rapine, il dévore chaque jour, dans leur plus verte jeunesse, les pommes et les poires de l’oncle, espoir d’une récolte future. Comme il en jette dédaigneusement les débris à travers les allées, il n’est pas difficile de constater le crime: --Ne mens pas, Caillou! Tu montes sur les arbres et tu cueilles les fruits? --Oui, dit Caillou. Tout en haut des arbres, je monte! Il avoue fièrement, considérant que c’est là un exploit digne de sa propre estime et d’une inscription dans les ouvrages dont il se repaît. On le gronde, on le punit, on lui fait jurer: --Tu ne cueilleras plus de pommes, Caillou? Promets! --Je n’en cueillerai plus, dit Caillou, maussade. --Ni de poires, ni de pêches? Caillou promet encore, et il a gardé _ça_ de son ancienne honnêteté: il sait tenir parole. Seulement, le lendemain, pêchers, poiriers, pommiers présentent un spectacle hideux et sans précédent dans l’histoire des désastres de l’arboriculture. Caillou n’a plus «cueilli», cela ne fait aucun doute. Mais on ne lui avait pas défendu de grimper aux arbres. Il a donc grimpé, comme d’habitude, et mangé le plus de fruits qu’il a pu, en laissant les trognons attachés à leur tige. Les arbres sont déshonorés, et Caillou s’applaudit d’avoir à la fois respecté sa parole et acquis la certitude qu’on parlera de lui à travers les siècles: car il est maintenant avide de gloire, même de la plus détestable. A l’aube suivante, l’oncle part pour la chasse. Il aime cette distraction, il éprouve aussi le besoin de s’éloigner le plus souvent possible de cette maison qui est sienne, devenue pleine d’une agitation choquante et de drames intimes. Il siffle son chien, et Caillou demande d’un air innocent: --Tu t’en vas, mon oncle? Mais le chien, dès qu’il a vu Caillou, fait un bond d’épouvante, et s’enfuit, s’enfuit à l’autre bout du pays, pour échapper à son persécuteur. Car Caillou est son bourreau; Caillou, pour satisfaire ses instincts de primitif, développés par ses lectures, en a fait parfois un lion, parfois un ours, parfois un loup. Il l’a pris au piège, il l’a tué dans des combats tumultueux, il l’a ramené dans son antre de Robinson victorieux, lié aux quatre pattes, il l’a traîné sur le gravier rude comme un cadavre pantelant; et le bon chien s’est changé en une pauvre bête apeurée qui n’a plus confiance dans la bonté des hommes, qui sait qu’ils peuvent faire du mal quand on ne leur fait rien. Caillou ne traiterait pas de la même façon Jupiter, le chat, parce que Jupiter a des griffes. Mais il l’utilise cependant à sa manière, il le transforme en un tigre redoutable en l’élevant trente fois par jour à la hauteur de la cage du serin. Et le serin, le cœur battant, les plumes ébouriffées à la vue de l’ennemi héréditaire, se jette contre les barreaux de la cage, s’y brise le bec, s’y écorche les pattes, en perd le boire et le manger. C’est ainsi que Caillou fait «des expériences» et désorganise l’intérieur pacifique, ordonné, solennel, de l’oncle Jules. Et plus il est admonesté, morigéné, châtié, plus il se considère comme une victime des puissances, plus il se pénètre de l’idée, puisée dans une littérature qui l’abuse, qu’il n’est pas comme les autres, qu’il a le droit de se venger, qu’il ne se venge pas assez, et que ses malheurs sont dignes d’une éternelle mémoire. Il est devenu un romantique, et comme tous les romantiques, on ne peut même plus le prendre par les sentiments: les duretés qu’il subit légitiment à ses yeux tous les actes de révolte. --Songe à la passion de Jésus-Christ! lui dit un jour imprudemment sa mère. --Ça n’a duré que trois jours, répond Caillou. Et moi, voilà trois ans qu’on m’embête! Voilà trois ans qu’il est le plus heureux petit garçon du monde, mais il se croirait déshonoré de l’admettre. Il n’y a plus qu’à l’emmener, le maître de la maison n’en peut plus. Enfin voilà ses hôtes partis, l’oncle respire. Mais la précieuse cuisinière vient lui rendre son tablier. --Je ne veux plus rester dans cette maison, dit-elle, on n’y a pas d’égards pour moi: monsieur Caillou, avant de partir, a fourré des colimaçons plein mon lit! Et elle ajoute: --Je dois dire aussi à monsieur que son serin est mort. --Mort! fait l’oncle. Et de quoi? --Je n’en sais rien. De peur peut-être! C’est ainsi que le pauvre oncle reste seul dans sa maison dévastée, sans cuisinière, sans chien, sans canari. La jeunesse a passé là comme une passion; elle n’a rien laissé derrière elle que des ruines. Et l’oncle se sent décidément très vieux, très fini, tout à fait incapable de s’accoutumer à ceux qui n’ont pas son âge; il songe amèrement qu’il ne pardonnera jamais à Caillou. Il est bien vieux en effet, puisqu’il a oublié ce que c’est que l’âge ingrat des petits garçons: celui auquel ils commencent à s’opposer, par la révolte, et pour prendre conscience de leur personnalité, à un monde dont ils se font une idée aussi intolérable qu’elle est fausse. * * * * * La mère de Caillou est désespérée. Malgré toute la sagesse et toute l’expérience qu’elles ont pu acquérir, toutes les mères nourrissent la même illusion: elles se figurent que leurs petits resteront toujours petits. Et Caillou maintenant lui apparaît comme une espèce de monstre! Elle envisage toutes sortes de projets, même celui de le mettre au collège, pour qu’il y apprenne la discipline, le respect, et qu’il parvienne à se persuader qu’il faut «faire comme tout le monde». Car enfin, il faut que Caillou commence «son éducation». J’assiste à ses angoisses, mais je ne puis les partager. Caillou traverse une crise, mais je sais bien qu’au fond il est toujours le même Caillou. Et je ne voudrais point qu’on me le changeât, sous prétexte de le corriger. --Croyez bien, lui dis-je, que je ne nourris nulle haine contre les maîtres de mon enfance. Je sais toutefois que je suis sorti de leurs mains façonné de si étrange manière que j’ai mis des années avant de me retrouver moi-même: et ce furent des années perdues. Il y avait un jeune canard, une fois... --C’est un apologue. --Peut-être. Mais je vous assure qu’il s’agit d’un canard véritable, auquel il arriva malheur pendant la grande inondation. »D’abord ce canard ne fut qu’un œuf, ce qui n’a rien que de très naturel. Monsieur Giscard, tonnelier rue des Ursins, derrière Notre-Dame, l’avait choisi un jour dans une terrine, à la campagne, chez un de ses amis, nourrisseur. »--Qu’est-ce que c’est donc que celui-là? avait-il demandé. »Et en effet, il était plus gros que les autres, un peu plus long, et quand on le mettait entre son œil et la lumière, il prenait une teinte vert pâle, tandis que les autres paraissaient roses. »--Celui-là? répondit le nourrisseur: c’est un œuf de cane. »Alors monsieur Giscard avait demandé la permission de l’emporter, disant que puisqu’il avait des poules, il pourrait le faire couver. »Voilà par quelles suites de circonstances ce canard naquit rue des Ursins. Sa coquille crevée, il fut d’abord une masse oblongue, qui sous les ailes d’une vieille poule se dorlotait dans du poil jaune, précurseur des plumes. Il était en somme assez semblable aux petits poulets, ses frères de hasard, sauf pour les pattes et le bec, qu’il avait plus larges; et son corps avait encore la forme de l’œuf dont il était sorti. Puis son pennage poussa, il grandit et devint un canard véritable, fort heureux de sa condition et de ses entours. »Car la nourriture s’offrait devant lui, savoureuse, abondante et variée. C’était du pain en miettes, des écuellées de rogatons gras, aussi les entrailles d’autres oiseaux, telles que madame Giscard les jetait sur le sol; et le canard, dans son ignorance ingénue, les dévorait. Au delà de la cour qui servait d’atelier, une fois passée la vieille porte cochère garnie d’énormes clous à têtes de diamant, s’étendait une région très vaste, qui fournissait encore des choses bonnes à manger. C’était la vue des Ursins même, irrégulière, tortueuse, resserrée à l’un des bouts, semblable en vérité à un boyau, avec une vieille chapelle toute ruineuse dont les pierres disjointes offraient en été aux appétits des vers, des mouches, des insectes vivants. A l’une de ses extrémités s’ouvrait la rue de la Colombe, qui mène à un édifice énorme, très haut sur le ciel, avec deux tours et un clocher riche en corneilles; à l’autre, c’était un espace plat et large, bordé par un mur de pierre. Les hommes appellent l’édifice «Notre-Dame», et l’espace plat, fermé d’une muraille, ils le nomment «le quai». A certaines heures, ces rues sont presque vides; on peut s’y aventurer, on y trouve des oranges mâchées, des rognures de viande, mille débris d’un goût délicieux. Mais la petite troupe des poulets et du canard n’allait jamais vers le quai. »--Qu’est-ce qu’il y a, de ce côté? demanda un jour le canard, pour s’instruire. »--L’eau! répondit la vieille poule, »Sa voix était si pénétrée d’horreur que le canard n’insista pas. Il connut donc que l’eau, c’était le mal. Cependant il eut la curiosité de savoir ce que faisaient les ouvriers de monsieur Giscard. Tout le jour leurs marteaux de bois dur et leurs doloires luisantes retentissaient et grinçaient sur les muids, les bordelaises, les feuillettes. Le canard apprit que ces vaisseaux ronds et creux devaient plus tard recevoir des liquides; il les considéra donc comme des remparts destinés à contenir une matière analogue à l’eau, perfide et dangereuse. Il buvait pourtant au ruisseau de la rue. Mais, imitant ses compagnons, il évitait de se mouiller les pattes. »Un jour, les hommes dirent entre eux: «Elle monte!» Le canard n’entendit pas leurs paroles, mais il remarqua leur agitation. Ils aveuglèrent les soupiraux avec du ciment et construisirent un mur devant la porte. Le canard crut d’abord que c’était pour l’empêcher de sortir, car les animaux, comme les humains, penchent communément à croire que les choses qu’on fait, on les fait pour eux, ou contre eux. Et le canard s’égaya de cette sottise. Il n’avait jamais volé. Il ne savait même pas que ses ailes, perpétuellement rognées, pouvaient servir à voler, mais il se sentait sûr de franchir, quand il le voudrait, cette ridicule barrière. »Il y avait dans la cour une vieille mangeoire destinée à des chevaux depuis longtemps disparus. C’était là que perchaient les jeunes poules, tandis que celles qui couvaient demeuraient d’habitude, la nuit comme le jour, dans une cuve pleine de paille; et c’est à celles-là que se joignait le canard, qui n’aimait pas à grimper. Vers le milieu de la nuit, il entendit des bruits singuliers. On criait, plus loin que la maison, dans la rue: »--L’eau monte, elle monte toujours! Déménagez, vous ne pouvez rester ici! »Le canard ne savait pas que ces cris venaient de barques montées par des soldats. Ce qui le surprit davantage, c’est que la cuve dans laquelle il sommeillait semblait se mouvoir assez doucement, au lieu de demeurer à sa place ordinaire; et à la lueur du croissant de la lune, il s’aperçut que la mangeoire, sur laquelle étaient perchées les jeunes poules, paraissait maintenant moins élevée au-dessus de sa tête. Les animaux ont des rêves aussi bien que les hommes: cela sans doute était un rêve! Cependant la vieille Houdan qui l’avait couvé, au moment où la cuve se rapprocha de la mangeoire, battit désespérément de ses pauvres ailes, et sauta. Le canard fit comme elle, par esprit d’imitation. Puis il se rendormit tranquillement, car les oiseaux, dès que le soleil est couché, ne peuvent tenir leurs yeux ouverts. »Mais ils s’éveillèrent dès l’aube, et le jour naissant lui montra un spectacle étrange. A la place du sol qu’il avait piétiné la veille, plat et très dur, d’une belle couleur grise, et fertile en nourriture, il n’y avait plus sous ses pieds qu’une étendue jaunâtre d’un élément inconnu. Au premier abord on eût pensé que c’était solide, mais vers les coins et les parois de la cour, ça se gonflait, ça clapotait; c’était sournois, inquiétant, insidieux. La vieille poule dit, avec un frisson d’effroi: »--C’est l’eau! »Et le canard éprouva un sentiment d’angoisse bien plus déchirant que celui qui pénétrait ses voisins parce que c’était une loi inculquée dès son enfance, et non pas son instinct, qui le retenait à sa place. L’eau lui faisait envie, il la désirait d’une manière à la fois vague et puissante; pourtant elle lui faisait peur par principe. Il demanda timidement: »--Est-ce que c’est vrai, absolument vrai, qu’on ne peut pas descendre là-dessus et se tenir debout, tout en vie? »Il était naturel qu’il posât la question sous cette forme puisqu’il ne savait pas qu’il y a un acte qui s’appelle nager. Mais on ne lui répondit que par un regard atroce. Non, ça ne se pouvait pas! Quelques poules essayèrent, prenant leur élan, de sauter par-dessus la clôture de la cour. L’une d’elles y réussit, mais on l’entendit retomber, de l’autre côté, dans l’élément mortel qui remplissait la rue. Les autres se noyèrent dans la cour même, après s’être brisé le bec contre les pierres qu’elles avaient tenté de franchir. »--Qu’est-ce qu’il faut faire? interrogea le canard. »--Attendre, répondit la vieille poule. »Ayant toujours vécu parmi les hommes, elle ne connaissait rien que ce qui venait d’eux; le salut ou la mort: ils dispensaient tout. Mais les hommes ne vinrent pas. Les oiseaux, qui digèrent très vite, souffrent et meurent très rapidement de la faim. Le canard et la poule, trop faibles pour rester perchés, se blottirent au fond de la mangeoire. ... »Après l’inondation, monsieur Giscard revint. »--Les poules ont dû mourir, dit-il, mais c’est le canard qui doit s’en donner! »Mais le canard avait subi le sort des camarades. Couché près de la poule, sur le dos, avec cette taie sur les yeux ouverts qu’ont les oiseaux morts, il dressait vers le ciel ses pattes palmées faites pour ramer l’eau. »Monsieur Giscard fut si émerveillé par ce spectacle qu’il oublia de regretter la perte. »--Tout de même, dit-il, tout de même... celui-là, il avait de l’éducation!» * * * * * La maman de Caillou se mit à rire. --Vous croyez que je plaisante, lui dis-je, mais c’est une histoire qui est arrivée, et je plains beaucoup ce canard: si vous voulez bien y réfléchir une petite minute, il fut assassiné par persuasion. Toutefois vous pouvez aussi accepter ce récit comme une fable, et supposer que ce canard, c’est vous, moi, ou notre voisin et Caillou lui-même, si on lui donne trop tôt, et comme on la donne, hélas, ce qu’on est convenu d’appeler «de l’éducation». Car ça consiste généralement, chez nous, à faire perdre aux petits Français leur personnalité et leurs instincts. Je vous engage à vous méfier: Caillou n’y gagnerait absolument rien. Juillet 1909--Février 1911. FIN TABLE PREMIÈRE RENCONTRE 1 CAILLOU ET LES FEMMES 19 LES CHIENS ET LA GLOIRE 51 A LA CAMPAGNE 63 SA PUDEUR 81 LES AMIS DE CAILLOU 95 LE CIRQUE 133 LA GOURMANDISE 143 L’ŒUF DE CHEVAL 153 CAILLOU ET SON PÈRE 165 DU SENTIMENT DE LA PROPRIÉTÉ 175 LE MYSTÈRE 187 L’OPÉRATION 217 L’AUBE DE L’AGE INGRAT 229 E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--4830-7-14. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CAILLOU ET TILI *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg™ License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works 1.A. 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